‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 58 sur 90 · CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON

Quiconque s'arrêtera un instant pour considérer le chemin que nous avons parcouru jusqu'ici, et le temps que nous avons mis à parler des minéraux, des plantes et des animaux sans raison, croira peut-être que le traité de Thomme que nous commençons sera encore beaucoup plus long, puisqu'il s'agit d'un sujet beaucoup plus élevé. Il n'en sera point ainsi, grâce à la méthode synthétique que nous avons employée dans notre philosophie, comme nous l'annoncions en iScommençant. Observons ce qui arrive en géométrie, li, laissant de côté les traités préliminaires de la géomé rie, le mathématicien se lançait dans le traité du cercle et de tout ce qui s'y rapporte, il y mettrait, certes, beaucoup de temps, car il lui faudrait parler des figures inscrites et circonscrites, des triangles, des divers polygones, des angles, des droites, etc. Mais s'il suit la méthode synthétique, et commence par le point et la ligne, et procède graduellement, le traité du cercle ne sera pas long, parce que les plus simples propriétés de la ligne, des angles et des autres figures auront déjà été suffisamment démontrées. Nous nous trouvons dans le même cas.

Du concept de la substance, donné dans la philosofliie "gremïèrey nous sommes passés à celui de la substance corporelle, puis aux êtres organiques, aux plantes, aux brutes, et enfin nous sommes arrivés à l'homme. L'homme est un microcosme, un petit monde ; et comme un acte plus parfait renferme les moins parfaits, de même l'homme contient en lui tout ce qui a fait le sujet des précédentes spéculations. Aussi, en enlevant à cette partie qui traite de l'homme tout ce qui a été dit déjà

PHYSIQUE PAUTICL'LIEHE. /i2r»

sur les êtres organiques , les plantes et les brutes, c'est-à-clirc tout le commun^ et en arrêtant au yropre seulement, la partie de la philosophie que nous comrriençons ne sera pas aussi longue que semblerait le demander son excellence. C'est de toute la j)hysique rationnelle la partie la plus sublime et la plus importante, car toutes les autres y aboutissent, comme au cercle, toutes les autres figures. De môme crue dans la marche synthétique toutes les parties de la pJiysiqice arrivent à ce terme, de môme, dans la marche inverse, c'est-à-dire l'analytique, on peut déduire du traité de l'homme tout ce qu'il y a dans la 'physique. En outre, l'importance morale, pour ainsi dire, de ce sujet, n'est pas moindre que son importance scientifique; car il nous regarde nous-mêmes, et nous amène au yvwti asauTov, nosce teii^sum, premier précepte et but suprême de la sagesse antique. Et ce serait une bien pauvre philosophie que celle qui ne pourrait donner une juste idée de ce que c'est que l'homme , au moins dans Tordre physique. Gomment les nouvelles phil6sophies ontelles rempli ce devoir capital? Elles le savent bien, les quatre générations, ou à peu près, qui n'ont connu qu'elles. C'est notre tache de montrer comment il l'avait été, par la philosophie ancienne, par Aristote et les scolastiques ; et c'est siir ce chapitre, peut-être plus que sur tout autre, que l'on peut le mieux mesurer l'immense faute, et Timmense perte que l'on a faite en la soustrayant à l'étude^ nous allions dire à la mémoire des hommes. Certainement le chemin où nous entrons sera très-agréable à ceux qui aiment à s'enfoncer dans la contemplation de la vérité : si le jeune homme, qui a tant de peine cà fixer son esprit sur des raisonnements parfois un peu arides, y trouvait quelques difficultés, nous lui dirions avec notre grand poète philosophe : « Maintenant il faut que toi aussi tu secoues ta paresse, dit le maître; ce n'est point en restant mollement assis sur la plume ou couché sous l'édredon, qu'on arrive à la gloire {Enfer, XXVII) (1). »

(1) Ornai contien che tu cos» ti spollrc, Disse il maestro; c\\h segjzcndo in piuma in lama non si vieu ne soito coltre.

Définition descriptive et essentielle de l'homme.

Définition descri'ptive de Vhomme.

