‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 51 sur 90 · TROISIÈME PARTIE — DES BRUTES · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE — DES BRUTES

OUARANTE-HUITIÈME LEÇON.

L^'élève qui a bien médité ce que nous avons dit jusqu'ici, a dû remarquer comment nous nous sommes attachés à la méthode synthétique, la seule, avons-nous affirmé, dès le principe, qui soit propre à renseignement scientifique. Partant, en effet, dans la 2Mloso2Me première, de ce qui a une plus grande extension et une moindre compréhension, nous avons traité successivement des êtres qui, progressivement, offrent une moindre extension et une plus grande compréhension. Nous continuerons à le faire, puisque, nous éloignant de l'être doué de la plus grande extension et de la moindre compréhension, nous arriverons à la contemplation de Dieu, l'être suprême, qui, soîwerainement im dans son essence, ne présente aucune extension dans son concept, mais la plus grande compréhension. Pour suivre cette méthode, il est vrai, nous nous sommes astreints à parler longuement des plantes, développant autant ce sujet qu'il était nécessaire pour nous former une pleine intelligence philosophique de la vie et des substances végétatives. Mais nous pourrons, en traitant de la brute et de l'homme, passer rapidement sur ce qui regarde ces êtres en tant que vivants et substances végétatives. Nous pourrons donc nous occuper avec plus de loisir de ce qui est propre à chacun des sens dans la brute; de la raison dans l'homme.

Description générale de l'animal.

Notion descriptive de la hriite.

Pour avoir cette notion, il suffit de prendre un animal et de considérer ce qu'en disent les naturalistes

dans la zoologie. C'est une substance individuelle qui a un corps, végète et possède, comme la plante, les trois facultés de la nutrition, de l'augmentation et de la génération ; elle ne diffère pas moins que la plante des êtres inorganiques, dans Torigine de son être, dans sa durée et dans sa fin. Mais, en outre, la brute a en irropre la vie sensitive, c'est-à-dire les opérations immanentes qui ont pour objet la connaissance sensitive et l'appétit aussi sensitif. La brute se meut elle-même, comme la plante, mais son mouvement est dans un ordre bien supérieur au mouvement de celle-ci. A des opérations qui révèlent une grande sagesse ordonnatrice, la brute en joint d'autres qui prouvent évidemment en elle l'absence de la raison. On la peut quelquefois discipliner, mais on n'obtient d'elle que Vimitaiion de certaines opérations. Elle ne sait et ne saura jamais inventer. Les animaux, tout comme les plantes, ne constituent pas une seule espèce; il y en a d'innombrables. Les gradations sont souvent assez peu notables, et, de la dernière des brutes qui montre à peine dans son être quelque chose de supérieur à la plante, on monte, par une série de perfections toujours plus grande, aux animaux les plus parfaits : ainsi les plus imparfaits ne se meuvent pas d'un lieu à un autre et ont seulement le sens du toucher; d'autres manquent de la vue, d'autres de l'ouïe. Puis la structure des animaux ne diffère pas seulement notablement entre les principaux ordres, mais, dans le même ordre, elle €St variée d'une manière incroyable.

Si nous considérons, en général, la structure ^^5 «/ummix les plus parfaits, nous y devons distinguer six systèmes distincts l'un de l'autre par leurs qualités et leurs destinations respectives. Ce sont les suivants : V Le système osseux. A ce système appartiennent toutes ces parties du corps de l'animal, vulgairement appelées os, qui, solides et dures, sont disposées avec un ordre admirable et destinées à soutenir toutes les autres parties de l'animal et à le mouvoir. Tous les os pris ensemble et dans leur position naturelle constituent le squelette. A ce système encore appartient, en vaison de sa nature osseuse, la tète où est reniermé le

COUN. Pli IL. SCOL. — 23

cerveau. On a fait sur la tête des animaux des observations attentives par rapport à ce qu'on appelle V angle facial^ parce qu' on a cru trouver je ne sais quelle relation entre la plus ou moins grande ouverture de cet angle et la plus ou moins grande puissance de connaissance des animaux. Ensuite on a comparé avec l'angle facial des hommes et des différentes races d'hommes, celui qu'on avait observé dans les différentes espèces de brutes. Pour former ce?^ angle facial, on suppose une ligne tirée du conduit auditif-exterme à la base des dents incisives de la mâchoire supérieure, et une autre qui descend de la partie la plus saillante du front jusqu'au mêmes dents incisives où elle se rencontre avec la première. A leur point de contact, les deux lignes font un angle; t'^^l l'angle facial. Quelques-uns, par une induction imparfaite eX très-insuffisante, croient pouvoir, d'après cette méthode, fixer ces différences dans l'angle facial :

