CINQUANTE-ET-UNIÈME LEÇON
Nature propre de la connaissance sensitive.
DéfimtioR du sens.
Ce mot sens (Qtfodl. 7, art. 4; Summ., 1, 78, 1) se prend souvent pour signifier soit Tàme sensilive, soit
la nature de l'être sensitif, ou encore plus justement la puissance de connaître propre aux animaux, quelle que soit cette connaissance, quels que soient ces animaux. C'est dans cette dernière acception que nous la prendrons. Mais, puisque c'est là un point important, s'étendant jusqu'à l'homme, en tant que doué du sens, il nous faudra procéder graduellement et avec toutes les distinctions convenables.
ConcUision P^ — Le sens est la faculté ou la 'puissance de connaître les choses matérielles dans le%ir singula- Jrité par un cliangeriient provenant de ces choses, et reçu dans le sens.
Il est clair que le sens est une faculté en puissance; c'est par lui que l'on connaît les objets sentis. Et puisque cette faculté se distingue par un acte, on doit donc la considérer dans son essence, non comme un acte, mais comme capable de la production d'un acte. On doit aussi la considérer comme capable de la production ou non-production du même acte, et de la production de tel ou tel autre acte; on l'appelle donc avec raison : puissance.
On ajoute : le sens est la puissance de connaître. En effet, la connaissance prise dans sa plus grande extension, ne requiert autre chose qu'une action vitale, par laquelle une chose est connue par le connaissant. Or, c'est ce qui arrive dans le sens. Donc, on le dira avec raison la puissance de connaître. Si l'on voulait nier au sens ce caractère d'être cognoscitif, par la seule raison que le coryphe de la nouvelle philosophie le lui a nié, je dirais qu'on doit préférer à l'autorité d'un autre la force de notre démonstration, surtout si notre façon de parler se trouve conforme au sentiment et au langage commun des hommes qui crient et disent : Le chien connaît son maître et T hirondelle, son nid; si, en outre, elle se trouve confirmée par une autorité plus imposante que celle qu'on nous oppose. Nous avons l'autorité non-seulement de S. Thomas qui mentionne la cognitio sensiis exterioris {Quodliletum 5, 9), mais aussi de la Bible même qui dit : Gognovit los possessorem smim et asinus prœsepe domini sui {Isai.,i, 3). La connaissance du sens est à coup sûr la plus imparfaite
des connaissances; mais elle est une véritable connaissance, comme nous avons dit au sujet de Tàme de la plante qui, pour être très-imparfaite, ne laisse pas que de devoir être appelée âme.
On a dit ensuite : les choses singulières et matérielles^ puisque par sens on entend cette faculté ou puissance que tous les hommes comprennent par ce mot. C'est donc celle au moyen de laquelle la brute voit de loin sa nourriture et court vers elle; entend la voix de son maître et lui obéit; sent le fouet et s'agite sous ses coups, etc. Mais si le sens connaît les choses matérielles, il ne les connaît que dans lenr matérialité singuliâre.Csiry bien que l'intellect aussi perçoive les choses matérielles^ il les perçoit néanmoins dans leur être objectif qu'elles acquièrent en lui, il les universalise et leur donne une existence immatérielle, tellement que les choses, mêmes matérielles, sont en Dieu la vie de Dieu môme (trente-neuvième leçon). Rien de semblable dans le sens, qui demeure dans la singularité et dans la matérialité des choses qui le frappent.
On a dit en quatrième lieu : avec le secours d'un cJianfiement provenant de ces choses, et reçu dans le sens. il faut ici considérer qu'aucune puissance ne vient à l'acte, sans une forme qui Vactue. Le passage de la puissance à l'acte requiert essentiellement un changement causé pour la puissance par un être en acte ; car il est impossible que la puissance, comme telle, se détermine d'elle-même à l'acte. Donc, si le sens est une puissance à qui l'acte ne soit pas essentiel, il doit nécessairement subir un changcm.cnt qui le fasse être en acte. Ce caractère est propre, môme à notre intelligence, parce qu'elle est puissance. Mais ce changement est produit, comme l'expérience nous le dit, par les êtres matériels; c'est donc un changement matériel. Sans ce changement, jamais le sens ne viendrait à l'acte de la sensation.