Quel est cet être qui, le front haut, s^avance librement à la face du soleil, et au pied duquel tout animal se courbe humblement? Quel est cet être que toutes les choses corporelles servent comme le maître et le roi de la nature, dont la pensée franchit les siècles passés et pénètre dans les siècles à venir ; qui sonde les mystères les plus profonds des choses naturelles ; qui n'aurait point assez de millions de volumes pour renfermer ses conceptions ? Voyez : une montagne Farrête-t-elle ? Il la perce ou Tabat; un fleuve? Il le détourne; la mer? Il la traverse avec la même assurance que s'il se promenait sur ses rivages. Il coupe les isthmes pour arriver plus vite à des contrées lointaines; il prend la force du feu, et l'emploie comme l'oiseau emploie ses ailes : il le défie dans son vol, et, voulant communiquer sans aucun retard à ses semblables, ses œuvres et ses pensées, il emprunte à la foudre sa rapidité ; il s'en sert pour envoyer ses paroles aux extrémités du monde avec l'instantanéité de l'éclair, à travers les mers, les fleuves et les montagnes. Voyez ■ encore cet homme : il arrête la foudre et la rend docile à ses volontés, et il ne peut mettre un frein à ses passions; dans son dépit de ne point trouver ici-bas ce bien suprême et cette paix, qui peuvent venir de l'infini seulement, il bouleverse tout, il se réjouit dans la guerre, il triomphe dans le carnage, il écoute immobile les gémissements de ses frères, il voit leurs larmes d'un œil sec, il semble qu'il voudrait s'enivrer de leur sang. Quel est donc cet être qui ne voit rien au-dessus de lui sur la scène du monde sensitif, et dont la marche est aussi triste que majestueuse, qui ressemble à un roi détrôné' jeté dans la vallée de l'exil et le royaume de la douleur?

A cette demande, le troupeau des matérialistes, qui empeste les chaires de notre belle patrie, nous répond avec Epicure : Cet être, que l'on prendrait pour un dieu descendu sur la terre, n'est autre chose, en fin de compte, qu'un agrégat de petits corps -ou atomes qui, 'emportés par on ne sait quels tourbillons, ont formé

cet être fantastique, appelé homme, de la même manière que, sur les bords de la mer ou des fleuves, les crains de sable forment des monticules que soulèvent les vents et les vagues; et comme ces monticules changent de figure, aussi l'homme change avec les positions et les mouvements atomiques, au point que, • "par cette, mutation 'perpétuelle, non seulement il peut se changer en singe, puisque, selon eux, le singe peut se changer en homme, mais encore en bœuf, en âne, en plante, en tout autre être animé. Atomes, mouvements et hasard : voilà les producteurs de Thomme et du palais qu'il habite, c'est-à-dire de Tunivers. Mais laissons-les dans leurs fabriques d'abject empirisme, étudier, avec de plus forts microscopes, les atomes et leurs tourbillons, en attendant ce bienheureux temps où nous aurons des instruments assez délicats, pour faire, non-seulement de l'or et des pierres précieuses, mais des plantes, des animaux, et enfm, si su péris place tf des hommes. Tournons-nous vers de plus nobles penseurs, qui n'ont peut-être pas eu toujours le bonheur de comprendre la nature humaine, mais qui, du moins, n'ont point aspiré à l'indigne honneur de l'avilir.

Platon (1) nous dira que l'homme est un esprit, qui, ])Our des fautes commises autrefois dans la région des intelligences séparées de la matière, a été condamné à tourner cette roue qui est le corps humain, si même, pour des fautes plus graves, il n'est pas forcé de donner le mouvement à la matière plus grossière qui compose le corps de la bête. Les platoniciens, avec la foule des ciitésiens, qui pourtant n'admettent pas la préexistence de l'homme-esprit, diront, en cachant souvent leurs pensées sous des paroles ambiguës et trompeuses, que l'homme est le composé d'un moteur, qui est l'esprit,

(1) On croit généralement, que Platon a diTini riiomme U7i animal bipède ci sans plumes. Comment peut se concilier celt»; opinion avec la doctrine do Platon, <\u\ enseigne (|ue l'âme est le moteur du corps humain? H veut mcmo que riiomme soit l'âme seule. Ainsi, dans le dialogue entre Socrate et Alcibiade {In Alcib.) il l'ait dire ù Socrate : « Cum vcro ncc corpus nec simul uirunujue sit lionio, restât, ut arbitrer, aut niliil omnino homincm esse, aut, si quid est, nihilaliud, quain Animam esse. Aniniam i.^ilur nusso juhel, qui pr.Tcipit nossc icipsum. Quicumque igitur corpus cognoscil, sua quidcin, non siipsum noscit. »

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et d'im grand nombre de mobiles, qui sont cette infinité d'atomes disposés de manière à former le corps, appelé corps humain.