Pour la race UancJie depuis ^^'^ jusqu'à 90° Pour la race ctcivrée » 80'' » 85"* Poîcr la race jaune » 76'' » 85° Poîcr la race noire » 61° » 75°

Ces chiffres répondent assez peu aux faits et nous trouvons des Américains de couleur cuivrée, des Chinois de couleur jaune, et des Ethiopiens de couleur noire qui ont un très-bel angle facial, plus ouvert que celui d\in nombre immense de blancs européens. Il n'est pas permis non plus en cela au philosophe d'accorder trop à la légère une grande confiance aux dessinateurs ou aux peintres.

Toutes les brutes ont un angle facial beaucoup plus aigu; celle qui, entre toutes, présente l'angle le plus grand, est l'orang-outang; et, toutefois, dans sa plus grande ouverture, il ne dépasse pas 60°. Guvier comparant la surface du crâne à celle de la face, a trouvé entre elles les rapports suivants :

Dans le cheval comme 4 : 1

Dans le lièvre » 3:2

.Dans le Imif » 2:1

f^ X Dans V homme » 1:4

2'' Le système muscicïaire. A ce système appartiennent ce qu'on appelle vulgairement les chairs ; elles sont rougeâtres dans les animaux à sang cliaud, blanches dans les animaux à sang froid. Elles sont formées par des faisceaux de fibres composés à leur tour de filaments très-déliés, et sont unies généralement à des tendons plus compactes et plus solides ; c'est ce qu'on appelle proprement muscles. Ces muscles par leurs dilatations ou contractions produisent les divers mouvements du corps de l'animal. Il y a des

/muscles qui, dans leurs contractions et leurs dilatations, obéissent au commandement de l'appétit animal; d'autres, au contraire, se dilatent et se contractent sous l'influence d'autres causes, opérant d'une certaine fnanière dans l'animal, sans l'animal; il y en a d'autres qui ont ensemble les deux modes de contraction et de dilatation; c'est dans ce troisième ordre, par exemple, que se rangent les muscles qui, par leurs mouvements, causent la respiration ; et nous avons tous expérimenté que la respiration se fait en nous, sans nous, quoique nous puissions l'accélérer, même la suspendre pendant quelques instants. Le mouvement d'un lieu à un autre dépend aussi du système musculaire, et cette faculté locomotrice est propre aux seuls animaux, qui, pour le plus grand nombre, ne sont point attachés au sol, comme la plante, et n'en tirent point leur nourriture, et, par conséquent, doivent marcher çà et là pour la chercher et se l'approprier.

3^^ Le système digestif, A ce système appartiennent

; toutes les parties de ranimai, oîi commence et se termine la digestion, au moyen de laquelle les substances étrangères deviennent aliment, et s'assimilent à la substance môme de l'animal. Il faut remarquer ici la transformation que subissent peu à peu les substances alimentaires, bien qu'elles soient diverses entre elles, jusqu'à ce qu'elles parviennent, dans l'espace d'environ quatre heures, à cet état d'aliment parfait connu sous le nom de chyle et qui se change en sang. Il est très-remarquable que le chyle du chien, qui ne se nourrit ])as d'herbe, et celui' du cheval, qui se nourrit seulement d'herbe, ont tous deux dos éléments iden-

tiques et presque dans les mêmes proportions. Voici, en efïet, comment on les compte :

