‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 62 sur 90 · SOIXANTE-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SOIXANTE-DEUXIÈME LEÇON

De rinstant où l'âme humaine s'unit au corps.

Après avoir démontré que ràmc de Thomme a pour origine un acte de la part de Dieu, cherchons, sans plus tarder, à quel moment elle est créée et s'unit au corps humain.

Conclicsion P*'. — rame humaine est créée par Dieu au moment ou elle s^unit avec le corps.

C'est le concept que nous donne la Bible de la création de Tâme humaine, puisqu'elle nous dit que le Créateur créa l'âme raisonnable, et en la créant la mit dans le corps, où elle se montre comme principe, a quo connus et motiim et vitam omnem et sensiim accipiat, comme l'a dit le Souverain Pontife Pie IX ^appendice à la soixante-et-unième leçon). Dieu forma l'nomme du limon de la terre, et lui communiqua Vesprit de vie, et l'homme eut une âme principe de vie. Formavit igitur Domimis Deus liominem de limo terrce, et inspiravit in faciem ejus spiracidmii vitce, et factns est liomo in animam vlventem {Gen., ii). Quand bien même nous n'aurions point celte autorité divine, notre conclusion n'en serait pas moins vraie, puisqu'on peut la démontrer rigoureusement avec la philosophie humaine, pourvu qu'elle soit de bon aloi.

L'union de l'âme et du corps est naturelle : donc, Dieu ne crée pas l'âme avant de l'unir au corps. Ce mot avant ^^ rapporte à n'importe qi e le priorité de temps. La vérité ae l'antécédent est évidente, puisque l'âme humaine est la forme substantielle du corps humain, ordonnée pour constituer avec lui une seule nature complète. D'où l'image des facultés immatérielles ellesmêmes dépend naturellement du corps, non pas en tant que coprincipe, mais d'une autre façon, comme nous le verrons en son lieu. C'est pourquoi, l'union du corps avec l'âme étant naturelle, on ne peut croire que Dieu ait agit contre la nature des choses elles-mêmes, en la créant en dehors du corps.

C'est ainsi qu'on réfute Terreur des platoniciens,

ConN. PilIL. SCQL. — 31

prétendaient que Fâme avait été créée depuis un grand nombre de siècles, puis enfermée, on ne sait pour quelles fautes, comme dans une prison {qu'elle aime pourtant leaucouig et craint tant de laisser i); et nous ne croyons pas nécessaire de nous y arrêter plus longtemps. Il vaut mieux, pour comprendre la doctrine que nous exposons, citer ces belles paroles de S. Thomas. « Comme la forme n'est pas pour la matière, mais plutôt la matière pour la forme, c'est de la forme qu'il faut tirer la raison pour laquelle la matière est telle et non autrement. Or, Fâme intellective, comme nous l'avons dit, selon l'ordre de la nature, occupe le dernier rang parmi les substances intellectives. Et, précisément à cause de cela, elle n'a point la connaissance de la vérité innée en elle-même, comme les anges, il faut qu'elle la tire des choses visibles, au moyen des sens, comme le dit S. Denis (I. de div. Nom)* Mais la nature ne manque jamais de donner à chaque chose ce qui lui est nécessaire {natiira nulli deest in necessariis) ; il était donc nécessaire que l'âme intellective eût, nonseulement le pouvoir de comprendre, mais encore celui de sentir. Or, l'opération sensitive ne peut pas se faire sans un instrument corporel ; il était, par conséquent, nécessaire que l'âme fût unie à un corps, comme organe disposé pour la sensation. Mais tous les sens sont fondés sur le tact : donc, plus la complexion de l'organe du tact sera parfaite, plus il sera propre à ses perceptions. De plus, l'âme intellective a une puissance sensitive très-parfaite, parce que tout ce qui est dans l'inférieur est contenu d'une façon plus profonde dans le supérieur. Voilà pourquoi il a été nécessaire que le corps, auquel l'âme intellective a été unie, fût un corps mixte, et, plus que tous les autres, jouissant d'une complexion parfaite. Ainsi, l'homme a un tact plus parfait que celui de tous les animaux. Chez les hommes eux-mêmes, ceux en qui il est Ip plus exquis ont une plus grande capacité intellectuelle; la preuve de cela, c'est que, généralement, ceux dont l'organisation est délicate, ont une grande pénétration, comme l'expérience nous l'enseigne {Swnm,, 1, 7, 6, 5). » Et que l'on ne dise pas que, de même que l'âme peut

subsister seule après la mort de Thorame, de même elle peut exister sans lui avant la naissance : car, comme nous le démontrerons dans l'éthique, la vie présente est le moyen d'obtenir cette félicité que Tàme unie au corps ne peut avoir ici-bas. Au contraire, Tâme étant forme substantielle du corps humain, cette dépendance où elle se trouve vis-à-vis du corps pour commencer une vie intellectuelle, lui est parfaitement naturelle; et, si elle lui est naturelle, on ne peut dire ([u'il lui est naturel d'avoir eu une préexistence dans laquelle elle a pu avoir, indépendamment du corps, et le commencement et le développement de sa vie intellectuelle. Et il faut bien remarquer que nous n'entrons pas ici dans la question de savoir si cette préexistence est intrinsèquement impossible, et que nous ne disons point qu'elle répugne comme le cercle carré; mais, nous dirons seulement que commencer dans le corps lui est naturel, et l'auteur de la natître, en suivant les lois de celle-ci, n'a pu faire autrement que de la créer dans le corps.