Si vous interrogez Aristote, il affirmera que l'homme est l'être intermédiaire entre la terre et le ciel, l'anneau de jonction entre les choses matérielles et les intelligences immatérielles : il est Vanimal raisonnable, le premier parmi les substances corporelles, le dernier des substances intellectuelles, par son âme ; c'est pour cela qu'il est du même genre que celles-là, et qu'il participe au premier degré des perfections de celle-ci. L'homme est un petit monde, mkroscomey comme nous disions plus haut, car il contient les choses terrestres dans un degré supérieur, et les choses célestes dans un degré inférieur; il est comme un acte parfait, qui contient les perfections des substances terrestres, brutes, plantes et minéraux, comme autant d'actes imparfaits, bien qu'il soit imparfait lui-même par rapport aux esprits immatériels. Par conséquent, l'âme qui informe l'homme, qui en constitue l'essence, qui le détermine dans son espèce, est la plus parfaite des formes substantielles matérielles, et en même temps la moins parfaite des formes immatérielles. S. Thomas, disciple du grand Aristote, donne de l'homme une idée grandiose, en réunissant, dans une admirable synthèse, tout ce que nous avons dit jusqu'ici dans la fhysiqîie, et tout ce que nous aurons à dire encore. Aussi, nous allons citer en entier ce texte important :

(( Donc, les formes substantielles sont comme les nombres dont les espèces résultent de ce que le plus grand nombre ajoute une unité au plus petit. Gomme les divers nombres sont les uns par rapport aux autres suivant la progression qui part de l'unité, ainsi les formes matérielles se mesurent par leur éloignement plus ou moins grand de la matière première. C'est pourquoi les formes élémentaires sont les plus voisines delà matière première, et, conséquemment, les plus imparfaites. Aussi, les corps élémentaires sont appelés les premières substances corporelles, car elles sont constituées seulement de la matière première et de la forme élémentaire, sans rien de plus. Après elles, les

formes des corps composés s'éloignent davantage de l'imperfection et de la potentialité de la matière première, parce qu'ils contiennent en eux-mêmes tout ce que possèdent des formes des éléments et quelque chose de plus. On trouve la même difï'érence entre les plantes et les êtres inanimés, si on les compare entre eux: les formes des plantes surpassent celles des êtres inanimés : en vertu de cette supériorité les plantes ont en elles-mêmes le principe du mouvement par lequel elles se meuvent elles-mêmes, comme il arrive dans la nutritioi? et l'augmentation; ce qui n'appartient à aucun être inanimé. Semblablement, les formes des animaux s'élèvent au-dessus des formes des plantes, et s'éloignent davantage de la potentialité de la matière, parce que, non-seulement elles ont en elles-mêmes le principe du mouvement par lequel elles se meuvent, mais encore la connaissance des autres choses. Mais l'âme humaine est la plus parfaite de toutes les formes que la matière est susceptible de recevoir Aussi, l'àme humaine n'est pas seulement le principe de la connaissance qui se fait au moyen d'un organe corporel, mais, parce qu'elle est élevée au-dessus de la matière, elle a naturellement une connaissance et un entendement séparé de la matière. De là vient qu'elle est imw or telle, comme le dit Aristote {MétapJi., XII), parce que, seule entre toutes les formes, elle survit à la dissolution du composé. Etant donc la plus parfaite de toutes les formes matérielles, et contenant viriiœllement l'ame végétative des plantes et l'àme sensitive des brutes, il est nécessaire qu'elle contienne virtuellement toutes les autres formes matérielles. Et ainsi, 'pour ce qui a rapport à cela, elle est la perfection du corps {est fcrfeciio corporis), et elle se trouve dans le même (jenre que les autres formes corporelles et matérielles \Opusc. 45, de flur alitât e formaritm). »