Chyle du chien Chyle » .neval

Carhone 55, 2 Carbone 55, 0

Oxygène 25, 7 Oxygène 26, 8

Hydrogène 6, 6 Hydrogène 6, 7

Azote \\, 0 Azote 11, 0

h"" Le système respiratoire. C'est dans ce système que viennent se ranger les organes qui concourent à la respiration, en vertu de laquelle l'animal attire audedans de lui une partie de l'air qui, parvenu dans les poumons, y modifie le sang. Un immense volume d'air enveloppe entièrement la terre jusqu'à la hauteur d'environ 72 kilomètres. Soumis à l'analyse chimique, l'air, sur cent parties, en donne 21 d'oxygène, 79 de nitrogène ou azote, en négligeant l'acide carbonique qui, dans les couches voisines de la terre, s'y trouve dans la proportion de 1/2,500, et tous les autres gaz ou vapeur qu'on peut y rencontrer seulement en trèspetite quantité. Dans V inspiration, Y oxyghne et l'azote entrent dans l'animal ; à V expiration, l'azote en sort tel qull y est entré. Maintenant, si nous considérons la respiration humaine, nous avons sur cent parties : 21 d'oxygène, 79 d^azote absorbées à chaque inspiration; et sur cent parties encore : 79 d'azote, 18 d'oxygène, 3 d'acide carbonique exhalées à chaque expiration. On a cru autrefois qu'au moment de Vinspiration l'oxygène se combinait avec le carbone dans les poumons et formait ainsi l'acide carbonique. Aujourd'hui, cependant, on a abandonné cette opinion, et l'on croit, que V acide carbonique déjà formé dans le sang est celui I qui sort à chaque expiration, tandis que l'oxygène ! inspiré s'unit au sang lui-même. On compte comme il suit la quantité d'air qui entre dans les poumons de l'homme par la respiration :

Dans une minute 9 décimètres cubes

Dans une heure 551 décimètres cubes Dans un jour 13 mètres cubes

Ainsi toutes ces proportions faites, environ trois mètres cubes d'oxygène entrent en un jour dans leî

poumons de rhomme. Dans la respiration, il se déve- (loppc une chaleur qu'on appelle vitale ou animale ! dont Texpérience n'a pas encore appris la cause priii- 'cipale. Cette chaleur dans Thomme peut monter de J 30° centigrades jusqu'à ^O*"; et le tissu adipeux et les j vêtements s'opposent à sa déperdition. Ce n'est pas un moderne qui a découvert que les habits ne produisent point la chaleur, mais la conservent. « Un bon vêtement ^arde la chaleur de notre corps, dit Clément d'Alexandrie, non pas que le vêtement ait une chaleur propre 3t nous la communique; mais elle empêche celle que lous avons d'abandonner notre corps {Ped., III, xi). » b. Le système sanguin. A ce système appartiennent eus les organes, dans lesquels se forme ou circule le îang, comme le cœur, les artères et les veines. Par leux mouvements dont l'un s'appelle diastole, du grec laaxeXXo), ouvrir, etl'autre, systole, de QMaiiWM, contracter, e cœur reçoit le sang et le refoule dans le corps en lilatant et en contractant ses ventricules. Le sang hoque les parois des artères et produit ainsi ce que on nomme le pouls. Quand il est dans son état norlal, il a un certain nombre de battements qui sont lans une minute :

Poiir Vhomme d'âge moyen au ]^lics 75

Pour le vieillard » 60

Pour les petits garçons » 120

Poitr les 'petites filles )» jusqu'à 1 30

Le sang est chassé du cœur pour se purifier dans les Dumons; quand il est purifié il se répand de ceux-ci ins toute les parties du corps, comme une substance réparée et apte à l'assimilation.

Le poids du sang, par rapport à celui de tout le )rps, donne à peu près les proportions suivantes :

Dans le hœicf

Dans le chien

Dans le chat

Dans la colombe

Dans la poule

3b8 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE.

Haiier croit que rhomme a ordinairement une trentaine de livres de sang. On trouve dans le sang, outre le sérum, des globules rouges qui, ordinairement, on1 dans l'homme un poids dans le même rapport au poids total que 9 : 100 ou bien 12 : 100. On dit que le sang s( coagule quand ces globules se réunissent; il en arriva ainsi, dit-on, dans l'apoplexie et le choléra asiatique

6° Le système nerveux, A ce système appartient h cerveau qui en est, en quelque sorte, l'origine et h centre. De là, sous forme de grands faisceaux, parten les nerfs proprement dits, qui se répandent par tout h corps de l'animal comme un fin tissu ou une ramifica tion intérieure qui le pénètre et le parcourt en tous sens. Le mouvement se communique aux muscles et i toute la matière du vivant par le moyen des nerfs ; pai les nerfs encore les sensations sont, aussitôt qu'elles sont produites, portées au cerveau. Bien que nous ayons des nerfs uniquement destinés à la première opération et d'autres uniquement à la seconde, il y er a aussi qui sont destinés à toutes les deux.

