‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 73 sur 90 · SOIXANTE-DOUZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SOIXANTE-DOUZIÈME LEÇON

De la manière dont les intelligences séparées opèrent dans la

nature corporelle.

Après avoir déterminé l'essence, l'existence, la différence mutuelle des intelligences séparées, et leurs [acuités intellectives, examinons maintenant la manière lont elles peuvent opérer dans la nature corporelle.

Conclusion 1'°. — L'intelligence séparée yeut opérer ïans le monde corporel, en donnant aux corps un mouvement local.

1° Nous dirons d'abord qit'ellei^eitt produire des mouvements locaux dans le monde cor;poreL Raisonnons, sur ce point, d'après ce que nous savons sur notre âme. Elle a la puissance de mouvoir les corps. Mais, a) en informant notre corps, elle peut mouvoir, avec une de ses parties, les autres parties : h) bien qu'elle soit unie immédiatement à toutes les parties du vivant, elle ne peut pas, cependant, les mouvoir immédiatement: SLUssi r.'ime ne peut mouvoir les parties privées de leurs nerfs locomoteurs, bien que ces parties végètent, comme on le voit chez les paralytiques. D'où S. Thomas concluait qu'après la mort de riiomme, rdme n'avait pas, naturellement y la faculté de mouvoir les corps. « I/àme

séparée n'a pas, naturellement, le pouvoir de mouvoir les corps. En effet, il est manifeste que, quand Tàme est unie au corps, elle ne meut point le corps, s'il n'est vivifié : et si un membre quelconque du corps vient à mourir {comme dans la paralysie), il n'obéit plus à l'âme, sous le rapport du mouvement. Or, aucun corps n'est vivifié par l'âme séparée, et, par conséquent, aucun corps ne lui obéit, sous le rapport du mouvement local. Mais nous ne parlons ici que de sa puissance naturelle, à laquelle la puissance divine peut ajouter une force supérieure {Sitmm,, 1, 117, 4). » Il résulte de cette doctrine, que les manifestations que l'on attribue aux âmes des morts, ne sont, en règle générale, que des manifestations d'esprit, à moins que les âmes n'agissent d'une manière surnaturelle : c'est la pensée du même docteur, qui dit que les esprits mauvais « simulant se esse animas morhiorum, ad confirmandum gentiliiim erro- Tum qui hoc credelant {l. c). »

2'' L'intelligence séparée doit avoir une plus grande puissance que l'âme humaine, par cela même qu'elle est d'une espèce supérieure. Elle a donc la puissance de mouvoir les corps, et plus encore que l'âme humaine: et nous avons dit que ce mouvement était une preuve certaine de leur existence. S. Thomas cite cette parole sublime de S. Denis : « Suivant S. Denis (De, div. Nom. 1), la sagesse divine réunit la fin des premiers ait commencement des seconds, D'oii l'on voit que la nature inférieure, touche par son sommet à la base de la nature supérieure. Mais la nature corporelle est au-dessous de la nature spirituelle. Après cette observation, il faut considérer que, parmi tous les mouvements corporels, le plus parfait est le mouvement local, comme cela est démontré dans le VIII. Phys. Et la raison en est, que le mobile, relativement au lieu, est en puissance, non pas à quelque chose d'intrinsèque, en tant que tel, mais à ce qui est extrinsèque, c'est-à-dire au lieu. Par conséquent^ la nature corporelle est ordonnée a être mue immédiatement, relativement au lieu, par la substance spirituelle {Summ,, 1, 110, 4). »

Gomme nous l'avons démontré dans la philosophie

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première, la compénétralion du terme a quo avec le terme ad quem n'est pas possible dans le mouvement corporel : par conséquent, bien que les intelligences séparées puissent, eu égard à leur puissance, mouvoir et transporter très-rapidement les corps, cette translation ne peut pas se faire instantanément, parce qu'ils vont d'un lieu à un autre avec un vrai mouvement.

Et, parce que ces intelligences peuvent transporter et mouvoir les corps avec une très-grande rapidité, et une non moins grande habileté, il s'ensuit qu'ils peuvent opérer des changements accidentels, ou substantiels, en appliquant les principes actifs de la nature aux principes passifs, avec beaucoup plus de perfection que l'homme ne le peut faire.

Conclusion IP. — Les intelligences séparées peuvent agir dans Vhomme et sur Vliomme,

D'après ce que nous avons vu, en parlant de la nature humaine, il est évident que le commencement de toute opération dans l'homme vient de la partie sensitive. Par conséquent, bien que les intelligences séparées ne puissent agir immédiatement, sur l'intelligence et sur la volonté, elles peuvent néanmoins agir sur elles médiatement, c'est-à-dire, au moyen des puissances végétatives et sensitives. En effet, il est prouvé <iue les purs esprits peuvent produire divers mouvements locaux; or, au moyen de ces mouvements a) ils peuvent changer, ou modifier d'une manière quelconque les puissances végétatives de la nutrition, de l'augmentation, et de la génération, qui sont essentiellement organiques : l) ils peuvent, pour la même raison, changer les puissances sensitives, de diverses manières.