Voilà l'homme de la vraie philosophie ! Ce n'est ])lus i' esprit condamné pour ses fnutos, à tourner la meule du corps, comme l'a imaginé Platon; ce n'est plus la poussière atomique, agitée par le vent, suivant les rêveries d'Ei)icure et des matérialistes modernes qui l'ont stupidement suivi. Il est l'admirable et mysté-

rieux accord de la matière et de Tesprit, de la terre et du ciel ; et c'est ce qui rend insupportable l'orgueil du ver de terre, qui se redresse sur sa poussière, et non moins abominable l'abjection de celui qui , content d'être ver de terre, oublie, la noblesse *de son origine et de ses destinées. C'est pourquoi, nous disons avec Dante {Purg., X) à ces modernes philosophes, qui, parmi les trésors de science et de sagesse légués par les anciens, au milieu de ces splendeurs de la vérité, d^autant plus évidentes qu'elles sont défendues par la doctrine révélée, ignorent ce qu'ils^ sont et pourquoi ils sont, se laissent emporter par les délires de l'orgueil, ou s'abrutissent dans leur dégradation : c( 0 chrétiens orgueilleux, misérables et faibles, dont les yeux sont obscurcis, et qui vous enorgueillissez de votre faux progrès, ne savez-vous pas que nous sommes des vers de terre appelés à former l'angélique chrysalide , de laquelle nous nous envolerons sans défense vers le Juge suprême. De quoi se vante votre esprit? Vous n'êtes que des insectes manques, des vers qui ne se sont pas métamorphosés (1). »

Définition essentielle de V homme.

C'est îin (inimal raisonnable. Son essence est ainsi définie : car le genre prochain est exprimé par le mot animal, et la différence dernière," par le mot raisonnalle : cette définition convient à tout homme, et à l'homme seul. Qu'est-ce que c'est quhm animale Dans Varlre de la substance (cinquième leçon), en descendant du genre suprême, nous apprenons que l'animal est une substance composée, animée, sensitive. Or, nous avons parlé de la substance dans la fliilosopliie pre-^ mière; de la substance composée, dans la physique gé^ nérale;àe ses propriétés, dans la physique particitUere,

(1) 0 superbi ciislian, miseri; lassi, Che délia vista délia mente infermi, Fidanza avete ne' ritrosi passi ;

Non v' accorgete voi che noi siani vermi Nati a formar 1' angelica farfalla, Che vola alla giustizia senza schermi?

Di che r anirno vostro in alto galla?

"Voi siete quasi entom'ato in difetto, Si corne verme in cui formazien falla.

PHYSIQUE PAUTICULIÈRE. /i3î

en parlant des minéraux ; de la suhstance animée, en j)arlant de plantes; de la substance sensitive, en parlant des ])riUes. Nous avons donc épuisé tout ce que riiomme a de commun avec les êtres inférieurs, et,, arrivés à Tétude particulière de Thomme, nous n'avons plus qu'à traiter de sa différence spécifique, c'est-à-dire de la raison. Nous le ferons en étudiant cette noble différence dans son être et dans ses facultés.

Gomme notre but est d'offrir en ces leçons, un cours de philosophie, et non une histoire de la philosophie^ nous nous abstiendrons de faire l'énumération complète de tant de systèmes embrouillés et souvent insensés, qui ont été inventés par rapport à l'essence de l'homme,. et spécialement à la manière dont s^opère en lui la connaissance intellectuelle. Nous auroils plus de temps pour démontrer la vérité : sa connaissance est plus utile aux jeunes gens que celle des erreurs si nombreuses où les hommes sont tombés. Elles seront cependant réfutées, parce que nous en dirons ce qui est nécessaire, et parce que nous croyons que, pour dissiper les ténèbres de l'erreur, il n'y a pas de moyen plus sûr et plus prompt, que celui de présenter la lumière de la vérité.

CINQUANTE-HUITIKME LEÇON.

De rimmatérialité de l'âme intellective.

Définition de la vie intellective.

Nous avons déjà dit en quoi consiste l'essence de la vie : elle consiste dans une opération iriimanente., c'est-à-dire qui a son principe et son terme dans l'agent lui-même, et qui le perfectionne. Le premier degré des opérations immanentes se trouve dans la nutrition, l'augmentation et la génération; le second dans les diverses sensations ; le troisième, dans ce que l'oa appelle les opérations intellectuelles. Ces dernières nous sont connues par notre expérience intime : noirs savons qu'il y a en nous, non-seulement les oj)érations du ])remier et du second degré, mais encore les connaissances immatérielles et les actes libres de la volonté Avec mon esprit, je pense à Dieu, aux intelli-

