‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 70 sur 90 · SOIXANTE-DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SOIXANTE-DIXIÈME LEÇON

Tout ce qui est renfermé dans la notion transcendentale de l'être, et, par conséquent, tout ce qui a ou petit avoir la raison d'être, se divise en deux grands ordres de choses : l'un inférieur, l'autre supérieur, l'un corporel, l'autre incorporel, ou, philosophiquement parlant, l'un physique, l'autre sicper-physiqite, ou métaphysique {au-dessus des choses naturelles), La philosophie, de son regard, les embrasse tous les deux; mais, de môme que, dans toutes les choses naturelles ou artificielles, on va du plus imparfait au moins imparfait, et de degré en degré jusqu'au plus parfait, de môme la contemplation des choses ph;^siques est par elle-môme, et, par conséquent, dans l'esprit du philosophe, ordonnée à la contemplation des choses métaphysiques. Or, elles se divisent en deux classes : l'une contient Vêtre métaphysique idéal; l'autre, Vètre métaphysique réel. Le premier appartient à la philosophie première qui a pour objet les îi )iiversaux d^ns l'ordre idéal; le second, à la

(1) On ne traite pas d'habitude ce sujet, au moins d'une manière expresse, ■dans les cours ordinaires : et nous ne condamnons pas cet usage. Toutefois, il nous a paru bon de ne point le passer, tant pour rintégrilé de la doctrine que pour donner une nouvelle preuve de la t'écondilé avec laquelle notre philosopliie peut raisonner, rien qu'avec les principes naturels, sur un sujet si difficile et si éloigné de notre vue. Toutefois, si celte le(,'on et les deux suivantes paraissaient dans les cours, peu proportionnées à la capacité des jeunes gens, on pourrait ï«s laisser de côté sans inconvénient : le reste n'en souffrirait pas.

philosophie que Ton appelait autrefois divine, e qui a pour objet les intelligences séparées, et iJieu. Pour nous, nous avons d'abord étudié la logique, qui, tanquam instrumentum sciendifiions enseigne à raisonner : puis, comme le demandaient la science et notre désir de la brièveté, nous avons suivi la méthode synthétique, et commencé la philosophie par la philosophie ])remière, qui se rapporte toute entière aux concepts universels, et constitue la première partie de la méta/physiqiie. Ensuite, abordant la physique, nous avons, d'un coup d'œil sûr, mesuré la profondeur et l'étendue de la nature corporelle dans la physique générale : après cela, nous avons traité chacune de ses parties, dans la physique particulière, en parlant successivement des êtres inorganiques, des fiantes, des Irutes et de Vhomme. Maintenant, quittons les choses matérielles et terrestres, élevons-nous jusqu'à l'immatériel, non-seulement dans son concept, mais encore dans son être, et entrons dans cette seconde partie de la métaphysique, qui sera le digne couronnement de toute Id^. philosophie spéculative. La brièveté du temps consacré à ces études, nous oblige à restreindre, le plus que nous le pourrons, nos spéculations; mais nous sommes certain que le peu que nous en dirons, suffira pour engager le lecteur à en faire, selon son pouvoir, l'objet de ses études privées.

Essence et existence des inteUigences séparées.

Notion générale des intelligences séparées.

Un profond penseur de l'antiquité voulait que notre esprit s'élevât au-dessus des choses physiques vers les métaphysiques, par une triple voie. Il les appelait aphérétique, analogique et énergique, empruntant à la langue grecque ces mots qui indiquent les voies de rémotion, de proportion, d'opération. Ce profond penseur était S. Denis l'Aréopagite, qui nous a tracé ces voies dans un ouvrage sublime {De div. Nom,, c, vu).

Si nous voulons marcher par la première, c^'est-àdire par V aphérétique, considérons que, si c'est une grande imperfection que celle de l'accident, qui, dans son être, dépend de la substance, son sujet, c'est aussi

une grande imperfection que celle des formes substantielles matérielles qui résultent du changement de la matière, car ces formes n'ont pas d'être propre, ni d'opérations propres, et, comme elles ont commencé par la constitution du composé, elles finissent par sa dissolution. Il est bien vrai que la forme qui a un être propre, et qui, tirée du néant, est immortelle, est plus parfaite que les précédentes. Toutefois, c'est une grande imperfection pour elle de ne pouvoir commencer à exister que dans la matière, et de trouver dans son essence même une relation à exister en unité de nature avec la matière elle-même. Cette forme est Tâme humaine. Enlevons maintenant, écartons toutes ces imperfections, nous aurons une forme créée par Dieu, incorruptible, n'ayant aucun rapport avec la matière, telles que sont les intelligences séparées, les esprits, ou les purs esprits, comme on les appelle encore.

Par la voie analogique ou des proportions, nous raisonnons d'après ce que nous savons de la spiritualité et de rimmortalité de notre âme, et nous arrivons à nous former le concept d'une substance qui subsiste toujours en elle-même, en dehors de la matière. Nous étions sur le point de dire que, supposé la connaissance élémentaire de l'àme humaine, il est moins difficile de concevoir un esprit pur que de bien comprendre la nature de l'âme elle-même, vu les divers rapports qu'elle a avec le corps, et pour l'être et pour les opérations. De même qu'il nous est facile de voir combieu notre âme surpasse en perfection les formes des substances inférieures, de même nous pouvons nous faire une idée de la perfection d'une forme séparée, en réfléchissant qu'elle est de beaucoup supérieure à celle de notre âme.