Donc, ils peuvent présenter aux yeux, ou aux autres sens, divers objets sensibles, en les amenant d'ailleurs; ils peuvent encore produire des changements, ou des altérations dans les sens externes, et par là produire des changements dans le sens commun : ils peuvent mettre dans l'imagination des fantômes, et, par toutes ces choses, exciter de diverses manières les passions humaines, qui tiennent toutes à la partie animale concupiscible et irascible.

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Jusqu'à présent, leur action est immédiate. Toutefois, il est clair que les actes de rintelligence sont occasionnés par les opérations et les passions des puissances inférieures. Donc, par leur intermédiaire, les intelligences séparées pourront faire naître dans rintelligence diverses pensées, et offrir à la volonté des objets attrayants, ou repoussants, et ainsi, ils pourront mouvoir la volonté elle-même. Mais comme elle ne peut être nécessitée que par son objet adéquat, auquel elle tend, non par élection, mais par nature, elle restera toujours libre^ sous Tinfluence des bons ou des mauvais esprits, tant que Tusage de la raison ne sera pas détruit, condition nécessaire à Tusage de la liberté. Cette manière de mouvoir la volonté, que les intelligences séparées peuvent employer, est aussi expliquée par S. Thomas : « La volonté peut être changée de deux manières. Premièrement à l'intérieur : et comme le mouvement de la volonté n'est autre chose que l'inclination de la volonté elle-même vers la chose voulue, Dieu seul peut la changer, parce que Dieu seul est cause de la puissance de l'inclination, qui est dans la nature rationnelle. Et, de même que l'inclination naturelle vient uniquement de l'auteur de la nature, de même l'inclination de la volonté ne peut tirer son origine que de Dieu, cause de la volonté. La volonté peut être mue d'une autre manière par ce qui lui est extérieur. Par l'ange, cela ne peut arriver que d'une seule façon, c'est-à-dire, qu'il n'est mû que par le bien saisi par l'intelligence : par conséquent, celui-là est dit mouvoir la volonté, qui est cause qu'un objet quelconque est saisi par l'intelligence, en tant qu'appétible. Et ainsi. Dieu seul peut mouvoir efficacement la volonté, l'ange et l'homme, seulement en invitant, comme nous l'avons dit plus haut {Quest., 106, 2, ou S. Th. montre ([lie Dieu feut ainsi moii^voir la volonté comme oljet adéqîiat). Mais la volonté humaine peut encore être mue d'une autre façon, par un principe externe, à savoir, au moyen de la passion de la faculté appétitive sensitive, comme qui dirait, que l'excitation de la concupiscence ou de la colère incline la volonté a vouloir quel-

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que chose. Et ainsi les esprits, qui peuvent exciter ces passions, peuvent aussi mouvoir la volonté, mais non pas la nécessiter, car elle reste toujours libre de consentir, ou de résister aux excitations de la passion [Summ., 1, 111, 3,). »

Si Ton se rappelle ce que nous avons dit sur la différence qu'il y a entre la forme assistante et la forme informante, on comprendra que les intelligences séparées peuvent parfois jouer le rôle des formes existantes, non-seulement vis-à-vis des objets inanimés, mais encore vis-à-vis de 1-homme^ envahir et 'pénétrer l'homme tout entier, Tagiter de façon à le troubler, non-seulement dans quelques-uns de ses actes, mais à le rendre même frénétique ou furieux. Dans ce cas, rhomme sera 'possédé.

En tout cela, nous raisonnons, pour ainsi dire, à priori, en supposant seulement l'existence des intelligences séparées. Ces faits sont-ils arrivés, ou arriveront-ils jamais? Ce n'est point au philosophe à entrer dans la discussion des faits : c'est le devoir de l'historien et du critique. Nous nous contentons de dire que les preuves qui nous ont convaincu de l'existence des intelligences séparées, peuvent aussi nous convaincre que notre philosophie ne reste pas dans le domaine de l'abstraction, mais que très-fréquemment elle est prouvée par les faits.

Conchtsmi 111°. — Les intelligeaces séparées peuvoit prendre des apparences corporelles.