geiices séparées de la matière, à la vertu, à Tordre, au beau, au vrai, au sublime, au bien : et, comme toutes ces choses ne sont ni colorées, ni triangulaires, ni douces, ni dures, etc., elles ne peuvent être l'objet des ' sens, et la brute ne peut les sentir. Quand je connais! ces choses, il est certain que j'opère au-dedans de moi; ' et ces opérations immanentes que je fais, sont d'un ordre beaucoup plus élevé que la connaissance sensible de l'animal. De même, l'animal est déterminé nécessairement à opérer, parce que, comme nous l'avons dit ailleurs, il ne peut se donner à volonté la forme^ principe quo de ses opérations. Au contraire, moi, nonseulement, je me sens incliné au bien en général par une nécessité dç nature, mais je choisis à volonté la forme de mon opération; je puis laisser celle que j'allais suivre pour m'unir à un bien aussi attrayant que possible^, et en préférer une autre qui me conduit à un bien égal au premier, ou même inférieur. L'opération de l'appétit de la brute est nécessitée parce que la forme cognoscitive en elle est singulière; en moi Tappétition est libre, parce que les formes de mes opérations sont universelles. L'oiseau qui fait son nid ne choisit pas son mode de construction, il le fait toujours comme il l'a fait la première fois, parce qu'il est déterminé par son instinct, qui agit suivant une forme singulière, tandis que l'architecte peut choisir, entre mille idées, celle qui lui plaît davantage pour représenter la maison ou le palais quil veut bâtir. Les actes de volonté qui sont en moi, les actes d'intelligence qui me font penser, juger, raisonner, sont les actes immanents qui constituent la vie intellectuelle , dont nous parlons. '

Conclusion F®. — Il y a dans Vliomme un ^rhicipe de vie intellective.

Il est certain que j'ai en moi la vie intellective : c'est un effet, le résultat d'un principe; donc, je dois avoir en moi la cause, le principe.

Conclusion IP. — Le principe de la vie intellectuelle ne peut être une puissance organique.

Nous avons déjà vu que la vie végétative et la vie sensitive procèdeut^ comme de leur principe, en même

temps de rame et de la matière, c^est-à-dire de puissances organiques : mais nous nions qu'il puisse eu <Hre ainsi de la vie intellectuelle. Que Ton réfléchisse sérieusement à la doctrine de Suarez sur ce sujet : « L^opération ne peut être dans un ordre différent de celui oii se trouve la puissance dont elle dérive. En effet, la puissance est spécifiée par Tacte, et en sens inverse, Facte reçoit de la puissance, sa di,^nité et son excellence. Dans le cas présent, l'opération est un acte immanent, reçu dans la puissance meine qui le produit {a qua elicitur) ; si donc, elle est spirituelle, elle ne peut être reçue que par une puissance spirituelle {De Anima, 20). »

Cette vérité étant admise, de ce que les actes de la vie intellective sont immatériels, on peut conclure légitimement que leur principe, c'est-à-dire la puissance, est immatériel aussi. Mais, comme la vérité de cette grave conclusion dépend du fait de l'immatérialité des actes intellectifs, il faut prouver cette immatérialité par de solides arguments. Voici les principaux : on fera bien de les pénétrer, et, en les pénétrant, de les posséder complètement.

1*" L'opération matérielle, précisément parce qu'elle est un accident inhérent à la puissance dont elle émane, puissance organique, c'est-à-dire composée de matière et de forme, est revêtue des conditions de son principe, d'après l'axiome indiscutable : Opcratio sequitiir esse. Et d'abord, dans l'ordre cognoscitif, la connaissance matérielle, qui se fait par une image, sera semblable, bien que dans des proportions moindres, à une image peinte sur la toile, et exprimant une chose singulière. C'est ce qui arrive dans la connaissance des brutes. En outre, comme elle a lieu dans un organe qui est quantnm, ce doit être un accident d'une certaine façon quantitatif, et voilà pourquoi elle ne pourra jamais représenter ce qui est absolument abstrait et indépendent de la quantité.

