‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 60 sur 90 · SOIXANTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SOIXANTIÈME LEÇON

Doctrines qui sont les conséquences de Tunité substantielle

de rhomme.

De la doctrine que nous venons d'exposer sur l'unité substantielle de l'homme, en démontrant qu'il est une .substance et une nature constituée par la matière première disposée en un organisme déterminé, et par( i'cime, de cette doctrine, disons-nous, dérivent certaines* vérités très-importantes touchant le même sujet. Et, bien qu'on doive les regarder comme des corollaires, puisque toutes sont une simple déduction logique de la doctrine précédente, toutefois, il est bon de les présenter comme des condusmis, vu leur grande importance, et la nécessité j)our chacun, non pas seulement il'cn être convaincu, mais de la j)osséder parfaitement.

ConN. Piiii.. Si-.oi.. — 29

Conclusion P^ — L\mion de Vâme Immaine et dic corps Immain ne ipeiit s'ai)i)eler seulement une union hypostaticiîie.

Autre est runion que Ton appelle seulement liypostatique, autre est runion que Ton appelle substantielle et de nature. Il y a union nypostatique, et union seulement hypostatique entre deux substances ou deux natures qui, avant l'union, sont complètes, et, adirés Funion, sont encore complètes chacune de son côté : aussi, par cette union, si étroite qu'on la suppose, elles ne constitueront jamais une seule nature ou une seule substance complète et composée des deux. A vrai dire, nous n'avons point d'exemple d'union seulement hypostatique dans l'ordre naturel^ et, peut-être, sans la révélation, n'aurait-on même pas le concept de sa possibilité. Mais la foi chrétienne nous en offre un seul exemple dans le Christ, en qui étaient et sont toujours la nature humaine et la nature divine, unies hypostatiquement dans l'unité de la personne divine.

Donc, dans l'union hypostatique, les deux natures ne constituent point un seul principe physique d'opérations, mais seulement un principe éthique, c'est-àdire un seul principe d'attributions pour les deux natures, et, dans ce sens, l'axiome-: Actiones siint suppositorum^ est toujours vrai. Au contraire, l'union de nature demande, ou bien que toutes les opérations procèdent des natures ainsi conjointes, comme d'un seul principe, ainsi qu'il arrive dans les êtres inorganiques, dans les plantes, et dans les brutes, chez lesquels toutes les opérations procèdent en même temps de la forme et de la matière : ou bien qu'elles en procèdent au moins en partie, ainsi qu'il arrive pour l'homme, chez qui toutes les opérations, excepté celles de rintelligence et de la volonté, viennent en même temps de la matière et de l'âme qui l'informe.

Ceci posé, il est évident que l'âme intellective étant la forme substantielle du corps humain, son union avec lui est une unité de nature, et non pas seulement de personne, comme le veut dire le mot hypostaiiqiœ, Nous avons dit : et non pas seulement, car il est certain que, si l'union hypostatique n'entraîne pas avec elle

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runion de nature, Funion de nature est toujours accompagnée de Tunité de personne. Aussi S. Thomas disait : « I/union de Famé et du corps en chacun de nous constitue une double unité, Tunité de nature et Tunité de personne : Tunité de nature, parce que IVinie s'unit au corps comme forme, qui perfectionne le corps dételle façon que des deux résulte une seule nature, comme de Vacte et de la 2missance, ou bien de la matière et de la forme ; Ymiiio, de personne est constituée par les mômes éléments, en tant que le corps et Fàmc constituent w/i seul subsistant {Summ., 3, 2., 1). »

Conclusion IP. — L'union de Vâme avec le corps est immédiate.