Maintenant doit-on appeler ce changement passion. ? Pour comprendre ce mot passion, il ne faut pas aller à l'aventure, mais procéder avec prudence et suivre l'usage général du peuple et des savants qui nous ont précédés. S. Thomas nous enseigne si, et jusqu'à quel
point, on peut appliquer aux sens ce mot : passion. La passion, dit-il, est le mouvement du patient d'un terme à un autre. Il faut donc remarquer que tout mouvement n'est pas une passion; mais plutôt, pour dire vrai, la passion est une altération, car, dans le mouvement de celle-ci, une chose se perd et une autre reste; c'est en elle que consiste l'essence de la passion. Le mouvement local a rapport à ce qui est extrinsèque, c'est-à-dire au lieu : dans le mouvement d'augmentation, celui qui croît acquiert par la nourriture une plus grande quantité. Dans l'altération, il faut, du côté de l'altéré, que celui-ci ait un corps..., du côté des termes de l'altération, qu'une quantité étant perdue, une autre la remplace. De plus, l'essence de la passion exige que la qualité introdidte ne soit pas connaturelle; et qne la qualité expulsée soit connaturelle; caria passion a lieu par une certaine victoire de l'agent sur le patient ;\q vaincu, alors tiré de ses termes propres, est placé dans des termes étrangers (3. dist. 15, quœst. 2, art, 1). » DonCj puisque ce changement, causé dans le sens par l'objet, est connaturel, on ne peut le dire avec une pleine justesse passion, à moins toutefois qu'il ne soit pas assez fort pour enlever à l'organe ce qui lui est naturel, et pour l'endommager. Ainsi, on ne se plaint pas de souffrir (pati) de la lumière ou du son, si ce n'est quand la lumière est si vive, le son si intense qu'ils gênent la vue ou l'ouïe.
Du reste, bien que dans la rigueur des termes on ne devrait pas appeler passion le changement produit par le sensible dans le sens, cependant on lui donne ce nom dans une signification plus large, et l'on dit souvent que : Sensus patitur a suo objecto.
Co7iclusion IP. — Le sens est une puissance organique.
Cette conclusio7i donne à entendre : ^) que la puissance de sentir n'appartient pas seulement à la matière première; h) qu'elle n'apartient pas seulement à la forme substantielle, c'est-à-dire à l'acte premier du corps organique, qui est l'âme de l'animal ; c) mais qu'elle appartient au composé organique,, constitué par la matière et la forme.
En effet, il serait absurde d'attribuer cette puissance à la matière première; puisque, séparée de la forme, elle ne peut exister et, par conséquent, ne peut avoir ni puissances ni actes.
Il n'est pas moins absurde de l'attribuer à la seule forme substantielle. S'il en était ainsi, cette forme ayant des facultés propres, aurait des opérations propres, auxquelles la matière ne concourrait pas comme co- 'princiiie. Elle serait dans une forme immatérielle, qui ne peut commencer ni cesser d'exister par un changement de la matière, mais seulement par création et annihilation. Mais cette puissance se montre matérielle^ puisque ces actes, qui sont les sençations, se rapportent au matériel, a) Le sens ne perçoit jamais, comme l'intellect qui est immatériel, ce qui est spirituel ou universel : la substance simple. Dieu, les esprits, l'ordre, la vérité, la vertu, l'honnête, le beau, etc.; mais h) il perçoit seulement les corps et ce qui est corporel dans sa matérialité singulière; c) le sens ne se réfléchit point sur lui-même; et c'est pour cela que ranimai, qui opère avec ia plus grande sagesse dans tous ses instincts naturels, n'est pas capable d'un véritable progrès quand il est abandonné à kii-meme ; c'est le contraire pour l'intellect; d) le sens n'a point, par rapport aux choses matérielles, l'indépendance propre à la puissance immatérielle; donc, l'appétit sensitif n'a pas la liberté, mais il est déterminé par ses objets avec une nécessité physique; il se distingue par là de la volonté qui est une puissance immatérielle; é) une trop grande efficacité dans l'objet endommage le sens; la puissance immatérielle, au contraire, est d'autant
Ï)lus parfaite que son objet est plus élevé; et l'intelect et la volonté trouvent leur souveraine perfection dans le vrai infini et le bien suprême. D'où l'on voit clairement que la puissance sensitive ne peut appartenir clairement à la forme, par cela même qu'elle est matérielle.