Observons maintenant ce qui a lieu dans notre opération intellectuelle. Je pense à l'homme en général, à la vertu également en général ; et nous avons prouvé dans la i)lnloso'pliie première l'universalité de nos

Corn. Piiil. Scol. — 28

connaissances intellectuelles. En outre, j'ai ]es notions d'affirmation, à.Çi négation, de cause, d'effet, d'ordre, d'esprit, de Dieu : c'est-à-dire qu'il y a dans ma connaissance, des images de choses complètement abstraites de la matière et indépendantes de la quantité. Donc, l'opération par laquelle je comprends ces objets n'a point les caractères d'une opération matérielle, mais ceux d'une opération immatérielle; par conséquent, l'opération étant immatérielle, la puissance dont elle dérive, sera aussi immatérielle, comme on l'a démontré en commençant.

2° Une puissance organique est toujours également changée par l'opération matérielle du principe actif; ainsi, sur le verre préparé pour recevoir un portrait pho-

mais non chez l'homme. C'est pourquoi, si je dis Jehovah, Eloliirn, Bso;, Deiis, Bio, Dieu, Qott, God, celui qui connaît toutes ces langues, recevra des impressions différentes, et même très-différentes dans la puissance organique de l'ouïe : de même les mutations produites dans son sens commun, seront différentes et très-différentes, aussi bien que les fantômes qui se formeront. Et, cependant, il ne se formera qu'un seul concept : Dieu. Donc, le principe générateur de ce concept, qui est le principe de la vie intellectuelle, n'est point soumis aux conditions essentielles d'une puissance organique, et, par conséquent, il n'est pas une puissance organique.

3° De plus, il est évident qu'aucune puissance organique ne peut avoir une connaissance quelconque, si elle n'est pas mue matériellement, et avec un vrai mouvement local, par ce qui est immédiatement, ou médiatement, l'objet de sa connaissance. Gela a été démontré lorsque nous avons parlé de la connaissance sensible. Mais il y a une infinité d'objets connus par l'intelligence, qui ne peuvent, en aucune manière, mouvoir avec un vrai mouvement local : tels sont. Dieu, la vertu, et tout ce qui n'a pas de quantité. Donc, l'intelligence n'est pas une faculté organique.

li'' On ne peut appeler organique une puissance qui, dans Tacte de la connaissance, s'oppose aux perceptions de la puissance sensitive organique, et les corrige. Ainsi, par exemple, la puissance organique du sens regarde la lame plongée dans l'eau comme brisée; elle regarde le soleil, la lune et les étoiles comme ayant de petites dimensions; et, cependant, rintellect corrige ces perceptions. Il voit bien que les sens doivent percevoir de cette manière : mais lui, dont la règle est la vérité, tire des perceptions des sens ce qu'il y a de vrai dans les choses, et qui n'est point ])erçu par les sens : il rejette ce qu'ils lui montrent de faux.

5° Les puissances organiques, comme nous l'avons noté ailleurs, ne peuvent percevoir autre chose que la qualité des choses, ou les accidents par lesquels on répond à la question : Quel est-il (qualis). Et, parce que nulle chose n'opère par son essence, cette dernière ne peut être l'objet des sens, ou de n'importe quelle puissance organique. Or, cependant, les essences sont l'objet de l'intelligence. Donc, sa manière d'opérer est diamétralement opposée à celle des puissances organiques.

o*" On peut encore apporter, comme preuve de cette vérité, le pouvoir qu'a l'intelligence de réfléchir sur ses propres actes. Et d'abord, il faut distinguer la réflexion subjective, de la réflexion ohjectice. La première consiste en cela que l'intelligence, en comprenant, sait qu'elle comprend, c'est-à-dire que, au moment môme où elle comprend, elle a conscience de sa propre compréhension. Leur réflexion objective consiste en cela qu'elle prend la première connaissance pour objet de la seconde. Lorsqu'on dit à quelqu'un : « Agissez avec réflexion », on fait allusion ta la })remière réflexion; et quand on dit : « Examinez votre raisonnement mental poîcr en connaître la vérité », on parle de la seconde. Or, une puissance organique, comme nous l'avons démontré ailleurs, est incapable de l'une et de l'autre réflexion : rexpérioncc nous montre que les animaux en manquent complètement. Aussi, rintelligenco, par ceia seul qu'elle a le pouvoir de réfléchir subjective-

ment et objectivement, prouve qu'elle n'est pas uno substance organique.

