SIXIÈME LEÇON
De la définition et de la division des propositions.
Définition de la proposition.
Gomme le terme est le signe du verbe mental incomplexe, ainsi la proposition est le signe du verbe complexe, ou du jugement, c'est-à-dire de cet acte par lequel l'intelligence se prononce sur une chose, en affirmant, ou en niant, comme nous l'avons dit dans la troisième leçon. C'est pourquoi la proposition a été appelée par Aristote : interprétation, parce qu'elle interprète le jugement de l'intelligence. Elle se définit ainsi : — La proposition est un discours dans lequel on unit un terme à un autre terme, ou on Ven sépare. Je dis terme, et non chose, parce que souvent la chose, annoncée dans l'un et l'autre terme, est la même, et aussi, parce que la proposition n'est pas l'union ou la séparation des choses, mais des signes des choses. La copule, qui unit les deux termes, est le verbe substantif est : et, lorsqu'on le sépare, on ne fait autre chose que nier l'union en disant : n'est pas. Cette copule est tantôt explicite comme dans cette proposition : — - Le sage est plus digne d'estime qiie le riche ; tantôt implicite comme dans cette autre : — Le sage méprise la flatterie. Tous les verbes ont cette propi:iété de ren-
fermer ainsi implicitement le verbe substantif; ainsi, il aime équivaut logiquement à : il est aimant; il suppo7'te^ à '.il est Sîiii'portant, etc.
Ce n'est pas seulement de la copule qu'il faut dire qu'elle est souvent implicite; quelquefois aussi, on trouve réunis, en un seul mot, les deux termes, sujet et attribut, avec la copule; telles sont les trois propositions suivantes : Veni, vidi^ vici.
Division des propositions.
. Elles peuvent se diviser de plusieurs manières, suivant le rapport sous lequel on les considère :
l"* Considérée par rapport à sa matière, ou aux termes qui la ccfmposent, la proposition est : a) nécessaire ou analytique; h) contingente ou synthétique. Dans la première, Y attribut est exigé par l'essence même du sujet; par exemple : L'homme est doué de raison; la vertu est le plus lel ornement de l'homme. Aussi, il suffit d'analyser les termes de cette proposition pour en voir la vérité. Dans la seconde, l'attribut n'est pas exigé par l'essence du sujet; par exemple : Colomh a découvert V Amérique; — César a vaincu les Gaulois; — Cicéron a existé. Il faut noter ici que, par essence, on entend ce qui constitue l'être dans l'ordre idéal, en faisant abstraction de l'existence de l'être lui-même. On comprend ainsi comment, l'existence n^'étant pas renfermée dans le concept de Cicéron, cette proposition, Cicéron a existé, est synthétique et contingente. Comme, dans ces propositions, l'attribut ne peut être uni au sujet, en vertu de la simple considération des termes, il ifaut recourir, pour arriver à faire cotte union, à un motif extrinsèque, l'expérience, par exemple, ou l'autorité. Les anciens appelaient la proposition nécessaire et analytique, nota in se; et la proposition contingente et synthétique, non nota in se.
2" Considérée par rapport à la connaissance que nous en avons, la proposition s'appelle : a) claire, si elle se comprend facilement; b) obscure, dans le cas contraire : c) évidente, si, tout de suite, et sans raisonnement, on en voit la vérité : c'est la proposition : nota quoad nos des anciens. Ainsi cette proposition : Le tout estp^lus grand que la partie, sera évidente; la suivante
b4 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE. '
ne le sera pas : Le carrée construit sur Vhypoténuse d'un triangle rectangle, est équivalent à la somme des carrés construits sur les deux autres côtés. Il est vrai que, souvent, des propositions, semblables à cette dernière, sont dites évidentes d'évidence médiate, c'est-à-dire obtenue par le moyen de la démonstration ; mais l'usage commun ne les appelle pas simplement évidentes ; d) la proposition opposée à celle-ci, sera appelée oion évidente.