L'cime n'est-elle pas la forme substantielle du corps humain ? Elle Test certainement : donc, son union est immédiate; car il est évident que « la forme, suivant renseignement de S. Thomas, met par elle-même la chose en acte, puisqu'elle est par son essence Tacte, et elle ne donne pas l'être par un intermédiaire. Et il n'y a rien autre chose pour unir, sinon la cause efficiente, qui confère à la matière l'actuation {Sumrn,, 1, 76, 7).» Et, à ce propos, il rappporte l'exemple des formes accidentelles donné par Aristote : « On ne doit pas plus demander si l'àme est unie avec le corps, que l'on ne demande si la cire est une seule chose avec sa figure (De Anima, II, lect, 7). »

D'où il suit qu'on ne peut pas dire que l'àme humaine s'unit au corps moyennant je ne sais quel fluide, pas plus que moyennant un acte qu'elle fait. Parce qu'il est clair que, dans cette hypothèse, ce serait une forme assistante et non pas une forme informante. Ainsi s'écroulent tous les systèmes qui nient l'union physique de l'àme et du corps, soit qu'ils donnent au corps le pouvoir d'agir sur l'àme, soit qu'ils le lui refusent. Et sur ce point important nous nous croyons obligé d'avertir le lecteur que tous ceux qui s'écartent de la doctrine d'Aristote et de S. Thomas, par rapport au système scolastique de la matière et de la forme démontrée dans la physique liénérale, tombent malheureusement dans cette erreur et font de Tàme humaine une forme assistante. Celle erreur est d'autant j lus

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dangereuse pour les lecteurs et les élèves inexpérimentés, qu'elle est déguisée sous de chaudes professions de foi pour la doctrine dô l'union substantielle de l'âme et du corps humain.

Conclusion IIP. — Si le corps Immain était v/ne aggrégation d'atomes formellement ou virtuellement étendus, demeurant tels qu'ils étaient avant d'entrer dans la constitîition du corps, et que Vâme, en les compênétrant, les ordonnât et les unit, on n'aurait, en aucune wnnière, l'union de nature que nous venons de démontrer.

Cette conclusion est mise sous une forme hypothétique; car elle a déjà été rejetée daos l'examen du système mécanique. Mais, maintenant, en considérant cette doctrine relativement à la vraie union de l'àme et du corps, il est bon de démontrer qu'elle est impossible à soutenir à ce point de vue spécial. Et, avant tout, il est certain qu'un être ne peut changer sa propre essence, en restant intrinsèquement ce qu'il était avant ce changement. Or, l'âme étant la forme, c'est-à-dire une partie de l'essence du corps humain (l'autre partie en cette fausse hypothèse, seraient les atomes formellement ou virtuellement unis), il est nécessaire que les atomes qui constituent le corps humain, subissent un changement véritable et intrinsèque. Nous disons vériiahle et intrinsèque; car il est impossible de dire que l'âme informe des atomes qui restent ce qu'ils étaient auparavant. Dire qu'elle les pénètre, les meut, en unissant sa force à la leur, c'est multiplier les mots fort inutilement sur ce sujet, puisqu'il n'y aurait là quMn moteur extrinsèque ou une force assistante. Dans cette opinion, on pourrait dire, avecjplus de raison, que Dieu est la forme substantielle de toutes les choses créées, ce qui est évidemment absurde.

En cette erreur tombent aussi ceux qui, sans motif cependant de raison ou d'expérience, ainsi que nous l'avons démontré, veulent que le corps humain soit une aggrégation d'atomes élémentaires : hydrogène, oxygène, carbone, azote et autres, qui conservent leur nature sans la changer, et sont divisés entre eux. Mais il est évident que, dans cette hypothèse : a) il n'y

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aplus dans Têtre vivant d'opération immanente (trenteneuvième leçon); h) il n'y a plus d'unité substantielle pour l'être (leçon citée); c) on nie cette union véritable en une seule nature complète, constituée par deux natures incomplètes, telles que sont la matière corporelle et l'àme intellective. Nous avons dit deux; parce ([uc, bien que celle-ci ait des actes propres, les actes intellcctifs, elle ne peut, toutefois, avoir par elle-même la vie scnsitive et la vie végétative ; et cependant elle est ordonnée, par son essence même, à les avoir. En outre, d'une certaine manière extrinsèque, comme nous le verrons, l'àme dépend du corps pour que ses facultés intellectives soient mises en actes.