Puisqu'elles peuvent mouvoir les corpsy on peut légitimement en conclure qu'elles peuvent, avec diverses matières, se former un corps inorganique, ou organique, ou même humain, et qu'elles peuvent apparaître aux hommes dans ces corps. Que l'on se rappelle ici ce que nous avons dit en parlant des puissances sensitives. Sans la chose sensible extérieure, il ne peut y avoir en aucune façon de sensation externe, car avec celle-ci on saisit immédiatement l'objet, ou tel qu'il est en soi, ou tel qu'il] existe dans son milieu, comme il arrive pour la vue et pour l'ouïe. Les sens externes pourront, à vrai dire, être changés, sans le sensible externe, et porter leurs affections au sens

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commun et à Timagination: et, par conséquent, un esprit, pourra nous prendre au corps, produire des sensations dans le sens commun, et des fantômes : mais avec tout cela, l'homme ne saisira jamais rien d'extérieur. Donc, pour que l'on puisse sentir extérieurement une intelligence séparée, il faut qiCeïle revête un corps quelconque.

Nous disons, ([iCeTle revête : car en lui, elle sera comme une forme assistante, mouvant un corps, et signifiée relativement à sa présence par le corps qu'elle meut, mais ne sera jamais une forme informante. La raison en est que l'esprit n'est pas par son essence une vraie forme, et (ju'il est dans sa propre essence un être complet. Mais la substance, qui est la forme substantielle d'un corps, doit être une vraie forme, et ne peut avoir par elle-même un être complet. Cette raison a été exposée par Suarez {De angelis, l, iv, c. 36) : <( Hinc ergo fit, ut prorsus repugnet angelum substantialiter informare corpus, quod assumit. Tam quia causa formalis adeo est intrinseca, ut suppleri non possit per aliquid quod ex natura sua forma non sit : et ideo neque Deus ipse potest supplere vicem causse formalis; sed substantia angeli ex natura sua non est mra forma, immo neque uUam formam substantialem eminenter continet : ergo nuUo modo potest materiam substantialiter informare. Tum etiam quia angélus est substantia compléta, et similitor ejus natura est compléta essentia substantialis ; ergo non potest per se uniri materiae ad componendam, cum illa, novani naturam substantialem, per se unam : unde non minus répugnât angelo similis informatio, quam naturse intégrée ligni, aut lapidis, vel similibus, quia tam compléta est, in suo esse simplici, substantia angelica, quam est quœlibet substantia composita in esse suo. »

Conclusion IV®. — Les intelligences séparées n'ont fas d'opérations vitales dans les corps qu'elles ^peuvent prendre,

1*" Et, en effet, dans ce cas, elles sont formes existantes, et peuvent agir sur le corps ; mais non constituer avec lui %ine seule nature, ni un seul principe

d'opération. Or, les opérations vitales doivent procéder d'un seid 2winci])e conjoint, c'est-à-dire en même temps du corps, et de la forme substantielle qui Tinforme. Donc, les esprits dans les corps qu'ils ont pris, ne peuvent avoir d'opérations vitales.

2'' Les opérations vitales sont immanentes ; or les opérations des intelligences séparées , sur le corps qu'elles ont pris, sont transitives; donc, on ne doit pas les regarder comme des opérations vitales.

Toutefois, l'homme fait beaucoup d'opérations qui sont en même temps immanentes et transitives, comme nous l'avons dit ailleurs. Ainsi, quand je frappe une pierre avec la main, il y a une opération immanente; c'est celle par laquelle une partie du corps vivant meut la main : il y a une opération transitive, par laquelle la main elle-même frappe les pierres. Toutes ces opérations sont artificiellement imitables en tant qu'elles sont transitoires, par les intelligences séparées dans les corps qu'elles ont pris : c'est ainsi qu'elles peuvent mouvoir ce corps comme un instrument, non "^îi^^ conjoint dans la môme nature, mais séparé, et faire croire extérieurement qu'elles ont des opérations vitales. Mais elles n'en ont que les apparences, car les opérations vitales ne peuvent avoir lieu dans ces conditions.

On voit donc bien qu'il ne répugne pas qu'une intelligence séparée prenne un cadavre humain, le fasse parler et agir, à la manière de celui à qui il appartenait pendant la vie, de façon à tromper les hommes, et à faire croire qu'il est véritablement cet individu.

D'après ce que nous avons vu jusqu'ici, on comprend que, si l'on accorde aux intelligences séparées la faculté de mouvoir les corps, on doit leur accorder aussi, par une conséquence légitime, une puissance trèsétendue sur les éléments de la nature : et le philosophe ne peut regarder comme absurde la doctrine qui prétend qu'elles peuvent exciter dos tempêtes sur la mer, et des perturbations dans l'atmosphère : opérations d'un ordre très-inférieur à celles qu'elles peuvent faire sur les hommes. Mais le sage doit reconnaître une providence divine contre les volontés de laquelle

les intelligences séparées lq peuvent rien : il n'admet pas non plus l'intervention extraordinaire des esprits, toutes les fois que les causes naturelles ordinaires peuvent raisonnablement donner l'explication des phénomènes que l'on voudrait leur attribuer.

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