1" De plus, si Ton observe le rapport de la faculté organique à son objet, on verra qu'elle souffre, et peut même périr, si la vivacité de son objet est trop grande. Une lumière trop vive, aveugle : un bruit très-grand, surtout s'il est subit et prolongé, rend sourd, et ainsi du reste. Il ne peut pas en être autrement, parce que l'objet agissant sur la puissance organique avec un véritable mouvement local, y produit une véritable altération. En outre, cette faculté est composée de matière et de forme, et corruptible intrinsèquement, c'està-dire par la séparation de ces deux principes, et l'énergie de l'action, dont l'objet est le principe, la dispose, en l'altérant, à cette corruption. Il n'en est point ainsi de la faculté intellective : plus son objet est sublime, comme la beauté, la vertu, la vérité, plus le sujet connaissant est heureux et actif, plus il se perfectionne, et il trouvera sa paix et sa félicité parfaite dans la vérité suprême et la connaissance de l'infmi. Aussi Aristote disait que la béatitude de l'homme devait consister dans son acte le plus parfait, qui est la connaissance.

Jusqu'ici, nous avons prouvé pa,r les opérations intellectuelles l'immatérialité de leur principe. Si nous considérons maintenant, la manière dont opère la volonté qui est, dans l'homme, la puissance appétitive supérieure, nous verrons qu'elle est complètement opposée à celle dont opère la faculté organique des Lrutes.

8^ En effet, comme Vopération suit Têtre, ainsi l'inclination, qui vient de la faculté appétitive, doit nécessairement être revêtue des caractères de celle-ci. Or, si l'on considère l'inclination subjectivement^ c'est une modification de la faculté : tellement que, si cette dernière est matérielle et organique, la première aussi sera matérielle. D'oii il suit que l'objet lui-même sera matériel, puisque l'acte correspond à l'objet, et l'objet à l'acte. C'est ce que l'on voit chez les brutes qui, avec leur appétit, ne tendent qu'aux objets matériels en tant que matériels : et jamais on yl^ vu un chat

prendre plaisir à voir uae broderie, si bien faite qu'elle goit, ni un chien regarder un tableau, si beau qu'on le suppose. Au contraire, Tappétit supérieur, que nous appelons volonté, tend aux objets immatériels, et se

Î)laît dans l'ordre, dans la vertu, en Dieu ; même dans es objets matériels, il cherche et aime quelque chose qui n'est point matériel : la symétrie, le beau, l'élégance, toutes choses qui viennent de relations complexes non perçues par les sens. Il en est ainsi, et dans les choses matérielles nous tendons toujours à ce qui est d'un ordre supérieur à la matière. L'élégance, la bienséance, la sagesse, la probité, la beauté que nous aimons dans les hommes, et qui entraînent nos cœurs, ne sont pas des choses matérielles. Il n'y a rien de matériel non plus dans cette beauté et dans cet ordre qui nous plaisent dans les jardins, dans les palais, dans les vêtements : jusque dans la nourriture, dans les instruments dont nous nous servons, dans nos actions les plus communes, nous voulons la symétrie et l'élégance. Le chant d'une voix suave, et le son d'une harpe harmonieuse, sont insupportables, s'ils ne sont point d'accord ; or, l'accord, qui n'est qu'une affaire de proportions, est bien supérieur à la matière et aux sens.

9° En outre, la faculté appétitive organicjue tend aux objets singuliers, c'est-à-dire à ceux qni sont déterminés hic et nnnc, à un instant de la durée, et à un point de l'espace. C'est pourquoi, il est nécessaire que l'objet de l'appétit Vattire yar le 'plaisir pour l'amener à soi : car il est impossible de tendre à un objet sans recevoir une attraction préalable qui parle de cet objet, comme nous l'avons vu en traitant des attractions en général (trente-troisième leçon). Or, il n'y a que ce qui est hic et nunCy qui puisse attirer une puissance orga- [ nique. Car il faut pour cela que l'objet opère ; et s'il n'est pas dans le temps, et dans l'espace, il ne pourra onérer, et, en opérant, se rendre présent à la puissance. G est toute autre chose pour la volonté. Elle est attirée par ce qui est au-dessus de Vltic et mine : elle veut l'universel, elle désire l'infini, et la racine de sa liberté consiste, précisément, dans sa tendance au bien en gé-

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néral, car elle ne peut être nécessitée par les biens singuliers finis, qui nécessitent les brutes et les déterminent à agir.