Pour reconnaître toutes les erreurs répandues sur ce point, il faut toujours avoir présente à la mémoire cette penséa si juste de S. Thomas : ce On ne peut pas avoir une seule nature comme résultat de deux natures qui restent telles après l'union, parce que la nature est un tout, et ces choses, qui en constituent une autre, sont des parties d'un tout. Donc, puisque, par la réunion de l'âme et du corps, une seule chose est constituée, on ne peut appeler nature dans le sens que nous disons maintenant, ni le corps ni l'âme ; parce qu'aucun des deux n'est une espèce complète, mais l'une et l'autre sont parties d'une môme nature (1). »

Conclusion 1V°. — Uàme est toute dans tout le corps mvant de VJiomme et toute dans chacune de ses parties.

S'il y a eu des oponions erronées sur ce point dans l'antiquité, il y en a eu beaucoup plus encore depuis l'abandon de la philosophie aristotélicienne, commencé par Luther chez les hérétiques, et introduit par Descartes chez les catholiques. De nos jours, excepté les rares amis de la vraie philosophie scolastique, il y a une diversité d'opinions, et une confusion d'idées inexprimables. Les uns, mettent l'âme dans le cerveau, ou dans le cervelet, sans songer qu'il est né des acé-

(1) « Numquam invenilur ex duabus naluris manentibus fieri unam, eo quod qunelibet nulura est quoddam totuni, ea vero ex quibus aliquid conslituitur cadunt in ralione partis. Unde, cum ex anima et corpore liât uDuni,neque corpus uequc anima natura dici potest, sicut nunc loquiniur de nalura : quia neu^ trum habct speciem compUtam^ sed utrumque est pars unius naturse. Contra Cent. IV, 35. »

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phales (sans tête), animés malgré cela : d'autres, la mettent dans l'épine dorsale ou dans un point de celleci ; dautres, dans la glande pineaïe; d'autres, au contraire, soutenant en quelque sorte que l'âme est la forme du corps, disent, par une évidenie contradiction, qu'elle n'enferme point toute la substance vivante du corps humain, mais seulement le fluide nerveux. C'est vraiment perdre du temps que de s'arrêter à toutes les aberrations qui se sont produites sur ce point : c'est déjà trop d'en rappeler quelques-unes. Il vaut mieux se demander comment jamais on a pu mettre en .avant des opinions si étranges. S. Thomas en donne précisément la raison dans ce passage : « La raison de cette opinion (que l'âme n'est point dans tout le corps humain) tient à deux erreurs. La première, qui croit que l'âme est dans le corps comme moteur, tel que le rameur sur un bateau, et non comme forme. La seconde, qui s'imagine que la simplicité de l'âme est comme celle rZ'^m ijoint, et, que, par conséquent elle est quelque chose d'indivisible qui occupe une position indivisible. Et, dans un cas comme dans l'autre, c'est de la folie {et utr unique liorum stultum est). » {Dist. 8. Quœst, 5, art. 3).

D'ailleurs, la conclusion que nous venons d'établir, est un simple corollaire de l'union substantielle de l'âme et du corps déjà démontrée. En efïet.si l'âme est la forme substantielle, elle doit donner à l'informé l'être qu'il a dans toutes ses parties et dans chacune d'elles. C'est pourquoi, partout oi^i il y a une parcelle du corps humain, qu'elle ait la vie sensitive, ou seulement la vie végétative, pour qu'elle appartienne au corps d'une manière quelconque, comme partie intégrale, l'âme sera en cette parcelle, ou, pour mieux dire, cette parcelle sera informée par l'âme. Qu'une forme substantielle puisse informer ce qui serait séparé et distant d'elle, c'est aussi impossible qu'il le serait que la figure sphérique puisse informer la cire en restant séparée d'elle.

C'est ce qui fait comprendre comment la matière informée par l'âme peut changer successivement : car il est certain que l'homme perd de sa substance, et trans-

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forme en toute réalité les aliments en cette même substance, c'est-à-dire en sa nature humaine imlividuelle, par l'opération que Ton appelle nutrition ou assimilation.

