CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON
Objets des sens externes ; division des sens externes prise do leurs actes respectifs.
De Vohjet chc sens externe.
L'objet du sens externe est ce qui se 'présente {objicitur) à lui. Ce n'est donc pas la chose en elle-même, mais la chose en tant que, changeant la puissance sensible, elle se rend présente à elle. Un fruit odoriférant qui se présente à un aveugle, est un objet en tant qu'odoriférant et savoureux, mais non en tant que coloré. La conclusion suivante nous donnera une connaissance distincte des objets sensibles.
Oonchision r\ — L'objet des sens est triple : à savoir, j)ropre, commun, et par concomitance.
En effet, c'est le rôle de l'objet sensible d'apporter dans le sens un certain changement, une certaine passion. C'est de la manière diverse de causer ce changement, cette passion, qu'on doit tirer la différence de l'objet. Si nous considérons l'expérience, touchant la brute et l'homme, considéré comme animal, nous observerons facilement :
1° Que certains objets apportent à un sens déterminé, dans Tordre de la sensation, un changement tel, qu'ils ne peuvent convenir à aucun autre sens. Ainsi, par exemple, la couleur apporte à la faculté de la vue un changement qui ne pourrait certainement avoir lieu dans la faculté de l'ouïe ou de Todorat. On appelle donc cet objet propre, signifiant par là qu'il appartient tellement à un seul sens, qu il ne peut appartenir à aucun autre.
2'' L'objet, apportant un changement dans plusieurs sens, et jiouvant ainsi être perçu par plus d'un sens, se nomme commun : par exemple, la ligure d'un cor[)s peut être perçue par l'œil et la main, avec la vue et le toucher , puisque cette figure meut non-seulement Torgane de la vue, mais aussi celui du toucher; ou
peut en dire autant de la distance, du mouvement et de tout ce qui peut être perçu par plusieurs sens.
S"" Une chose n^'est pas proprement l'objet du sens, quand cela ne lui cause aucun changement, bien qu'elle accompagne l'objet qui, en cause un, c'est-à-dire qui se trouve en même temps que l'objet p'oiyre ou commun. Ainsi, la couleur du vêtement qui recouvre un homme, est l'objet propre de la vue; la grandeur de cet individu, sa figure et sa démarche, sont un objet commun à plusieurs sens; mais sa qualité d'ami ou de père, c'est l'objet qui accom'pagne l'objet propre commun, et qui n'apporte, 'par lui-même, aucun changement dans le sens, si ce n'est au moyen de l'objet fro'jpre ou commicn. Cette concomitance suffit pour permettre de dire, en toute vérité, qu'on a vu dans un nomme individuel son ami ou son père. C'est de là que naissent beaucoup d'erreurs non-seulement touchant ce qu'on appelle vulgairement Videntité d'un sujet, que l'on confond avec un autre, mais encore quand on affirme que la cause de tel ou tel phénomène, doit être connue des sens, quand cette cause qui n'opère sur le sens qu'au moyen de l'objet propre ou de l'objet commicn, ne peut être connue que comme objet ^«r concomitance. Mais nous avons déjà parlé de cela dans la logique.
Conclusion fp. — Les puissances sensitives externes, c'est-à-dire les sens externes dans V animal parfait, sont au nomlre de cinq.
Nous ne parlons point de ces brutes qui, placées dans un degré inférieur de la vie sensitive, manquent tantôt d'un, tantôt de plusieurs sens : nous parlons des animaux les plus parfaits. Cette conclusion donc, comme plusieurs autres^ dans le sujet qui nous occupe, doit encore regarder l'homme qui, en tant qu'animal, est le plus parfait de tous. On démontre ainsi que les sens sont au nombre de cinq : les puissances sont spécifiées par les actes que produit en eux une cause efficiente. C'est pourquoi nous disons que la matière première, comme première puissance, acquiert diverses espèces selon la diversité des actes premiers, c'est-à-dire substantiels, qui y sont produits par l'opé-
Talion de la cause eflicientc. Donc, les puissances sensitives externes, ou les sens externes se divisent en autant d'espèces que leurs actes respectifs. Pour connaître la diversité spécifique des actes, de laquelle on doit tirer leur division, nous pouvons procéder de deux manières :
l'' Ces actes sont d'espèces diverses, qui ne diffèrent pas entre eux, en intensité ou en perfection, c'est-à-dire dans le 'plus ou clans le moins, ou dans le plus ou moins parfait, mais qui diffèrent totalement. Or, c'est ainsi que diffèrent les actes de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'odorat, du goût.
