SOIXANTE-ET-UNIÈME LEÇON
De l'origine de l'âme humaine.
Ce q^t'on entend par origine de Tâme Jmmaine.
On entend par origine le principe ou la cause efficiente d'où procède l'âme au commencement de son existence. Sur ce sujet il est bon d'avoir toujours devant les yeux ce que nous avons démontré par rapport à la matérialité de Tâme des brutes, et à l'immatérialité de celle de l'homme.
Conclusion F^ — L'âme humaine ne peut pas commencer à exister par le changement de la matièrey ainsi que commencent les âmes des Irittes et des plantes, et tontes les formes substantielles matérielles. ■ Les âmes qui ont cette origine n'ont point d'être propre, point de facultés propres, point d'opérations propres, et elles sont matérielles précisément parce qu'elles sont tirées eœ potentia materice, suivant la manière expliquée plus haut. Mais l'âme humaine est une substance qui a des opérations propres, des facultés
propres, par conséquent un être propre : elle est donc immatérielle, et ne peut arriver à Texistence de la manière que nous venons de dire.
Coroïlaire, — Donc, on ne peut pas dire, comme on doit le dire de Fâme des brutes, que Tàme humaine résulte d'un changement opéré dans la matière par la génération.
Conclusion IP. — Uâme Immaine ne peut pas être %ine parcelle de Vâme des parents.
On peut renverser cette étrange hypothèse par un grand nombre d'arguments évidents, mais, pour être court, nous nous contenterons de dire qu'une substance indivisible, comme Tàme des j)arents, parce qu'elle est une substance immatérielle, ne peut pas donner à d'autres une parcelle d'elle-même.
Conclusion. IIP. — I/dme Immaine ne peut pas être une parcelle séparée de la svMtance divine.
Cela est très-évident, à cause de la simplicité, et de l'indivisibilité absolue de la substance divine. Dieu cesserait d'être, s'il était divisible.
Conclusion IV^ — H âme Tiumaine n^est point la suhstance divine elle-même indivisée.
Gela répugne manifestement à la perfection et à l'unité de l'essence divine : mais c'est aussi contraire à la conscience que chacun a de son individualité. Si toutes les âmes des hommes étaient l'essence divine elle-même, il n'y aurait qu'un principe de vie pour tous les hommes, et les opérations de chacun devraient s'attribuer à tous les autres. On ne peut rien imaginer de plus insensé. C'est pour nous un plaisir de citer ici S. Augustin, qui, en quelques mots, réunit de très-fortes preuves pour notre conclusion : « L'àme n'est pas une ])artie de Dieu lui-même. Si elle l'était, elle ne dégénérerait jamais, pas plus qu'elle ne croîtrait en perfection : elle ne pourrait pas commencer à avoir en elle-même ce qu'elle n'avait pas, ou laisser ce qu'elle a pour prendre ce qui lui plaît. Pour prouver le contraire, il n'est besoin d'aucun témoignage. Chacun, a conscience de son intérieur et se connaît soi-même. Donc, ce n'est point une nature immuable, celle qui peut changer de quehiue manière, pour quelque rai-
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son, de quelque côté. Et il est absurde de penser que Dieu n'est pas souverainement immuable. Donc^ Tàme n'est pas une partie de Dieu {Contra FoHunatiim manichcBum^disp. 1). » Et.ailleurs : « Si notre âme était la substance même de Dieu, la substance de Dieu pourrait pécher, être souillée et trompée? Peut-on rien trouver de plus absurde ? » (Fpist, 166, 3.)
Conclusion V^. — L'âme humaine intellective ne devient pas telle, parce que Vêtre idéal se 'présente à elle, QIC par une illustration divine.