Nous avons jusqu'ici donné une connaissance gêné raie et superficielle de la structure du corps vivant d( la vie sensitive ; nous avons surtout examiné les ani maux les plus parfaits. Si nous y avons joint quelque fois des notions propres 'au corps de l'homme, c'est que sur le point qui nous occupait, on a fait des expérience plus attentives sur l'homme. j

11 n'appartient pas à la philosophie spéculative c traiter de la beauté, de la variété, de l'utilité di divers animaux. Quelques notions certaines lui suff sent par rapport aux faits. Ceux qui veulent avoir li dessus des notions plus étendues, peuvent lire 1< traités d'histoire naturelle et particulièrement de zo logie et de physiologie.

QUARANTE-NEUVIÈME LEÇON Définition essentieUe de la brute.

Définition essentielle de ïa irnte. •

Nous allons rappeler en peu de mots les notidl

PHYSIQUE PARTICULIÈRE. 3o9

exposées jusqu'ici, puis nous en tirerons la définition exacte de la brute. La brute est icne svMtance couV[mèe physiqiœment de matière et de forme animée sensitive. Elle est un être vivant en soi et imr soi, et, par conséquent, elle est ime substance; mais elle est corps et doit par là-même être essentiellement composée de matière première et d'une forme sicbstantielle. Déplus, elle a la vie végétative; donc, elle est animée, mais en outre elle est sensitive, car nous y voyons les opérations des sens. On définit la forme substantielle, qui confère à la brute Tetre de vivant sensitif : Actus primits corporls organici potentia vitam vegetativam et sensitivam hadentis; et encore : Principiiim qico Jrrutum mvit et sentit primo. On voit qu^'à Tessence de la plante, dont nous avons déjà parlé, la brute joint un autre élément, celui du sens : c'est de celui-ci qu'il nous faut parler tout spécialement.

Conclusion ï^"". La Iriite a vm principe de me sensitive.

Cette proposition est évidente, puisque la brute a les opérations immanentes qui constituent précisément la vie sensitive. On y trouve, sinon toutes, du moins quelques-unes des sensations de la vue, de l'ouïe, etc. ; elle a la mémoire, l'imagination, l'appétit. La brute est semblable à l'homme par sa vie sensitive, et, par les opérations de l'ordre sensitif, elle règle beaucoup d'opérations de la vie végétative, comme la nutrition, l'augmentation et la génération. Ces opérations immanentes, si nombreuses, qui constituent la vie sensitive de la brute, doivent procéder dJMwprincipe opérant, car il est impossible de trouver des opérations sans opérant. Donc, il y a dans la brute un principe de vie sensitive.

Conclusion IP. — Le principe de la rie sensitive de la Inite n'est point une forme séparée et assistante.

Pour comprendre cette conclusimi, il faut savoir ce qu'ion entend par forme séparée ou assistante. Les formes se distinguent en formes informantes et assistantes. C'est de la forme informante dont nous avons parlé jusqu'ici , celle qui est l'acte substantiel de la matière première soit organique, soit inorganique. La

forme informante constitue avec la matière une seule substance ou nature, un seul suppôt ; et, par conséquent, elles ne sont pas seulement un principe unique d'attribîition auquel se rapportent les opérations, mais aussi un seul principe physique d'opération ; puisque de la matière et de la forme réunies dérivent les opérations, comme d'un principe îtnique. Si la forme informante constitue avec la matière un seul principe physique d'opération, il est clair que Topération, considérée comme une modification ou qualité de l'opérant, sera dans la matière informée et dans la forme informante comme dans un seul sujet,

La forme assistante est toute différente. Celle-ci est un esprit, qui meut, c'est-à-dire opère sur une substance quelconque, nature et suppôt. Puisque d'abord vient Vêtre, ensuite Voj^ération ç^ la réception de l'opération,, la substance devra être constituée dans sa nature propre avant de recevoir l'opération qui procède de la forme assistante; celle-ci, à son tour, doit aussi exister dans sa nature, avant que d'opérer sur cette substance. Il est donc impossible que la forme assistante constitue une seule substance ou nature avec l'être qu'elle assiste. Qu'on se le figure comme on t-oudra, il y aura toujours deux substances, une qui meut et l'autre qui est mue. Voici quelques comparaisons qu'on apporte ordinairement pour rendre plus clair ce sujet. La forme assistante, dit-on, est comme le pilote qui guide le navire, comme le peintre qui meut le pinceau, comme le conducteur d'une locomotive dans les chemins de fer, qui, réglant le mouvement, en détermine la direction. Mais, ces com- ] araisons sont défectueuses, et, par là, n'expliquent [las exactement la chose. Elles nous représentent, en effet, le pilote^ le peintre, le conducteur, donnant ou <iiri géant le mouvement, tout en demeurant ho7's des êtres qu'ils meuvent ou dirigent. La forme assistante, au contraire^ étant un esprit, peut pervadere et pêne" trare la substance sur laquelle elle opère, et la compénétrer entièrement.