2** Un acte est spécifiquement différent d'un autre toutes les fois qu'il a un objet propre, c'est-à-dire un objet qui ne puisse affecter d'une égale manière un autre sens. Nous voyons que les objets propres sont au nombre de cinq, car la couleur ne peut être perçue par l'ouïe, ni le son par la vue, l'ouïe ne perçoit pas la saveur, et ainsi des autres. Les sens sont au nombre de cinq dans l'animal parfait : 1^ la vue; 2° l'ouïe; 3° le loucher; 4° l'odorat; 5'' le goût. S. Thomas dit à ce sujet : « La raison du nombre et de la distinction des sens externes, doit se prendre de ce qui appartient au sens par soi et proprement. Or, le sens est une certaine puissance passive, ordonnée à être changée par un sensible externe. Donc, ce qui change extérieurement, est par soi perçu par le sens : et c'est, par conséquent, selon la diversité de cela que les sens doivent se distinguer {De Anima, art. 13; Sumrn., 1, 78, 3). » On comprendra encore mieux cette doctrine, quand on considérera que l'objet concotnitant n'apporte au sens aucun changement; l'objet commun en apporte à plusieurs sens ; l'objet propre, à un seul.
A cette division des cinq sens, on pourrait encore ajouter leur gradation, tirée de la propriété ou office qu'ils ont d'être instruments de connaissance; cette propriété leur est essentielle. A ce point de vue, un instrument se distingue d'un autre par la plus ou moins grande perfection avec laquelle il a été travaillé; par la fermeté, qui le préserve plus ou moins de la corruption, et, par conséquent, par sa qualité d'être inal-
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térable; par l'ampleur d'objet auquel il s'étend; enfin, par les avantages qu'en retire celui pour qui il fut confectionné.
Si l'on compare la structure plus ou moins parfaite des sens, on reconnaîtra que l'œil vient le premier, l'oreille ensuite; puis l'odorat, le goût, et enfin le toucher. Mais l'objet de l'œil est plus vaste que celui de tout autre sens ; car, l'œil est comme un instrument par lequel l'animal amène, attire jusqu'à lui toutes les choses corporelles quelqu' éloignées, quelque difïiciles à rapprocher qu'elles soient. L'animal, par son œil, participe en quelque sorte à l'immensité divine. C'est pourquoi, Aristote, au commencement de sa Bléta'pliysiciue, croit trouver dans le désir naturel que les hommes ont de savoir, la cause de cet amour naturel aussi, que tous portent à leurs sens, comme aux instruments d'innombrables connaissances, et au principe nécessaire à toutes ; il faut noter que l'œil, surpassant tous les autres sens, comme ministre de connaissances plus amples et plus variées, est aussi celui de tous qui nous est le plus cher; tellement que l'on dit d'une personne ou d'une chose très -chère : Je Vaime comme mes yeux. Si l'on considère le plus ou moins grand besoin que l'animal a d'un sens en comparaison d'un autre, il est évident que le toucher, puis le goût, sont plus nécessaires à la vie végétative. Mais, par rapport à la vie de l'intelligence, l'oreille surpasse tous les autres sens, puisque, nous mettant en communication d'idées avec nos semblables, elle est presque le moyen unique et la condition indispensable de toute éducation, et même de toute société humaine : c'est pour cela qu' Aristote, dans sa Physique, l'appelle par excellence le sensiis disciplinœ. On observe, à ce propos, que la raison qui se développe parfaitement .sans difficulté dans les aveugles-nés, n'est que d'un usage souverainement imparfait dans les sourds de naissance, qui sont muets par là même. Si l'on veut examiner le plus ou moins d'altération que supportent les sens, quand ils saisissent comme instruments leurs objets, il sfera difficile de déterminer exactement la variété de l'altération à laquelle, ils sont sujets;
cependant, on pourrait croire que le goût, et, en partie encore, l'odorat, qui s'unissent matériellement avec leurs objets, reçoivent un changement plus intime que les autres sens. Il est très-remarquable que Toeil, le sens le plus précieux par sa noblesse, et par l'étendue de son objet, est aussi, grâce peut-être à la délicatesse exquise de son organisme, le plus difficile à conserver.
1*^'" Corollaire. — De la doctrine exposée ressort la distinction entre les objets matériels et formels des sens, en vertu de laquelle il arrive que, quand il y a une diversité spécihque ou générique dans l'objet matériel, il y a souvent une identité spécifique dans l'objet formel. L'objet formel est celui qui change, qui meut et détermine le sens à sentir; l'objet matériel est la chose considérée en elle-même, qui a la puissance de mouvoir le sens. Quelle plus grande différence peutil y avoir que celle qui distingue l'homme de la pierre? Toutefois, en tant que visibles, c'est-à-^lire en tant qu'oljets formels de la vue, ils appartiennent à la même espèce. Donc, sous ce rapport, la pierre et Vlioïivme, ont une différence accidentelle, tandis que le son et la saveur, qui ne sont que des accidents, différent per se l'un de l'autre. « Bien que, dit S. Thomas, le son et la couleur soient des accidents divers, cependant ils diffèrent entre eux per se, par rapport au changement du sens ; et l'homme diffère seulement per accidens de la pierre en tant qu'ils sont sentis, quoique comme substances, ils diffèrent per se. Il n^'y a là aucune difficulté, puisqu'on peut très-bien trouver une différence oui, per se, à l'égard d'un genre, soit^e;* accidens à il égard d'un autre (l. c). »
I 2"" Corollaire. — Il est vrai que la différence spéci^ I fique des sens externes, doit se prendre de la différence ' spécifique des actes, et celle-ci de la différence de leurs objets respectifs; mais il est tout aussi vrai que, les objets étant perçus par des puissances sensitives diverses, on y trouve une distinction réelle qui s'étend jusqu'aux objets eux-mêmes, puisque, sans cette distinction réelle, toute puissance percevrait tous ces objets par un acte identique. Ainsi, le sens étant
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chan£?é d'une manière diverse, par exemple, par le son et la couleur, il faut dire que le son et la couleur sont des choses différentes en soi. G^est pour cela que la providence a donné plusieurs sens à l'animal parfait, afin que la chose, en tant que matérielle, et opérant en dehors de lui, puisse être perçue sous tous ses aspects ou au moins sous ses principaux. Telle est la doctrine d'Aristote et de S. Thomas après lui {De Anima, III. lect. 1). »
Conclusion IIP. — Les qualités des choses corporelles sont les objets propres des sens.