*De nos jours, une erreur si monstrueuse a fait son chemin et a trouvé des partisans. Il y en a parmi les philosophes modernes qui ont dit que l'âme humaine était produite ni plus ni moins comme celle des plantes et des brutes, par la génération, et qu'elle était seulement sensitive en commençant. , Mais quoi ! L'être idéal se présente à elle, et la voilà intellective : son regard dans l'être idéal l'a créée. Celui qui a mis cette doctrine en circulation n'avait pas le mérite de l'avoir inventée : c'est une pauvre opinion que S. Thomas, il y a six siècles, a exposée et réfutée. Voici ses paroles : « D'autres disent que l'âme, qui au commencement était seulement végétative, puis ensuite, par la vertu séminale, est amenée a l'état sensitif, devient enfin elle-même intellective, non pas par l'action de la vertu séminale, mais par la vertu d'un agent supérieur, c'est-à-dire de Dieu, qui l'illumine extrinséquement, 'per virtutem super ioris agentis, Dei scilicet foris illustrantis {Summ,, 1, 118, 2). » Et la réfutation qu'il en donne peut se résumer ainsi. Ou bien l'on dit que par cette manifestation divine (ou par la manifestation de l'être idéal) une substance immatérielle est créée, ex nihilo sui et suljecti ; ou bien l'on veut dire que l'âme sensitive reçoit une modification, et s'unit à un nouvel objet de sa connaissance. Dans la première hypothèse on dit une chose vraie: mais que, outre ^ l'âme intellective créée, la sensitive reste dans l'homme, et que nous ayons deux âmes, c'est une chose impossible comme nous Tavons déjà démontré. Dans la seconde hypothèse, il y a une répugnance intrinsèque. En effet, l'âme sensitive est essentiellement matérielle,'
et il est impossible que, par une chose qui lui est intrinsèque, elle change en une substance immatérielle. Et puis, comme nous Favons cl(3montr6 aussi, il répugne a Tôtre môme de la forme matérielle d'avoir un acte propre, ou une connaissance propre : aussi, quand bien môme Fetre idéal se présenterait fi elle, elle ne pourrait en avoir une connaissance quelconque.
Enfin cette doctrine admet que la substance de Tàmc intellective tire son origine des parents : aussi elle tombe sous le coup d'un argument très-solide de S. Thomas. « De la môme façon, Tàme intellective, par cela môme qu'elle a des opérations vitales sans le corps, est subsistante : elle a donc un ôtre propre, et doit être produite en elle-même ; et comme c'est une siihstance immortelle, elle ne peut venir de la génération, mais seulement procéder de Dieu par création. Donc, prétendre que l'àmo intellective est produite par la génération, n'est autre chose que dire qu'elle n'est point subsistante et, conséquemment qu'elle est corruptible comme le corps. C'est donc une hérésie de dire que l'âme intellective est produite par la vertu séminale (Summ., 1, 118, 2). »
Conclusion VP. — L'âme Jiumaine intellective ne peut avoir d'autre principe, qtCun acte créateur de la part de Dieu.
Les choses peuvent avoir deux origines : IMe changement; 2"^ la création. Dans le changement, le sujet passe de la puissance à l'acte. D'où la cause efficiente qui opère en changeant, ne fait autre chose que de mettre en acte, dans ce sujet, ce qui y était seulement en puissance. Les causes secondes peuvent faire cela, mais cela seulement. Dans la création^ il n'y a pas de sujet, mais tout l'être qui n'existait point commence . à exister: aussi, comme nous l'avons dit ailleurs : Créa- S iio esteductio reiex nihilosuiet suhjecti.
Ceci posé, il faut considérer que toutes les choses matérielles, étant composées de matière, comme sujet, et de forme, comme acte, peuvent venir à l'existence par changement. Mais une substance immatérielle n'est pas en puissance dans la matière, et ne peut en ôtre tirée comme de son sujet. Donc, si elle peut com-
mencer à exister, cela ne peut avoir lieu autrement qu'en venant à l'existence, ex idJiilo sid et sithjecti, c'est-à-dire par création. Or, ce mode d'opérer ne peut convenir aux causes secondes, mais à Dieu seul. Aussi S. Thomas refusait aux anges eux-mêmes le pouvoir de créer les âmes, en vertu d'une puissance qui leur aurait été communiquée par Dieu. « Quelques-uns se sont imaginé que les anges, comme ministres de la puissance divine, peuvent créer les âmes rationnelles. Mais c'est une chose qui est imyossMe et qui va contre la foi. En effet, l'âme rationnelle ne peut venir à l'existence autrement que par la création. Or, Dieu seul peut créer, parce que c'est Je propre du premier agent d'agir sans aucune chose que l'on puisse présupposer à son opération {nulïo prœsuyposito), tandis que l'agent second doit toujours présupposer quelque chose qui dérive du premier, comme nous l'avons déjà démontré : par conséquent, rien n'agit autrement qu'en changeant, et Dieu seul en créant. Et, parce que l'âme rationnelle ne peut être produite par le changement d'aucune matière, elle ne peut être produite autrement que par Dieu {Summ,^ 1, 90, 3).))
Conclusion VIP. — Chaque homme reçoit une âme intellective qui lui est propre.