Quant à l'erreur de la métempsycose, ou la prétendue tmnsmigration d'une âme dans le corps d'un autre, nous avons déjà dit tout ce qu'il faut pour réfuter une rêverie si bizarre, du reste, en soi, et offrant tant de côtés vulnérables, qu'il n'est pas difficile de la réduire à néant {Voir S, Thomas, 1, dist. 32, qiiœst, 2, art. 2).

Conclusion IP. — LYime humaine intellective est créée et mise dans le corps à la fin de la génération humaine.

Comme nous l'avons expliqué en parlant des plantes,, le terme a quo, duquel, de la génération, est la conception; le terme ad quem, vers lequel, est l'animation : et entre l'un et l'autre terme se trouve donc ce motus ad formam , que l'on a appelé aussi génération , en prenant ce mot non pas activement, en tant qu^il procède de l'engendrant, mais passivement, en tant mi'on le considère dans l'engendré. Et, comme nous l avous remarqué, il est absurde de confondre le terme a quo avec le terme ad quem : de plus, entre l'un et l'autre, il fau(, d'une nécessité non pas essentielle, mais naturelle, un certain tem[)s qu'il n'appartient point au

philosophe de déterminer. La philosophie si profonde de S. Thomas, nous dit (append. à la soixantième leçon) que, pour Tintroduction ou Texistence d'une forme parfaite dans la matière, il faut que cette dernière y soit préparée ; il faut donc que la matière première ait déjà une forme inférieure avant d'avoir une forme supérieure. Or, comme l'expérience montre que les genres des substances corporelles sont échelonnés de manière à ce que le dernier degré soit occupé par les êtres inorganiques, pour que l'on arrive aux plantes, ensuite à l'animal, ou au vivant sensitif, et enfin, à l'homme, il est clair qu'il y aura d'abord chez lui la matière inorganique, qui, après avoir reçu une disposition organique, deviendra plante : puis la matière informée déjà par l'âme de la plante, sera préparée à être informée par l'âme sensitive, et informée par celle-ci, elle sera informée par l'âme rationnelle. C'est pourquoi, dans la génération de la brute, l'embryon sera d'abord animé par l'âme végétative, puis surviendra l'âme sensitive, non ^cis>e)ise supeiyosa^it à la première, mais comme un acte plus parfait par rapport à un moins parfait, en la suppléant, et en la contenant virtuellement; et. dans la génération de l'homme, l'embryon aura d'abord une âme végétative seulement, puis une âme sensitive (1). Là s'arrête l'œuvre des causes secondes, mais elle va jusque-là; car, étant posé ce principe, in necessariis, data causa, datiir effectus, et l'ordre de la génération étant le même dans l'homme que dans les autres animaux, il faut accorder à celle-là ce qui est concédé à celle-ci par tous les philosophes. Nous dirons donc qu'avant que la génération ne soit complète, il y a d'abord une âme végétative, puis une âme sensitive : la première disparait quand arrive la seconde, et toutes deux sont des formes matérielles; mais, quand l'organisation des principales parties est complète, Dieu crée l'âme intellective, et l'unit comme

(1) Cette doctrine est d'une grande importance, surtout pour la théologie. Elle m'u permis de inonti'cr dans un opuscule la conformité de la doctrine de S. Thomas avec le dogme catholique, dans la question de Plmmaculée-Conception de la mère du Rédempteur. Le lecteur peut voir cet opuscule imprimé à la fin des œuvres de S. Thomas de l'édition Fiaccadori de Parme.

forme siiLslanticllc à rembryoïi, déjà complet dans ses parties essentielles comme corps humain. Et, parce que Tâme intellective est plus parfaite que Tàme sensitive et Tàme végétative, elle continuera à donner les deux actuations qui avaient été successivement données par les deux âmes inférieures. Ainsi s'explique très- Lien la conformité qu'il y a entre les enfants et les parents : en effet, bien que ks enfants aient une âme intellective créée [)ar Dieu, toutefois, celle-ci, en tant qu'elle est sensitive et végétative, conserve en eux Tactuation qui existait avant qu'elle ne vînt; et cette actuation venait des principes générateurs.