Et c'est ici le lieu de dire un mot de cette identité personnelle, que quelques-uns, quoiqu'en dise leur conscience, s'imaginent ôtre détruite, par cela que la matière du corps change successivement. Quelle est donc la. racine du principe de cette identité? Il a une double origine : il vient premièrement de l'identité de l'âme humaine qui subsiste toujours ; secondement, de ce que toute la matière ne périt pas tout d'un coup, remplacée par une matière nouvelle. Et comme c'est une doctrine capitale, nous l'expliquerons par la parole môme de S. Thomas : « La vérité de la nature humaine et de toute autre chose, vient de son espèce. Or, comme tout ce qui se rapporte à l'espèce, dans l'homme, demeure, bien que la matière ne demeure pas, on dit néanmoins que la nature humaine demeure suivant toute la vérité. L'homme ne cesse pas non plus d'être Je même numériquement jxi riant (idem nicmero) pa.? \e changement de matière. Elle n'est pas soustraite tout d'un coup et tout entière à la forme (l'âme), et une autre ne commence pas tout d'un coup et toute entière

à être informée ; mais une partie de la matière est

consumée, et une autre se substitue à sa place, qui s'unifie à celle qui préexistait, par cela même qu'elle s'unit à l'être informé par la même forme, celle du corps humain (qics efficitur una materia, \)er hoc quod ei adjungitnrad sustinendam, eamdem formam humani corporis) » (Quod, ï. 8, art. l\).

Mais, bien que l'âme humaine soit unie à tout le corps humain, non pas par un de ses actes, mais immédiatemeni par son être substantiel, et que, par conséquent, on doive dire qu'elle est toute dans tout le corps ; cependant, comme le corps informé par elle est organique, elle n'est pas dans tout le corps le principe d'opérations semblables, parce que la vertu opérative •de l'âme se diversifie, selon la diversité des organes informés par elle. A ce propos, il faut remarquer que les puissances immatérielles, comme l'intelligence et

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la Tolonté, ne dépendent pas, dans leurs actes, d''un organe corporel ; mais les puissances matérielles qui regardent la vie sensitive et la vie végétative, ont divers rapports avec divers organes, comme nous Tavons dit en parlant des plantes et des brutes.

Il suit de cette doctrine que Tâme humaine est toute entière dans chaque partie du corps, en ce qui regarde son essence^ i^diTce que, partout oii l'âme est, elle est avec toute son essence; il en est ainsi, du reste, même pour les êtres inorganiques; dans une goutte d'eau, aussi bien que dans tout l'océan, est toute l'essence de l'eau. Mais l'âme n'est pas toute dans tout le corps relativement à toutes les parties du corps, en ce qui regarde la communication de ses puissances, et l'exercice de ses opérations ; ce que l'on exprime par cette formule : est tota in singulis 'partibus totalitate essentiœ, non totalitate virtîitis. Votre âme est dans votre main avec toute son essence, mais elle ne peut y déployer toutes ses puissances ; vous ne pouvez pas, par exemple, voir et entendre avec la main. Pour cela l'âme a besoin de se& organes respectifs qui, pour les puissances visives et au'ditives, ne se trouvent que dans l'œil et dans Toreille, C'est absolument comme un musicien instrumentiste, qui ne peut, si savant qu'il soit, exercer son art partout où il se trouve de sa personne, mais là seulement où il a son instrument sous la main; bien que^, dans cet exemple du musicien, il s'agisse d'un instrument séparé et non conjoint, comme quand il est question de l'organe animé par rapport à l'âme.

Conclusion V^ — E union du corps et de Vâme ne ressemUe nullement à V union des éléments dans le corps co7nposé,

1** En effet, aucun des éléments, par exemple, l'hydrogène et l'oxygène, qui s'unissent, n'est la forme substantielle de l'autre; ce sont diverses substances qui ont chacune leur propre forme substantielle.

2** En outre, dans le composé chimique, les éléments n' existent plus formellement, mais virtuellement ; tandis que la matière et l'âme existent de leur être respectif propre, bien qu'unis dans une seule nature et une seule substance complète.

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Cette comparaison tirée de la composition des autres corps, est d'autant moins appropriée au sujet auquel on veut rappliquer, que ceux qui la présentent nient l'union substantielle des éléments, et le chanc^^ement intrinsèque qu'ils doivent subir pour devenir d'autres substances ; dans ce cas, en effet, il semblerait que l'âme fût une forme assistante et non informante. Que l'on apprenne donc ici, que, quand on présente des comparaisons, il faut en mesurer avec soin la portée, suivant l'intention de celui qui les présente.

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