La brièveté que nous nous sommes imposé dans cette exposition philosophique des choses physiques, ne nous permet pas de considérer ce sujet avec toute rétendue et la profondeur qu'il mérite pourtant. Nous dirons un mot cependant de ce qui nous paraît plus nécessaire et plus utile.
L'objet propre des sens externes, est ce qui cause immédiatement dans le sens un véritable changement. Or, ce sont les qualités des choses senties, qui causent ainsi immédiatement dans le sens, un véritable changement: donc, ces mêmes qualités sont" l'objet propre des sens. En effet, ce changement qui a lieu dans le sens, est un effet qui procède de la chose sentie, comme de sa cause. Maintenant, cette cause change le sens, ou bien en tant qu'elle est, ou bien au moyen de ses qualités. Or, on ne peut, en aucune façon, admettre la première hypothèse : a) parce que la substance est une, et ne peut se présenter au sujet sentant , d'une manière diverse comme il arrive par le fait ; à) de plus, il n'est aucune substance créée qui puisse opérer de telle sorte que l'opération, par laquelle elle \ se manifeste au dehors, soit sa substance même; seule, l'opération divine est la substance même de Dieu ; c) la substance est l'objet de l'intelligence, et ne peut être l'objet des sens (\VlQ^ par concomitance. La sensation peut souvent avoir lieu, de même façon après le changement de la substance qui accompagne l'objet propre ou commun. Là se trouve une cause d'erreurs nombreuses. Par exemple, un homme de cire pourra exciter la même sensation qu'un homme réel. Donc, on ne \
sent pas la substance d'une cliose, bien qu'elle soit unie avec ce qui cause proprement un changement dans le sens. Or, si ce n'est pas la substance, ce devra être l'accident, et cet accident qu'on appelle quelle, c'est-à-dire la qualité. Dans une pomme, par exemple, l'essence et la substance sont une; mais les qualités en sont variées, et c'est pour cela que, à cette demande, comment est-elle {qicale) ? on répond : Elle est douce, rouge, tendre, savoureuse, odorante. Elle opère diversement hors d'elle-même selon ces qualités. Elle opère d'une manière comme rouge, d'une autre comme tendre, d'une autre comme odorante, et quand on la jette contre un mur, elle donne un son, et opère ainsi comme sonore. Je ne veux point traiter maintenant de l'essence intime de ces qualités ; il me faudrait trop de temps pour cela. Qu'il me suffise d'avoir averti que les changements divers dans les sens, ne procèdent pas immédiatement de l'essence ou de la substance des choses, mais bien de leurs qualités.
Conchision IV°. — Il y a une distinction réelle entre les qualités et l'essence de la substance de Vêtre senti.
En effet, ^) il y a la distinction que nous avons prouvée, dans la 'philosophie première, entre la substance et les accidents, car les qualités appartiennent au genre des accidents; et cette distinction est réelle, comme nous l'avons aussi démontré. V) De plus, si cette distinction n'élait pas réelle, il y aurait une identité réelle ; et, en ce cas, ce serait une substance qui affecterait tout sens; ce qui, nous l'avons dit, est impossible.
Corollaire. — Quand la puissance divine, suppléant à la causalité de la substance, soutient, en place de celle-ci, les qualités avec lesquelles elle opère en dehors d'elle-même, sur les sens des animaux, le changement doit être, dans le sens, semblable à celui que la substance aurait fait au moyen de ses qualités. « Gomme, dit S. Thomas, tout elïet dépend plus de la cause première que de la cause seconde; Dieu, cause première de la substance et des accidents, peut, par sa puissance infinie, conserver dans son être les accidents, sans le secours de la substance qui, en qualité de cause propre, les conserve dans son être ; de même que Dieu
aussi peut produire d'autres effets sans les causes naturelles d'oii ils procèdent (1). » On voit par là, qu'il n^'est point contraire à la raison que Dieu, dans l'Éucliaristie, lorsque la substance du pain a disparu, retienne dans leur être, les qualités qui étaient d'abord pro-i duites par cette substance. On voit aussi, combien est] fausse et téméraire l'opinion de ceux qui nient la dis-j tiction réelle entre la substance et les accidents.