CINQUANTIÈME LEÇON
De la connaissance en général.
La différence essentielle qui sépare l'animal peu raisonnable de la plante, consiste en ce que le premier, et non la seconde, est une subsidiiice sens itive, et, par làmeme, atteint le premier et le plus imparfait degré de la connaissance. « La notion de Tanimal, dit S. Thomas, consiste en ce quil est sensitif; cette notion le distingue de ce qui n'est pas animal. L'animal, en effet, occupe le dernier degré entre ceux qui connaissent (1). » C'est donc particulièrement sur l'être sensitif de la brute que nous devrons nous appuyer maintenant, puisque, en traitant des plantes, nous avons déjcà parlé de ce que la brute a de commun avec les plantes. D'abord nous allons donner une notion claire et précise de la connaissance, et, puisque nous passons du concret à l'abstrait, nous commencerons par expliquer ce qu'est l'être connaissant.
Oonchcsion P^ — L'être non connaissant diffère de Têtre connaissant en ce que celui-ci a seulement sa forme propre et celni-la VcqÉitude à recexoir encore en soi les formes des aictres.
Pour bien comprendre cette conclusion, il faut bien observer qu'il y a une double existence dans les choses. La première se nomme réelle, la seconde intentionnelle. Par la première, elles existent en elles-mêmes; })ar la seconde, elles existent dans l'être connaissant : ce sont les anciens philosophes qui l'ont nommée ainsi. Jl n'est personne qui ne puisse se convaincre, par sa proi)re expérience, ([ue connaître une chose consiste vraiment dans une union spéciale de sa propre faculté connaissante avec la chose connue. Si vous connaissez un cheval, une rose, le cheval et la rose sont en vous, vous
(1) In hoc, quod est scnsilivum csso, consislit ralio aniinalis, per quani animal u non aniniali dislinguiiur. Allingit cnim animal ad iûfiQium graduai cognoscoutiuni. De scmu et scinato, kct. 4.
sont unis d'une certaine manière, sans quoi la connaissance deviendrait impossible.
Venons à notre conclusion.
L'être connaissant est tel, parce que, en connaissant, il devient, en quelque sorte, ce qu'il connaît. Or, il ne peut devenir ce qu'il connaît sans recevoir en soi un principe qui lui donne l'actuation de l'être connu; donc, il doit recevoir ce principe. Il est évident que, dans ce cas, l'être connaissant déterminable a la raison de matière, et le principe déterminant, celle de forme. Celle-ci peut s'appeler forme du connu, puisqu'elle donne à l'être connaissant l'être du connu.
Donc, on peut dire que l'être connaissant diffère de l'être non connaissant en ce que celui-ci a seulement sa forme propre, tandis que celui-là a aussi les formes des choses connues. Observons toutefois que le connu doit être le connaissant non pas selon l'être réel, mais plutôt selon l'être intentionnel; la forme du connu doit donc être dans le connaissant non réellement, mais intentio^inellement. Ainsi le connaissant peut, dans le même temps, être plusieurs, ce qui serait impossible si la forme du connu devait se trouver en lui selon son être réel. C'est dans ce sens que les anciens ont dit : Intics eœistens proliïbet extraneum, et une surface blanche ne peut devenir rouge sans que la blancheur disparaisse; mais on connaît au même instant le blanc, le rouge, le vert et le jaune, parce que la forme de ces couleurs se trouve en nous, non pas selon leur être propre, comme il arrive dans une surface, mais selon leur être intentionnel, ce qui ne peut avoir lieu que dans un être connaissant. En un mot, le non connaissant^ ayant sa propre forme *quidditative singulière, ne peut en recevoir une autre en aucune façon ; qu'il soit bois, marbre ou or, il ne pourra jamais recevoir une autre forme que celle qu'il a, sans cesser d'être ce qu'il est. L'âme connaissante, au contraire, reçoit en elle un très-grand nombre de forme diverses et même contraires entre elles, devenant ainsi intentionnellement bois, marbre, or, rouge, blanche, chaude, froide, ronde, carrée, en un mot, tout ce qu'elle peut connaître. Si l'élève a peine à comprendre exactement la doctrine exposée dans cette conclu-'
sion, il ne faut pas qu'il se trouble, il la comprendra plus tard en réfléchissant à tête reposée, surtout quand nous
I traiterons de la connaissance en particulier. Qu'il pèse en attendant ces belles paroles de S. Thomas : ^
« Les êtres qui connaissent se distinguent de ceux qui ne connaissent pas, en ce que ceux-ci n'ont en eux que leur forme propre {qici les constitue dans leurs êtres indlvidîceïs réels); mais ceux-là sont ordonnés à avoir encore les formes des autres {c'est-à-dire unprin-