Après avoir ainsi développé la conclusion, résumons la démonstration. Dans la 'génération de l'homme : l'' on doit accorder aux causes secondes, ou aux principes générateurs, tout ce qu'on leur accorde dans la génération des autres vivants; 2" il faut donc admettre que c'est seulement à la fin de la génération qu'est introduite, comme forme substantielle, l'âme intellective créée par Dieu ; S'' la pluralité actuelle des âmes est absurde, puisque chacune est forme substantielle, et qu'une plus parfaite peut suppléer aux autres, en les contenant virtuellement : il faut donc admettre qu'avant l'information par l'âme intellective, il y avait une âme végétative, qui a disparu et a été remplacée par une âme sensitive, tirant son origine de la puissance générative, et, en outre, que l'âme intellective supplée à la sensitive ainsi engendrée, et reste seule, clans l'homme, principe unique de sa triple vie.

C'est la dectrine de S. Thomas, qui s'exprime ainsi : « Il faut donc dire que, de même que la génération de l'un emporte toujours la corruption de l'autre (c'est-àdire du j)récédent),il est nécessaire que, dans l'homme, comme dans les autres animaux, quand la forme plus parfaite entre, il y ait corruption de la forme précédente, de manière cependant à ce que la forme suivante ait tout ce qu'avait la précédente, et encore plus : et ainsi, par une suite de générations et de corruptions, on arrive à la dernière forme substantielle, dans l'homme

comme dans les autres animaux Donc, on doit dire

que l'âme intellective est créée par Dieu à la fin de la

génération humaine, et que cette âme est ensemble et sensitive et nutritive, puisque les formes précédentes ont disparu (/S'wmm.^l,117,2))).Nous avons démontré, jusqu'à la dernière évidence, cette théorie four les formes accidentelles elles-^êmes de même genre, informant un même sujet. Il y a un accord merveilleux entre Dante, S. Thomas, et la grande école chrétienne. Dans son Purgatoire (chant XXV), il met en scène Stace, qui lui explique la génération humaine, et l'on ne saurait dire si c'est la profondeur de la science, ou la richesse de la poésie qui domine dans le langage qu'il lui prête : mais il prouve évidemment qu'il est le seul grand poëte de notre littérature, et a peu d'égaux chez les autres j)euples. Voici ces vers admirables (1) :

c< La force active devient une âme semblable à celle de la plante, avec cette différence que l'une est en route, et l'autre est déjà arrivée au port.

« L'une se perfectionne, et déjà elle se meut et sent, comme l'éponge marine, et elle commence à organiser les puissances dont elle est l'origine

c( Mais tu ne sais pas encore comment l'animal devient homme : c'est un point qui a déjà trompé un plus savant que toi,

« Parce que dans sa doctrine il sépare de l'âme l'in-

(1) Anima falta la virtute attiva, Quai d' una planta, in tanto différente, Che questa è in via, e quella è già a riva ;

Tanto ovra poi, che già si muove e sente, Come fungo marino ; ed indi imprende Ad organar le posse, ond' è semente.

Ma come d' animal divenga fante, Non vedi tu ancor : quesl' è tal jiunto Che più savio di te già fece errante.

Si, che per sua dottrina fè disgiunto Dair anima il possibile intelletto.

Perche da lui non vide organo assunto.

Apri alla verità che viene, il petto, E sappi che si tosto come alfeto L' articolar del cerebro è porfetto,

Lo Motor primo a lui si volge lieto, Sovra tanta arte di natura, e spira Spirito novo di virlù repleto,

Che ciô, che trova attivo quivi, tira In sua sustanzia, e fassi un^alma sola, CUe vive e sente, e se in se rigira.

lellect possible, ne lui voyant point d'organe oii il puisse agir.

« Ouvre ton cœur à la vérité, et sache qu'aussitôt que le fœtus à un cerveau organisé,

« Le moteur premier se tourne vers lui, heureux de voir l'œuvre admirable de la nature, et il lui inspire un esprit nouveau plein de force,

« Qui prend dans sa substance tout ce qu'il trouve d'actif, et il n'y a plus qu'une âme unique, qui vit, qui sent, et se replie en elle-même. »

Bien qu'il soit facile de trouver le sens complet et précis de ces vers, pour celui qui a bien réfléchi à ce que nous avons dit dans la leçon précédente, cependant, pour écarter toute difficulté, il faut remarquer : a) que la force active signifie ici la forme substantielle de Vêtre organiq^ue, qui disparaît et cède la place à l'âme végétative : et c'est conforme à ce que nous avons dit en parlant des plantes (quarante-sixième leçon, note) ; l) l'âme végétative dans l'embryon de l'homme est en voie de devenir sensitive, tandis que l'âme végétative de la ])lante est déjà arrivée au port, c'est-à-dire à son terme : elle n'est point faite pour céder la place à une forme plus parfaite ; c) T éponge marine est, d'après Dante, l'animal de l'espèce la plus infime; cl) organiser la puissance veut dire composer les organes des facultés ou puissances ; e) il dit ici de Tintellect possible ce que nous avons dit nous-même dans la conclusion VIP; f) V œuvre admiraUe de la nature, parce que l'action des causes secondes va jusque-là; g) il prend dans sa substance, c'est-à-dire par sa substance il joue le rôle de tout principe actif précédent : h) qui se replie en elle-même ; on indique ici la faculté de réfléchir sur son acte particulier et c'est le propre de la puissance intellective toute seule.

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