L'influence qu'est censée exercer la, forme assistance sur la substance assistée, s'appelle influx phy-

sique, et nous croyons que cet influx existe réellement entre les anges, bons ou mauvais, et les hommes; les anges alors seraient de véritables formes assistantes. Maintenant, nous allons démontrer que le principe de la vie sensitive ne peut être une forme assistante.

â^) Si le principe de la vie sensitive était une forme assistante, nous demanderions : L'acte de sentir procède-t-il de la brute, comme de son principe, ou bien de la forme assistante, ou bien des deux comme un principe uniqiie? Quel est donc l'être sentant? Est-ce la brute assistée? Est-ce la forme assistante? Le sont-elles toutes deux comme un sujet v.niqiœ? Si l'on dit que la sensation procède de la brute, que la brute sent; dans ce cas, le principe de la sensation est dans la brute et dans la forme assistante. Si l'on disait que la sensation procède de la forme assistante et non de la brute, que la brute ne sent pas, mais que c'est la forme assistante qui sent, on dirait non-seulement une chose contraire à Vexpérience et au hon sens, mais aussi une chose tout à fait absurde, puisque sentir est une opération organique, comme on le voit sans démonstration; la suite le rendra encore plus évident. Si l'on affirme que la sensation procède des deux comme d'un seul principe, alors la forme n'est plus assistante, mais informante ; car elle constitue avec la brute un seul principe d'opérations et c'est en cela, après tout, que consiste l'information substantielle.

h) De plus, l'être sentant n'est pas accidentel dans la brute, mais substantiel, puisqu'il appartient à l'essence même de la brute d'avoir le principe de la sensation. Or, si son principe de sensation était dans la brute une forme assistante, il lui serait accidentel, et n'appartiendrait point à son essence. En effet, la forme assistante ne constituerait point avec la brute une seule substance, elle ne lui donnerait point l'être essentiel; mais, opérant sur lui, elle le supposerait dans un acte parfait substantiel. Donc, le principe de la sensation ne peut être, en aucune façon, dans la brute, une forme assistante.

c) Enfin, si cette forme était assistante, non-seulement elle devrait opérer sur la brute, mais la brute,

recevant une impression corporelle sur ce que nous appelons les sens, devrait mouvoir la forme même et agir sur elle; en d'autres termes, Vinflux fliysiqxi^e devrait être mutuel. Or, cela est impossible, car un corps ne peut opérer sur un esprit. Il n'est pas nécessaire de démontrer une vérité déjà rendue si évidente.

Conclusion IIP. — Lepnnci'ge de la me sensitive dans la Ir II te n 'est point s libsistant.

Cet adjectif siibsistant s'attribue à l'être qui a, au moins, quelques opérations propres. Le mot lui-même' le dit : snh-sisto, se tenir sous; c'est-à-dire être seul sujet au moins de quelques opérations. Ces opérations doivent donc procéder de l'être subsistant comme de leitr seul principe. Nous démontrerons, en son lieu, que Fàme humaine est subsistante, précisément parce que l'intelligence et la volonté sont en elle seule comme en leur sujet et procèdent d'elle seule comme de leur principe, sans que la matière ou le corps humain y concoure ni comme sujet, ni comme principe.

Si le principe de la vie sensitive dans les brutes était subsistant, il aurait des opérations propres, c'està-dire s' exerçant indépendamment des organes matériels. Or, cela n'a point lieu dans les brutes. La raison et la volonté sont les seules opérations immatérielles; toutes celles des sens, nous le démontrerons plus tard, sont matérielles ou organiques. Donc, comme le principe de la vie sensitive ne donne pas à la brute les opérations de l'intelligence et de la volonté , mais seulement les opérations sensitives, on voit clairement que ce principe n'est pas subsistant.

Conclusion IV®. — Lepnnci'ge de la me sensitive dans la Irnte est la forme sulstantielle de son être tout entier.