lO"" La liberté nous fournit un autre argument. Gomme nous l'avons remarqué plus haut, il doit toujours y avoir, dans les puissances organiques/ yarce qiC elles sont matérielles, une relation entre Tagent et le patient : et il suit de là que ce qui opère plus fortement sur un animal, en l'attirant davantage, l'amènera à soi, plutôt que ce qui opère moins fortement, en l'attirant moins vivement. C'est une espèce de loi universelle et certaine pour les attractions et les tendances des êtres sensitifs. Mais il n'en est point ainsi chez l'homme. Lorsqu'il a devant lui deux biens^ l'un beaucoup plus grande et l'autre moindre, il peut rejeter le plus grand, et s'attacher au moindre; et un homme (nous parlons du pouvoir physique et non dans l'ordre la convenance, et de l'honnêteté morale), peut défier n'importe qui de lui proposer une opération déterminée, sans qu'il soit libre de faire le contraire. Gela indique qu'z7 ne dépend point de ce qui opère sur lui en l'attirant, ce qui est impossible à des puissances organiques et matérielles. 1

11° Du reste, l'immatérialité dé la volonté peut êtrel considérée comme un simple corollaire de ce que nous avons dit de la puissance intellective, dans les arguments rapportés, en premier lieu. En effet, quoique la puissance cognoscitive soit réellement distincte de la puissance volitive, toutefois, elles sont tellement enchaînées entre elles et tellement subordonnées l'une à l'autre, que la cognoscitive donne la forme par laquelle opère i'appétitive, puisque celle-ci tend à ce que lui propose celle-là. Donc elles sont du même ordre ; et I'appétitive, dans les brutes, étant organique, puisque les formes de son opération (fantômes, sensations) sont matérielles, il en résulte, que, les formes de la faculté cognoscitive étant immatérielles, et la volonté opérant avec ces formes, la volonté sera immatérielle aussi bien que l'intelligence.

Nous pourrions donner encore beaucoup d'autres arguments pour démontrer la même conclusion; mais

ceux-ci suffisent : peut être môme sembleront-ils trop nombreux à quiconque ne considère point la portée de cette conclusion. C'est de sa vérité que dépend, nonseulement la réfutation du matérialisme, mais encore Texistence même de tout ordre moral. Si le principe de la vie intellective en l'homme était organique, riiomme n'aurait point de fin au-delà de la tombe : comme les brutes, il se trainerait tout entier vers les éléments dont serait composé l'organisme matériel de son corps. Tout le monde peut-être ne verra pas du premier coup quelle sont les conséquences pratiques d'une erreur si pernicieuse, pour la ruine de tout ordre et de toute beauté dans la société humaine : mais elles ne sont pourtant que trop visibles aujourd'hui, et ceux même qui les voient le moins les trouvent effrayantes.

V'^ Corollaire. — Si le principe de la vie intellective, c'est-à-dire celui d'où viennent les opérations immanentes de l'intellection et de la volition, n'est pas organique, il est clair que ce n'est pas un corps, ou tme partie de corps vivant. De là vient l'impossibilité qu'un corps 'pense, si par ce mot penser on entend les opérations de la vie intellective. Mais si, par extra,ordinaire, par penser, on entend sentir, bien loin qu'il répugne qu'un corps pense, il est absolument nécessaire que le principe de cette pensée soit un corps animé, c'est-à-dire une puissance organique, et par conséquent corporelle, comme nous l'avons dit des ])rutes : car il est absurde de prétendre que Tàme seule sente, comme de soutenir que la matière seule peut sentir. Les philosophes qui ont posé cette question : la matière peut elle penser? » ont-ils défini ce qu'ils entendaient par penser, et ce qu'ils entendaient, ou mieux ce qu'ils devaient entendre par matière ? Nous ne le croyons pas. La matière ne peut exister sans forme substantielle, à plus forte raison penser ; et l'àme, qui est une forme substantielle non subsistante, comme celle des brutes, ne peut également ni exister, ni percevoir, ni agir, sans la matière dont elle est la forme. Celui qui dit le contraire ne va pas seulement contre S. Thomas : il va contre la vérité.

2" Corollaire. — Le principe de la vie intellective est subsistant, précisément parcequ'il est immatériel. En effet : a) étant le principe d^opérations, il est substance (siilstat) : l)) ayant des opérations propres, auxquelles ne participe point la matière, comme coprincipCy il est subsistant, fsicb-sistitj, en désignant par ce mot l'être qui a des opérations propres.

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