Il ne reste donc plus qu'une chose, c'est que le sens soitune puissance appartenant au composé de matière et déforme. C'est pourquoi S. Thomas dit : (< La sensdtion n'est propre où a Va me rà au corps, mais au composé.
Donc, la puissance sensitive est dans le com2)osé comme dans son sujet {jSumm.^\, 11, 3) »; et ailleurs : « Toute ! puissance (sensitive) est l'acte d'un organe corporel \Summ.y 1, 12, 3). »
jcr (joroHaire, — On voit clairement, par les notions exposées dans cette leçon, combien se trompent ceux qui croient que le corps de Tanimal reçoit des corps externes une impression , puis opère sur l'âme, et qu'alors celle-ci sent véritablement. Outre que cette opinion a le grave inconvénient d'accorder au corps le pouvoir d'agir physiquement sur un esprit, elle attribue de plus la sensation à un être incorporel et immatériel, ce qui est absurde.
Cette erreur a son origine dans l'ignorance de la nature, et, plus encore, dans l'ignorance de la forme substantielle et de l'union de celle-ci avec la matière organique. Si Ton aune juste idée de Vâme de la brute, si on la considère comme un acte substantiel, naissant par le changement qu'opère dans la matière la puissance de la cause efficiente, on ne pourra jamais penser à une union qui consisterait seulement dans l'influx mutuel de la passion et de l'action, car ni l'âme de la brute ne peut opérer ou recevoir aucune opération étrangère sans la matière, ni la matière de la brute ne peut opérer sans la forme.
2^ Corollaire, — Puisque la puissance sensitive est dans le composé, il est clair qu'il y a sensation là où se trouve le composé sensitif, recevant le changement dont nous avons parlé plus haut. Maintenant oii est le composé et oii reçoit-il ce changement?- Evidemment dans l'organe de chaque sens. Il n'est personne qui doute que l'animal ne voie par ses yeux et n'entende par ses oreilles, tout en pensant que cette vision et cette audition se fait^^r le cerveau et da.ns le cerveau. Ze sujet de la sensation est évidemment cette partie de Torgane animé dans laquelle a lieu le changement produit par la lumière, le son et tous les autres objets. On ne nous objectera pas que, si l'on empêche la communication d'un organe des sens avec le cerveau, cet organe n'a plus sa sensation particulière. Qu'est-ce que cela prouve, en effet ? Tout au plus qu'il est nécessaire
que du cerveau descende continuellement à Torf^^ane le fluide requis à l'opération parfaite du sens. Puis, n'y a-t-il pas des brutes très-imparfaites qui manquent de cerveau, et pourtant ont quelques puissances sensitives? Mais, de plus, nous dirons une chose qui plus tard sera bien comprise. Dans le cerveau se trouve le siège de l'organe du sens commun qui fait percevoir à l'animal les changements, et, par conséquent, la douleur ou la passion des sens externes. On comprendra parfaitement que, la communication étant interrompue avec le cerveau, la sensation se fasse dans le sens : mais cette sensation ne sera pomt perçue dans le sens commun et, j'ajoute, s'il s'agit de 1 homme, nous n'aurons pas conscience de cette sensation.