3" Considérée par rapport à la quantité des termes, la proposition est universelle, singulière, particulière, indéfinie : a) elle est universelle, quand le sujet est un terme universel, par exemple : Tout liomme a une âme immortelle; l) elle est singulière, si le sujet est un terme singulier, par exemple : Cicéron fut le plus grand des orateurs ; c) elle est particulière, lorsque le sujet est particulier : Quelques enfants dégénèrent de la vertu de leurs ancêtres : d) elle est indéfinie, lorsque le sujet est tel qu'on ne voit pas s'il est pris universellement ou particulièrement ; par exemple : L'homme, sur la terre, marclie dans une vallée de larmes. Si l'on met devant ce terme VTiomme un des pronoms tout ou aucun, il devient manifestement universel ; si c'est quelqu'un, il est particulier; si c'est celui-ci, il est singulier : sans signe, il est indéfini. Toutefois, il faut observer que, dans le langage ordinaire, ces propositions indéfinies sont prises comme universelles. Tantôt, c'est l'universalité métaphysique , qui ne souffre aucune exception, comme celle-ci : U homme est un être contingent. Tantôt, c'est l'universalité physique, et, alors, le contraire de ce qui est exprimé par cette proposition ne répugne pas ; cependant, il ne peut arriver sans dérogation aux lois physiques, par exemple : Une main coupée ne peut se rattacher au Iras. Tantôt c^est l'universalité morale; celle-ci admet beaucoup d'exceptions dépendantes du libre arbitre de l'homme, par exemple : Les mères aiment leurs enfants.
4° Considérée par rapport à la qualité, la proposition est: d) affirmative : — Le jeune homme sage est studieux; V) négative : — L'homme coupable n'est pas heureux. Nous avons déjà parlé plus haut, de ces propositions.
S"* Considérée par rapport aux choses ou aux objets qu'elle ex:prime, la proposition est : a) vraie, lorsqu'elle énonce ce qui est; celle-ci, par exemple : Tout corps est composé; l) fausse, par exemple : La 'pensée est la vibration des atomes dic cerveatc. Observons ici que si la proposition exprime le verbe complexe de l'intelligence, c'est-à-dire le jugement, sans exprimer la vérité de la chose, on l'appelle simplement fausse; mais si elle n'exprime pas le verbe de l'intelligence, on la dit mensongère, et cela, qu'elle exprime la vérité de la chose et soit vraie, ou qu'elle ne l'exprime pas et soit fausse. C'est pourquoi l'on peut mentir en disant la vérité. Ainsi, par exemple, quelqu'un qui pense n'avoir pas vu le roi et l'a vu cependant, ment, quand il dit : J'ai vu le roi^, quoique sa proposition soit vraie.
6° Enfin, considérée sous le rapport de sa portée, la proposition est : a) simple, quand elle n'en contient pas d'autres virtuellement, et, à cause de cela, est irréductible, par exemple : Le verle mental est spirituel; h) composée, quand elle contient virtuellement d'autres propositions dans lesquelles elle peut se résoudre. A son tour, la proposition composée devient comme un tout divisible en plusieurs parties, parce que d'autres propositions peuvent s'y ramener. Telles sont :
a) La proposition copulative, qui a plusieurs sujets ou plusieurs attributs, réunis en un seul terme au moyen d'une particule, affirmative ou négative, quelquefois sous-entendue ; par exemple : L'homme et l'animal ont îcne âme sensitive. — JVi l'homme ni l'animal ne sont un pur agrégat d'atomes. — L'Italie a p7'odicit de grands hommes en temps de paix et en temps de guerre. Au sujet de cette proposition, il faut remarquer qu'elle n'est vraie qu'à condition que l'affirmation ou la négation convienne vraiment à toutes les parties, d'après ce principe général : Bonum ex intégra causa, raaltim ex quocumque defectu.
. l) La proposition causale dans l'attribut de laquelle on indique la raison de son union avec le sujet, par exemple : L'âme de l'homme est incorporelle, parce qu'elle a des opérations immatérielles. La proposition causale est vraie si la raison assignée Test elle-même ;
si elle ne Test pas, la proposition est fausse, lors même que le sujet demanderait le même attribut pour une raison différente.
c) La proposition disjonctive. Elle a j)lusieurs attributs, parfois aussi plusieurs sujets réunis en un seul terme , au moyen d'une particule disjonctive , par exemple : La folie dépend de 2* âme ou dic corps. Pour que cette proposition soit vraie, l'un des attributs, qu'il y en ait deux ou plus, doit convenir au sujet.
d) La proposition conditionnelle. C'est une proposition dans laquelle on affirme ou l'on nie quelque cnose, non pas absolument, mais dans telle ou telle hypothèse ; par exemj)le : /Si cet homme sent encore, il est vivant. Il faut faire, au sujet de cette proposition, les deux observations suivantes : l'' Pour qu'elle soit vraie, il n'est nullement nécessaire que l'hypothèse ou la condition soit réalisée ; il suffit qu'il y ait une dépendance réelle entre la condition qu'on nomme aussi antécédent, et le conditionné qu'on appelle aussi conséquent. 2° Cette proposition est vraiment composée, et si l'on iiQ voit pas comment elle renferme plusieurs propositions, on n'a qu'à la changer en une proposition causale équivalente pour toucher du doigt la vérité de ce que nous disons.