' •€i2')e formel qui les constitue dans Vêtre des choses connues), parce que Tespôce {c'est-à-dire Virnage) du connu est dans le connaissant. On voit de là que la nature du sujet qui ne connaît pas est plus restreinte, plus limitée que la nature de celui qui connaît; celuici, en effet, a une plus grande étendue, une plus grande extension; c'est pourquoi Aristote a dit (III. de Anima,, text. 27) que Vàme est dans une certaine manière toutes les choses. La limitation de la forme dépend de la matière. C'est pourquoi nous avons dit que, plus les formes sont immatérielles, plus elles acquièrent une espèce d'infinité. Il est donc certain que Timmatérialité de l'être est la raison par laquelle l'être est luimême connaissant, et que le mode de sa connaissance suivra le mode de son immatérialité. C'est pour cela qu'il est dit dans le II. de Anima, que la plante ne connaît point, à cause de sa matérialité. Mais le sens est connaissant parce qu'il reçoit les espèces des choses, sans recevoir la matière en laquelle elles se trouvent; l'intelligence est plus connaissante parce qu'elle est plus séparée de la matière et moins embarrassée par elle, comme il a été dit dans le III. de Anima. Donc, Dieu, étant dans le degré le plus élevé d'immatérialité, -est aussi dans le degré le plus élevé de la connaissance {Summ., 1, 1t), 1). »
Conclusion IP. — La connaissance se fait par une opé) 'a t io n imma nen te .
C'est évident, puisque la connaissance : a) procède du connaissant; Z') se détermine dans le connaissant* c) opère per se la perfection du connaissant. Ce sont là les caractères essentiels et constitutifs de l'opération immanente.
Corn. Puil. Scol. — 24
Conclusioti IIP. — La connaisso/ace est une espèce de génération.
En effet, d'un côté le connaissant en puissance est indéterminé à telle ou telle connaissance, et il n'a pas en lui une cause suffisante pour le faire sortir de cette indétermination; d'un autre côté, cet effet est produit par le connu qui, s'unissant ou immédiatement ou de toute autre manière au connu, le détermine à sa connaissance. Donc, il y a union entre les deux principes, ïe connaissant en fwissance et la chose connue et de cette union la connaissance est engendrée. Cette connaissance, en tant qu'image, est semblable au connu, et en tant que modification et acte vital du connaissant, elle en montre la nature et la perfection. On trouve donc encore en toute connaissance cet admirable et mystérieux trialisrae, que nous avons déjà remarqué dans les substances et les accidents : la connaissance est le produit; le connu est le père ; la mère est la puissance connaissante.
Cette conclusion montre avec combien de sagesse an applique les termes de la génération dans le langage commun, à la connaissance non-seulement des facultés connaissantes créées, mais aussi à la connaissance de Dieu. Sa connaissance substantielle, en effet, et, ici, nous la prenons en tant qu'elle est terme, est le Verbe, qu'on dit engendré et Fils éternel du même Dieu. En général, la terminologie, relativement à la connaissance, est presque toute empruntée à la génération. Comprendre une chose vraie, c'est .a concevoir; l'effet de cette opération s'appelle conception et les fruits de l'intelligence en sont nommés ordinairement les produits {par tus). Ces mots, connaître et connaissance sont tirés' du latin nosco, qui n'est autre que le yivoWxw des Grecs: et se rattache évidemment à ^ivoixai, nascor, La parenté étymologique de ' yivoixat avec Ytvtoffxw doit prendre origine de quelque mot ancien ; nous ne saurions dire si sa signihcation primitive se rapprochait plus d'engendrer que de connaître, mais certainement il a fourni aux deux familles de leurs dérivés les premiers éléments vocaux, Y, V, qui restent communs à toutes les deux.
Conclusion IV*" — La connaissance admet les attri- Ints tant du connaissant que du connu.
Gomme nous l'avons dit, la connaissance est le produit, le connu est le père, et le connaissant joue le rôle de mère. Maintenant le produit exprime la nature du père et de la mère , et le caractère de ceux-ci se retrouve en celui-là. C'est une chose si naturelle que, quand, par des circonstances extraordinaires, elle vient à manquer, nous n'avons qu'un cri : Il ne 'parait pas être son fils! De Là vient que nous traitons des connaissances, comme nous le ferions des connus ; nous aimons les connus dans nos connaissances. C'est pourquoi lorsque nous disons : Rome est la reine du monde, l'iris nous montre sept couleurs graduées; dans ces jugements de notre intelligence nous voulons attribuer ces propriétés à des objets existant dans notre esprit, mais nous voulons, de plus, parler des choses connues elles-mêmes, comme elles existent hors de nous; si quelqu'un prétendait que ces jugements ne peuvent avoir rapport qu'aux seuls concepts de notre esprit, nous le prendrions, non-seulement pour le perturbateur de nos concepts, mais aussi pour le destructeur de l'ordre réel des choses considérées en elles-mêmes. Ainsi, nous disons que l'amour est le lien de la personne aimante avec la personne aimée : en effets la personne aimée est souvent éloignée; souvent elle n'existe plus, mais qu'importe! elle est voisine, elle existe dans notre connaissance, et c'est là que se trouve ce lien appelé l'amour (1).