Il nous faut ici rappeler l'importante distinction entre le principe ç[uod et le principe quo. Le principe qiiod sentit, qui sent, est la brute, c'est-à-dire le composé de la matière première organique et de l'âme sensitive; mais nous disons que le principe, quo Iru» tum sentit^ est, dans la brute, la forme substantielle.

V En effet, ce principe, éj ne peut être la matière

première qui, prise indépendamment de la forme, ne saurait être le principe d'aucune opération, h) II ne peut être le composé de matière et forme, puisque celui-ci est le principe qiiocl. c) Il ne peut être une forme accidentelle, puisque être principe de vie appartient à l'essence delà brute et en constitue l'être substantiel. ^) Il ne peut être une forme assistante, car celle-ci ne pourrait mouvoir la substance que al extrinseco; donc, il doit être une forme substantielle.

2° De plus, sa forme substantielle seule peut être le principe qui constitue la matière première dans une espèce déterminée; seule, elle peut être le principe qui la rende capable d'agir dans un ordre déterminé. Donc, si la matière première est déterminée dans la brute à l'espèce de l'être sensitif, si elle est rendue capable d'exercer les opérations sensitives, cela ne peut se faire que par une forme substantielle. Donc, on doit dire que ce principe, qui donne à la matière cette espèce de l'être sensitif et ces opérations sensitives, étant dans la brute le principe de la vie sensitive, est sa forme substantielle.

Conclusion V^ — L'âme sensitive de la Irute ne diffère pas essentiellement de son âme végétative ^ et n^a avec elle dans la hriUe aucune autre forme suljstantielle.

On pourrait regarder cette conclusion comme déjà prouvée par ce que nous avons dit, dans la physique générale y de V impossibilité de rencontrer plusieurs formes substantielles dans itne même sicbstance individuelle (vingt-cinquième leçon), et parce que nous avons démontré l'absence de toute forme substantielle dans la plante, en dehors de Tàme végétative (quarante-septième leçon). L'impossibilité de trouver plusieurs formes substantielles dans un même être, en est la raison intrinsèque et philosophique, parce qu'elle s'appuie sur l'unité de l'être substantiel, qui serait détruite par la pluralité des formes substantielles. Nous ne devons cependant pas omettre les preuves tirées, soit de l'organe qui est le même pour la vie végétative et la vie sensitive ; soit des opérations, de la nutrition, par exem])le, qui appartient à la vie végo-

tative, mais rend sensitive la substance assimilée; soit encore de la génération, qui est en elle-même une opération de Tordre végétatif, mais qui, néanmoins, produit l'individu sensitif. La forme substantielle étant, dans ]a brute, le principe quo, par lequel elle sent, il en résulte que ce principe est le même que le principe de la vie végétative et toutes les autres formes substantielles qu'on pourrait concevoir dans la brute. On ne trouvera là aucune difficulté, si Ton réfléchit sur l'admirable doctrine de S. Thomas, d'après laquelle les formes supérieures contiennent les formes inférieures (vingt-cinquième leçon). Une forme supérieure matérielle est du même genre que l'inférieure, et en contient toutes les perfections, et quelque chose de plus qui lui est propre, et la rend supérieure. C'est pourquoi elle seule opère, dans tout Têtre informé par elle, et dans toutes ses parties, bien que douées d'organismes différents : ce qu'auraient pu faire les formes inférieures, si elles avaient, seules, informé le même tout ou chacune des parties.

Conclusion VP. — L'âme de la Irute est engendrée 'par la Irute, comme Vàme de la plante, par la pilante ; et la première, tout aussi bien que la seconde, est intrin^ sequement corruptible.

Cette conclusion se déduit de ce que l'âme de la brute est matérielle. Il est, du reste, prouvé par la conclusion IIP qu'elle est matérielle, car une forme immatérielle et une forme subsistante sont synonymes, comme une forme matérielle et non subsistante. Il est bon ici d'avertir qu'on ne doit point confondre matériel avec matière, car le matériel n'est pas la matière, mais la forme qui dépend de la matière, comme du coprincipe de ses opérations , et , par conséquent , dépend aussi dans son être de la matière, puisque : Operari sequitur esse.

L'âme de la brute est donc matérielle. Mais si elle est matérielle, elle ne peut commencer que par un changement de la matière première, et non pas par création, comme nous l'avons déjà prouvé en parlant, en général, des formes matérielles. Son commencement sera donc semblable à celui de l'âme de la plante, et

PHYSIQUE PARTICULIÈRE. 3Co

tous les arguments apportés plus haut, pour prouver que la génération de la plante se fait par la puissance communiquée au germe par la plante génératrice , prouvent autant par rapport aux brutes (1).