C'était une erreur déjà ancienne, décrite et réfutée par S.Thomas {Summ,, 1, 76,2), que celle qui prétendait que le principe de l'intelligence ou l'âme intellective, était seul et ^mique pour tous les hommes. En chaque homme, disait-elle, il y avait une âme sensitive avec ses fantômes, et l'intellective devait, pour ainsi dire, se multiplier ou s'individuer en percevant le faatome de chaque homme. Erreur évidente, car :
1° La conscience de tout homme lui atteste qu'il a une âme numériquement distincte de l'âme de tout autre homme, l'âme étant le principe des opérations singulières de chacun.
2° L'âme intellective, comme forme substantielle (cinquante-neuvième leçon), donne l'être à l'homme, et avec l'être, elle lui confère aussi cette unité qui le distingue de tout autre homme, parce qu'il est constitué un être. Donc, si c'est par l'âme que l'homme a l'unité
de son être, elle ne peut être commune à plusieurs.
3^ Dans Tliypothèse, mentionnée plus haut, des fantômes en chaque homme, il faut observer que ces fantômes seraient Vohjet de la connaissance, et non le principe connaissant. Et comme, pour connaître plusieurs objets, je ne me multiplie jamais dans mon principe connaissant, de môme Tàme intellective ne pourrait pas se multiplier, en ayant comme objet les fantômes de chaque homme.
Oonchcsion yill\ — V homme ne ^eut pas tirer son origine des hrntes par la génération.
Cette erreur, aussi absurde qu'abjecte, s'est répandue de nos jours, et la ferveur avec laquelle elle a été accueillie et enseignée dans les chaires publiques, est un signe évident de la monstrueuse ignorance de tant de prétendus savants, et du manque absolu de philosophie qui caractérise le monde scientifique moderne, sans parler de l'effroyable perversion morale dont cette faveur est l'indice et l'effet. On enseigne donc qu'une brute imparfaite pouvant en engendrer une plus parfaite, peu à peu les perfections ont augmenté, et l'homme enfin est venu. On comprend que cette doctrine a pour fondement l'atomisne mécanique et le plus pur matérialisme. Plusieurs naturalistes ont déjà refuté cette erreur ])ar la considération des divers organismes dans les différentes espèces, et les historiens pourraient arriver au même résultat par le seul fait que, depuis soixante siècles, le genre humain ne s'est jamais aperru de transformations si surprenantes (1). Notre philosophie spéculative suit une autre marche ; nous argumentons avec des principes universels tirés de la nature intime des choses,
l*" Avant tout nous disons aux partisans de ces étranges transformations que le système atomicomécanique, sur lequel ils s'appuient, ne se trouve que dans leur imagination. Nous croyons l'avoir démontré
(1) Il faut lire tout oo qu'il dit, tout n'ccmment, à ce sujet, Alhoi'i dans son bel ouvrage, où hrilUnt un jut;cnicnt Irîs-sùr et une érudition prof<^nde : Le problème de la dcstiiu'c linmainc [livre I, chnp. m, g 2, pag. 03} et consulter aussi le inagiiiti(|uc travail de M. Masclii : Réfutation de la doctrine des transformations. — Parme, Fiuccadori, 1874,
par de solides arguments soit dans \d. ^pliysiq^iie générale (vingt-huitième et vingt-neuvième leçons), soit lorsque, dans la 'pliysiq^iie 'particulière, nous avons parlé de la vie et du vivant en général. Aussi le fondement de leur doctrine manquant, elle s'écroule nécessairement avec lui.
2^ Le perfectionnement de la race humaine, rêvé par ces matérialistes, les empêche d'admettre dans r homme une âme venant de Dieu par création. Mais Tâme humaine, étant immatérielle, doit être créée par Dieu, et il répugne qu'elle dérive de l'homme par la voie de la génération, et bien plus encore qu'elle dérive des brutes. Donc, leur doctrine est absurde,
3" Il répugne que l'effet surpasse en perfection la cause relativement à V essence même de l'être : mais si l'homme (même en faisant abstraction de son âme immatérielle) tirait son origine des brutes, cette répugnance n'existerait point. Nous avons dit relativement à son essence; car, relativement aux accidents, à l'existence desquels concourent souvent comme cause les agents externes, il peut y avoir des exceptions. Le conséquent est évident : car Thomme étant, par son essence et non par Véducation, d'une espèce plus parfaite que tous les animaux, il ne pourra jamais être produit par eux, qui ont une espèce et, par conséquent, une essence, sans comparaison, d'une perfection inférieure à la sienne. Dans la production des choses créées, une cause parfaite peut souvent, à la vérité, produire un effet qui lui soit très-inférieur. Mais, si l'effet était plus parfait que la cause de la manière que nous disions, il y aurait un être sans cause, ce qui est impossible.