Puisque cette partie de la philosophie traite des animaux, il ne sera pas inopportun de donner des exemples touchant ce que nous disons dans l'ordre de la sensation de laquelle nous traiterons ensuite. Les partisans de Descartes ont cru trouver en défaut les disciples d'Aristote et de S. Thomas, quand ils attribuent les sensations subjectives aux choses senties : par exemple, la douceur au sucre, famertume à • Tabsinthc, en plaçant en ceci les qualités subjectives
(1) Le profosscur dont les élèves n'auraient pas Tesprlt assez pôm^irant peut omettre maintenant rexplicatioQ de ce qui reste dans cette couclusion IV.
du doux et de Vamer, Mais dans cette accusation, ils se sont montrés d'une intelligence bien faible et incapables d'aucune investigation profonde, touchant l'essence intime de la connaissance que nous étudions ici. En tout cas, ils auraient dû respecter le sens commun et le langage universel des hommes, qui seraient tout étonnés d^apprendre que, pour les philosophes, le sucre n'est plus doux, ni l'absinthe amère.
Bien que la connaissance sensitive soit au dernier degré des connaissances, elle ne laisse pas que d'être, en tant que connaissance, un produit de deux principes engendrants, le senti et le sentant. Le senti se joint au sentant : cela est inclispensahle. Le senti imprime dans Je sentant une forme qui, reçue d'une manière vitale par le sentant même, le constitue sentant en acte. Cette forme procède de l'un, et est reçue par l'autre ; c'est elle précisément qui rend le senti sensible en acte; c'est elle qui fait sentir le sentant et celui-ci, en la receriOMt, reçoit la sensation. On peut donc attribuer la sensation au senti et alors il est sensible en acte ; on peut l'attribuer aussi au sentant et alors il est le sens en acte. C'est ainsi qu'on peut attribuer la douceur au sucre et au sens : elle 'procède du sucre, le sens la reçoit. Le commun des hommes ne fait point tous ces raisonnements; ils disent tout simplement : Le sucre est doux; et : Le goût en sent la douceur ; c'est l'affaire du philosophe de rechercher la raison intime de ces jugements, mais non de les nier uniquement parce qu'il ne les comprend pas.
Et puisque cette accusation contre ces grands philosophes se renouvelle de nos jours, il sera bon d'apporter à cette explication une confirmation qu'on pourrait dire en même temps d'Aristote et de S. Thomas. Celuici développe ainsi les pensées du premier : « Aristote ] démontre ici ce qui était supposé, c'est-à-dire que l'acte ' du sensible et l'acte du sentant, est uoi même acte, mais qu'ils diffèrent entre eux par une distinction de raison : il le démontre par ce qui a déjà été prouvé dans le IIL Physicorum, On y a démontré que le mouvement, l'action et la passion sont en ce qui est mû, c'est-à-dire dans le mobile, ou encore le patient. Il est clair que
Touïe est affectée (patilur) par le son, et, par conséquent, il est nécessaire que le son, selon son acte qu'on appelle sonner, et l'ouïe, selon son acte qu'on afipelle entendre (sonatio, aiiditio), soient dans ce qui est en jouissance, c'est-à-dire dans l'organe de l'ouïe. Et cela, parce que l'acte de l'être, actif et mouvant, se fait dans le patient et non dans V agent, ni dans le mouvant. C'est là ce qui prouve que tout mouvant n'est pas nécessairement mû, puisque, en quelque être que vienne le mouvement, celui-là est mû. Donc, si le mouvement et l'opération, qui est un certain mouvement, étaient dans le mouvant, il en résulterait que le mouvant serait mû (c'est ce qui arrive dans les vivants par rapport à V opération imrmnente). Et comme il a été dit (III. Pliysic.) que l'action {notez lien : non le principe de Vaction) et la passion sont un seul acte du sujet, mais avec une différence de raison ; que cet acte, qui est un, s'appelle action en tant qu'il procède de l'agent, et passion en tant qu'il est reçu par le patient : ainsi l'on dit, pour la même raison, qu'il est dans le même sujet l'acte du sensible et du sentant, mais que cet acte, par une distinction de raison, se distingue en deux. De même que l'action et la passion sont dans le patient comme dans un sujet, et ne sont pas dans l'agent comme dans un sujet, mais seulement comme dans mi principe diiquel \{a quo); ainsi et l'acte du sensible et l'acte du sensitif sont dans ce sensitif même comme dans leur sujet. Dans quelques sensibles et sensitifs, deux mots indic[uent les deux rapports au principe et au sujet; ainsi le son, sonatio, s'attribue au sensible et l'audition, auditio, au sensitif. D'autres n'ont pas ces deux mots pour expriimer ce double rapport, et l'acte prend la dénomination Idu seul sensitif. Ainsi, la vision est l'acte de la vue, Imais cet acte n'a point de nom particulier en tant qu'acte Ide la couleur {c'est la couleur qui, comme un agent, promiit la vision). Le goût, c'est-à-dire l'action de goûter, wustatio, est l'acte qui prend son nom du sens qui goûte, mais le grec {ni le latin, ni Vitalien) n'a point Ide mot pour le désigner, en tant qu'acte de la saveur \(dest de la saveur que procède le gov.t comme de T agent \l% Arist. de Anima, lect, 3). » Je concède volontiers
374 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUÉ.