Quant à ce qui regarde sa corruptibilité intrinsèque, rélève doit se rappeler qu'une chose est dite corruptible 2Jer se ou bien per accidens. La véritable corruption ne consistant que dans la séparation de la forme avec la matière, il est évident que le seul composé de matière et de forme est corruptible 2)er se. On appelle corruptible 'per accidens la forme accidentelle ou substantielle qui cesse d'exister ^^^iV la corruption du composé. Cette corruption per accidens est propre aux formes matérielles qui, n'ayant pas d'être propre, ne peuvent exister hors de la matière. Ceci pose, il eart évident que Tàme de la brute étant matérielle, comme elle a commencé à être en vertu de la puissance donnée au germe par le principe engendrant, ainsi elle n'a point d'être propre, et par cela môme, l'individu se détruisant, c'est-à-dire la brute mourant, elle devra de toute nécessité cesser d'exister. Bref, il faut raisonner sur la mort de la brute comme nous avons raisonné sur celle des plantes.

Celui qui affirmerait que les âmes des brutes ont été créées au commencement de leur existence, ou qu'elles ont été annihilées à leur mort, montrerait qu'il en ignore radicalement l'essence. Elles sont matérielles; elles commencent et finissent par un changement de la matière. L'âme d'un oiseau finit donc d'exister quand l'oiseau est tué, comme l'àme de l'arbre, quand l'arbre est brûlé, comme, dans un ordre différent, mais tout à fait analogue, finit la figure sphérique, quand, d'une sphère de cire, on a fait une pyramide.

(11 Saint Thomas développe aussi celte sublime doctrine : «. Corpora vivcntia agunl ad goncrandum sibi simile et sine medio et per médium : sino média ijuidcm in opère nutrilionis, in quo earo générât carnem ; cum medio voro in aclu generalionis, quia ex anima generantis derivatur «juaHlam virtus acliva ad ipsum somcn auin\alis, vel planUv sieul et a principali agento dorivatur qu.rdam vis motiva ad iiistrunuMiium ; et sicut non rcfert dicere quod alicjuid moveatur ab insirumonto, vcl a principali agonie : ita non referl dicere quod anima gcnerala causetur ab anima gencranlis, vel a virlutc derivata ab ipsa, <|u« est ia semine. Sm»wn., 1, 119. »

Qu'il me soit permis de terminer cette leçon par deux passages remarquables de la Bible. Voici le premier : Et recorddhor fœderis mei voMscum et cum omni anima vivente quce carnem végétât {Gènes., ix). Ces mots affirment que Tâme est le principe de la végétation , ce qui indique assez clairement Tidentité par rapport à F essence de Fâme sensitive et de Tâme végétative dans les brutes. L'autre passage est semblable à celui que nous avons cité déjà (quarante-cinquième leçon) pour démontrer la diversité entre l'origine de la plante et celle de l'homme. L'âme de l'homme est créée mais non celle des brutes; car celle-ci n'a pas d'être propre : c'est pourquoi le Créateur donne à l'eau et à la terre la puissance participée de produire les composés, oii l'âme des brutes commence à exister. Producant aqum reptile animm viventis et volatile,.. ;producat terra animam viventemin génère suo {Gènes., i). Cette explication ne peut, il me semble, causer aucune difficulté si ce n'est à ceux qui, n'ayant pu se former l'idée véritable de la matière première et des formes substantielles qui y sont contenues en puissance, ne veulent admettre que des atomes inertes, des forces mécaniques et des formes assistantes.

De ce que nous avons apporté ici et à la fin de la quarante-cinquième leçon quelques textes de la sainte Ecriture, il ne faut pas se figurer que nous voulons prouver des doctrines philosophiques, par l'autorité de la révélation. Les conclusions que, de temps en temps, nous confirmons ainsi, ont été démontrées par les plus solides arguments, tirés de la nature intime de la chose, comme il convient à des propositions spéculatives d'un ordre strictement scientifique. Cependant j'ai cru que les élèves chrétiens verraient avec satisfaction l'admirable harmonie des données philosophiques avec la révélation, et que ceux qui malheureusement ne sont pas chrétiens, trouveraient, dans ce même accord entre la raison et la foi, un nouvel et puissant motif de crédibilité à joindre aux autres motifs si nombreux déjà.

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