Mais si, laissant l'homme de côté, on parle des autres vivants, c'est-à-dire des plantes et des brutes, que dire de l'opinion qui admet ces transformations ? Nous dirons qu'en parlant des autres vivants il faut raisonner d'une manière essentiellement différente de celle dont on se sert en parlant de l'homme. En effet, l'âme humaine doit nécessairement être créé'e par Dieu, tandis que l'âme de tous les autres vivants ne procède point par voie de création, mais par voie de génération.
Et, faisant abstraction des faits et raisonnant avec les seuls principes philosophiques, on peut dire des autres vivants :
1° L'engendré n'est jamais dans son essence plus parfait que les engendrants : donc, ceux-ci différant entre euxpar une perfection essentielle etspéci/lque^VGUQendré aura une perfection intermédiaire. C'est la conséquence du principe de causalité expliqué plus haut : et c'est aussi ce que l'expérience de tous les siècles a rendu évident. Donc, le seul ^perfectionnement dans la multiplication des espèces inférieures à l'homme, qui, supposé gratuitement, a donné occasion à l'ignorance présomptueuse de l'appliquer à l'homme, ce seul perfectionnement, disons-nous est impossible, comme on peut l'inférer en toute logique du principe de causalité.
2*" Si les études géologiques démontraient (Tune manière évidente qu'il s'est trouvé une époque dans laquelle il n'y avait nulle part sur la terre des espèces de plantes ou d'animaux plus parfaits, qui s'y sont trouvés plus tard, alors il serait absolument nécessaire de supposer une intervention successive de la toutv-^puissance créatrice, comme nous l'avons dit en parlant des prétendues générations spontanées. On peut regarder cette afiirmation comme le corollaire de l'argument précédent, parce que, si l'on n'admet pas cela, il faut dire qu'il y a des effets sans cause proportionnée. Notre raisonnement est hypothétique, car il est certain que toutes les études faites de nos jours n'ont jamais pu relever l'existence d'une seule espèce d'animaux ou de plantes qui n'existât pas depuis les temps les plus reculés. Aussi, les soi-aisant transformistes raisonnent comme des insensés, sans la preuve d'un seul fait, sans l'appui d'un seul argument.
i^ La dégénérescence et le perfectionnement, par rapport à l'espèce ou à l'essence, est impossible dans la génération successive d'individus de la même espèce, mais non par rapport à leurs conditions accidentelles qui peuvent être plus ou moins favorables. Ce qui le prouve, c'est que la génération est une œuvre de nature, et que la ])uissance génératrice, venant originairement du Créateur, ne peut être changée en aucuuo
i, pas plus que celles qui appartiennent à l'es- 3 de l'espèce. Ce qui n'empêche pas, toutefois, que
façon.
sence
cette puissance, pour bien des raisons, ne puisse être
accidentellement modifiée, augmentée, diminuée, et
même complètement éteinte.
4*" De même que, dans les êtres inorganiques, la diversité de l'espèce et de l'essence se reconnaît trèsbien par leur composition et leurs combinaisons chimiques, de la manière qui convient aux êtres inorganiques, quand on n'a pas d'arguments tirés de leur mode ordinaire d'appréciations; de même, pour les vivants, quand, de leur mode d'opérer, on ne peut pas tirer un argument certain de leur diversité spécifique, on pourra la reconnaître par la génération. Gomme l'espèce est essentiellement ordonnée pour se multiplier dans les individus, on pourra conclure a) que deux êtres appartiennent à des espèces diverses, quand, à raison de leur nature, et non pas pour des causes accidentelles, ils ne sont pas féconds ; V) et que, si le produit engendré est infécond, également par sa nature, et non pour des raisons individuelles, ce n'est qu'un monstre, et non la souche d'une espèce nouvelle. Donc, pour être vrai, il faut dire que, si la multiplication des diverses familles est possible dans la même espèce par divers croisements, comme on dit, entre les différents individus de celle-ci, toutefois, la multiplication véritable des espèces est impossible. Les faits, du reste, confirment cette théorie. C'est assez discourir des êtres vivants irrationnels et insensitifs : notre but principal est de parler de la génération humaine. Or, diaprés ce que nous avons dit, il est clair que l'homme ne peu+ ^ pas être engendré par les brutes, soit parce que le système mécanique, sur lequel s'appuient ces abjectes rêveries, est faux, soit parce qu'il répugne complètement que l'âme humaine vienne d'un autre que Dieu, et d'une autre manière que par la création, soit parce que le principe de causalité en serait blessé.