3® Corollaire, — Ce que nous avons dit a mis dans la plus grande évidence l'inutilité de nombreuses recherches faites par tant de philosophes modernes qui, pour expliquer le fameux commerce se sont mis à la recherche du i^ont tant désiré. Par ce mot pont, nous indiquons le moyen par lequel l'impression de la chose sentie peut passer à l'âme qu'ils disent être seule sentante. Les uns ont recours à l'action immédiate de Dieu, qui opérerait les sensations dans l'âme ; d'autres, à une certaine harmonie préétablie entre le corps et l'âme, venant de ce que Dieu a créé une âme en laquelle doivent se dérouler nécessairement toutes les sensations dans le temps même oii le corps à qui elle a été unie, doit recevoir des changements analogues ; d'autres ont imaginé, comme je l'ai dit plus haut, que le corps influe physiquement sur l'âme, et réciproquement. G'estpar de telles absurdités qu'on veut pallier l'absurdité suprême d'avoir scindé en deux parties l'unité substantielle de l'être animé et sensitif. C'est folie que de vouloir mettre un pont où il n'y a point de rivière divisant les deux rives, et c'est une folie que de chercher un pont entre l'âme et le corps qui, tous deux, forment une seule substance et une seule nature. Presque tous lesi)hilosophes, depuis Descartes, grâce à leur ignorance absolue de la nature corporelle, ont fait des âmes autant de formes assistantes. Séparant l'animal en deux parties complètes, ils ont dû chercher un pont pour passer de
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Tune àTautre. Qu'ils continuent donc, à leur exemple, leurs recherches du pont; mais certes ils ne le trouveront jamais!
4^ Corollaire. — Si la puissance sensitive est dans le composé comme dans son sujet, il résulte aussi qu'un esprit immatériel n'a pas la puissance de sentir ipropre à un être animal. Mais de cette incapacité naturelle à sentir, on ne peut rien conclure contre le dogme chrétien des princes de l'enfer, comme le démontre parfaitement S.Thomas {De passionilus amrnœ, qucBst., disp. 26, art, 1, et swpplem. 71, art. 3).
5® Corollaire. — On voit aussi la merveilleuse harmonie de toutes les choses dans la doctrine que nous suivons. L'opération d'un corps serait impossible dans le système de l'atomisme mécanique : il n'en est pas de même dans la philosophie scolastique. Le corps, qui est en dehors du sujet sentant, est un composé de matière et déforme substantielle, et peut très-bien, en conséquence, opérer sur un autre corps, composé aussi de matière et de forme substantielle : l'àme, prise en soi, ne pourrait recevoir aucune impression du corps, mais, unie par une union substantielle à la matière, elle peut donc, avec elle, recevoir toutes les impressions qui lui viennent du dehors. Aussi, la philosophie ne contredit pas le fait attesté par l'expérience, mais elle l'explique.
6^" Corollaire, — Nous pouvons conclure, de ce qui a été dit, à la présence de l'âme dans tout le corps de l'animai. L'âme, étant la forme substantielle du vivant, doit se retrouver avec son essence partout oii se trouve le vivant. Or. le vivant est là où il opère par une opération vitale, qui se fait a?j dans l'ordre végétatif; d) dans l'ordre sensitif. Partout donc où l'animal végète, l'âme s'y trouve comme principe de la. vie végétative ; partout où l'animal sent, l'âme est unie à l'organe du sens comme principe de la vie sensitive. Donc, comme l'une ou l'autre de ces deux fonctions s'accomplit dans toute partie vivante, l'âme est dans tout le corps vivant. Ceux qui la placent dans quelque endroit du cerveau, la conçoivent comme une forme assistante, plutôt qu'informante, et prouvent, une fois
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(le plus, qu'ils ignorent le vrai sujet des puissances végétatives, et celui des puissances sensitives.