Si nous voulons suivre la voie énergique, nous disons que, parmi les opérations les plus parfaites, sont les opérations immanentes ou vitales, et, parmi cellesci, les plus parfaites sont les intellectives, qui se divisent en opérations de l'intelligence et en opérations de la volonté. Mais, bien que les opérations intellectives de notre âme en émanent, comme de leur principe, et soient en elle comme dans leur sujet,

b76 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUe'. .

toutefois, elles ne sontpas complètement indépendantes de la matière, puisqu'elles dépendent des fantômes. Il est vrai que cette dépendance est comme extrinsèque, parce que le fantôme ne concourt pas comme principe dans l'opération intellectuelle; mais cela n'empêcne pas (jue l'intelligence en dépend comme de son oljet. De là vient pour notre intelligence la nécessité d'engendrer seulement et successivement les verbes des choses qui lui sont apportées par les fantômes ou images sensibles de celles-ci. Par conséquent, elle ne peut saisir le vrai par une simple vision, c'est-à-dire, par un acte de pure intelligence : il faut qu'elle raisonne^ et elle ne peut avoir des substances séparées qu'une connaissance analogique. Par là nous pouvons très-bien concevoir des substances complètement séparées de la matière, douées de la vie la plus parfaite, c'est-à-dire de rintellectuelle, et, par conséquent, d'intelligence et de volonté, mais complètement indépendantes des fan^ tomes, et n'étant pas obligées de chercher peu à peu et successivement le vrai. Or, tel est le concept des intelligences séparées.

Donc, les voies aphérétiquey analogique et énergique^ nous conduisent à la notion des intelligences séparées, et nous les montrent comme des substances incorporelles, non composées de matière et de forme, mais comme des formes séparées et subsistantes en ellesmêmes, douées d'une intelligence ordonnée à la connaissance du vrai, d'une volonté ordonnée à la possession du bien, comme des substances incorruptibles et immortelles.

Conclusion. — Il existe des intelligences séparées, \ 1° Nous voulons donner en premier lieu la démonstration de S. Thomas, qui, supposé que le monde doive être parfait, en tant qu'il contienne tous les ordres de créatures, en conclut qu'on ne peut pas ne pas admettre l'existence de créatures purement spirituelles; autrement le monde ne serait point parfait. Que l'on remarque bien, toutefois, que cette supposition, par rapport à la perfection du monde, n'a rien à voir avec l'étrange et absurde opinion de ceux qui voulaient que Dieu fût forcé de créer le monde, non-seulement avec

MÉTAPHYSIQUE. u77

toits les degrés d'êtres divers, mais encore absolument imrfait , tellement qu'il fût impossible d'avoir un monde meilleur que le monde actuel, qu'ils appelaient le meilleur des mondes sous tous les rapports. Mais écoutons S. Thomas : « Il est nécessaire d'admettre qu'il y a des substances incorporelles. En effet, ce que Dieu a surtout en vue dans les choses créées, c'est la bonté, et il arrive à ce but en imprimant sa ressemblance dans la créature. Or, il y a une ressemblance parfaite entre l'effet et la cause, quand l'effet imite la cause précisément en ce par quoi elle produit l'effet : comme ce qui est chaud, en tant que tel, produit la chaleur. Or, Dieu produit les créatures avec l'intelligence et la volonté. Donc, pour la perfection de l'univers, il est nécessaire qu'il y ait des créatures intellectuelles. Car, comprendre ne peut pas être l'acte du corps, ni d'une puissance organique, parce que tout corps est détermmé au hic et mtnc. Donc, il est nécessaire d'admettre, pour que l'on puisse dire que l'univers est parfait, qu'il y a une créature incorporelle. Les anciens, qui ignoraient la force de l'intelligence, et ne mettaient point de distinction entre elle et le sens, croyaient qu'il n'y avait rien autre chose au monde que ce qui pouvait être saisi par le sens et l'imagination. Et, comme l'imagination n'est frappée que par ce qui est corporel, ils croyaient que tout était corporel, ainsi que le remarque Aristote {Phys., IV). De là l'erreur des Sadducéens, qui disaient qu'il n'y avait point d'esprits. Mais, par cela même que l'intelligence est plus élevée que le sens, le raisonnement nous fait conclure qu'il y a des substances incorporelles, que l'intelligence seule peut saisir (^y^^^^ m., 1, 50, 1). » Au premier abord, il semble qu'on peut seulement en inférer l'existence de- nos âmes qui sont immatérielles. Mais, pour qui comprend bien toute la force du raisonnement, on doit conclure que, de même que la cause veut s'exprimer parfaitement dans l'effet, de même, on peut dire, avec raison, que Dieu s'est représenté luimême, non-seulement en créant des âmes immatérielles intellectives, mais encore de purs esprits comme lui : 2° Cette raison de convenance devient plu ) forte

Corn. Piiil. Scol. - ^^^-^-^y^-^t^OF^MfO/^

Page 1