que c'est là une philosophie profonde ; mais les merveilles de la nature aussi sont profondes, ou plutôt les œuvres du Créateur sont très-admirables. Si la légèreté de notre siècle ne veut pas s'accommoder de ces nobles spéculations, a-t-elle pour cela le droit de les mépriser et de les falsifier?
Conclusion V^ — Les degrés de la connaissance sont au nomlre de cinq.
Le connaissant, nous l'avons dit, se distingue du non connaissant en ce que, étant un, il devient lolusieurs par sa connaissance; il n'en est pas de même du connaissant. Donc, les degrés de la connaissance, plus ou moins parfaite, se mesureront à la perfection plus ou moins grande avec laquelle un connaissant devient plusieurs. Pour ne pas entrer dans une matière trop difficile à comprendre maintenant, il nous suffira des quelques mots suivants :
1° Le premier et plus imparfait degré de perfection dans la connaissance, est celui par lequel beaucoup d'êtres matériels sont dans un seul siiccessivement. C'est la connaissance des sens externes. Car, grâce aux sens externes, on saisit successivement les choses matérielles, tellement que, la sensation passée, les sens externes ne conservent pas les images.
2*" Le deuxième degré est celui par lequel un seul a beaucoup d'êtres matériels, qui, toutefois, restent dans leurs images matérielles aussi. Telle est la connaissance par fantômes qui conserve ensemble les images sensibles des objets matériels déjà perçus successivement.
3° Dans le troisième degré, un se fait plusieurs, ceux-ci existant en lui par leurs images immatérielles ; mais, c'est là une modification immatérielle, et tirant son origine de la connaissance des êtres .matériels. Cette connaissance est propre à l'intelligence humaine.
4° Dans le quatrième degré, un être un en contient 'phisieurs dans une seule image spirituelle, qui ne vient point de la connaissance des êtres matériels, mais d'autre part. Bien que cette image, en tant que spirituelle, soit plus noble que les êtres matériels, ou|
considères comme tels, elle n'est cependant pas plus noble que ceux-ci, en tant que si'Jjstances, et, à j)lus forte raison, elle n'est pas plus noble que les substances immatérielles. A ce degré appartient la connaissance des intelligences séparées de la matière, c'est-à-dire des anges dans leur manière naturelle de connaître.
o*' Le cinquième et plus parfait degré de la connaissance est celui dans lequel Fêtre un est tous les êtres, [)arce que, en lui, se trouve Vimage de tous, mais parce <{u'en lui se trouve Vidée de tous. Et cette idée n'étant pas un accident, mais une substance, et une substance aune perfection infinie, il en résulte qu'elle est plus parfaite non-seulement que chaque être, mais aussi que tous.les êtres existants ou possibles, réunis enscm])le. Ce degré est celui de la connaissance divine. Nous ne disons pas image, mais idée, parce qu'il est dans l'essence de l'image d'être tirée d'un autre, et dans celle de l'idée , d'être exemplaire. C'est pourquoi S. Augustin disait : « Le miroir présente l'image de l'homme, farce qu'elle en est tirée{LiJ). 83, quœst. 74.) » S. Thomas affirme, à son tour, que l'image est proprement ce qui est fait à la resseml)lance d'un autre. Celui-là, à la ressemblance duquel est faite une autre chose, s'appelle proprement exemplaire, improprement image {Summ., 1, 351). » Donc, puisque toutes les choses sont une copie de l'intellect divin, celui-ci a non pas les images, mais les idées de toutes les choses.
On pourrait prendre sous d'autres points de vue la graduation de la connaissance, mais la division donnée suffit pour le moment.