SOIXANTE-TREIZIEME LEÇON
Il y a deux manières de raisonner dans la physique et la métaphysique, c'est-à-dire dans Tétude des choses corporelles et des choses incorporelles : par voie cVriiquisition, et par voie de démonstration. Quelque grand que soit le génie d'un homme, et quelque assidues que soient ses études, il ignorera toujours un nombre inlini de choses : et si l'insensé, de sa vue longue d'un emimn (1), croit avoir compris toute vérité, parce qu'il en connaît un petit nombre, comme l'enfant qui croit qu'on peut toucher le ciel du haut d'une montagne élevée, le sage fait tout le contraire ; plus il s'élève dans la contemplation du vrai, plus il voit s'ouvrir devant lui de nouveaux et plus vastes horizons, et peu s'en faut qu'il ne s'en attriste. Aussi, de même que l'orgueil est familier aux insensés, un sentiment de modestie naturelle est le propre du sage, qui, en étudiant, cherche à connaître ce qu'il ignore. Et, quand il a trouvé la vérité, il cesse de la chercher, et il fait comme l'homme qui, après avoir trouvé le trésor après lequel il soupirail, s'arrête dans ses recherches, et se plaît à le montrer aux autres, et se prépare à le défendre courageusement, si on veut le lui ravir. C'est ainsi qu'agit le philosophe, qui, à la voie d'inquisition, par laquelle il cherche et trouve le vrai, fait succéder la voie de démonstration, par laquelle il se conlirme luimême dans la possession de la vérité, la communique aux autres et la met à l'abri des embûches et des assauts de ceux qui voudraient la combattre.
Il y a bien des vérités dans les doux ordres pliysique
(1) Colla veduta corla di una spanna [l^arad., XIX, 79),
et métaphysique desquelles nous sommes certains. Et ce serait une folie de chercher ces vérités, d'employerpour les trouver, la méthode d'inquisition; car, il n'y a rien à faire autre chose que de les démontrer . Et, si en parlant des choses physiques, nous avons trouvé l)eaucoup de vérités de cette sorte, comme l'existence de l'àme humaine, son immatérialité, son immortalité, etc., il y en a aussi dans l'ordre métaphysique, non pas seulement dans Tordre des concepts, comme nous l'avons vu dans la première partie de la métaphysique, c'est-à-dire dans la philosophie première, mais encore dans l'ordre de la réalité, comme nous l'avons déjà vu plus haut, en parlant des intelligences séparées, et comme nous le verrons en parlant de Dieu. Et qui peut douter qu'il y ait un Etre suprême ? Qui peut douter de sa perfection, de sa sagesse, de sa puissance et de sa bonté? Personne, pourvu que Ton ait encore une lueur d'intelligence. Le devoir du philosophe est donc ici de démontrer en possédant, et non pas de rechercher en doutant, afin de posséder. Les preuves, loin d'en être affaiblies, seront d'autant plus fortes et plus précises, que les adversaires de ces vérités sont plus rebelles à se rendre à la raison, et que le temps qui nous reste pour traiter ces matières si élevées, est plus restreint. Les raisons en quelque sorte condensées paraîtront plus efficaces.
Ce sujet mérite bien qu'on s'y applique, par sa hauteur et par son utilité ; et il ne nous reste plus, à ce terme de notre route, qu'à faire cette prière de Dante {Par,, XXXni) :
c( 0 Lumière souveraine, qui surpassez tellement les pensées humaines, faites que mon esprit vous revoie un instant telle que vous m'êtes apparue ;
« Faites que ma langue soit capable de laisser aux générations futures, au moins une étincelle de votre gloire (1). »
(1) 0 somma Luce, che tanto ti levi Da' coûcetli mortali^ alla mia mente Ripresta un poco di quel che parevi ;
E fa la lingua mia tanto possente, Ch' una favilla sol délia tua gloria Possa lasciarc alla fuluia geute.
Dieu est.
PourqmiVon dit: Dieu est, plutôt que: Dieu existe.
La raison en est rjiCexister, j)ar son élymologie et par l'usage que les plus grands philosophes en ont fait, signifie émanation dans l'être par une cause, comme Findiquent les mots ex-sistere, se tenir de ou yar. Voilà pourquoi, dans le langage strictement philosophique on dit mieux être, qu'exister, en parlant de Dieu. Et c^est ainsi que les anciens ne mettaient pas en tête de ce traité : Utriim Deus existât, mais : Utrxim Deiis sit. Et S. Thomas qui refusait à Thomme une connaissance propre de Dieu, et lui concédait seulement une connaissance analogique, pour les raisons que nous avons données plus haut, disait, en parlant de cette connaissance : « Toute connaissance propre, se termine à Vexistant {terminatiir ad existens) , c'est-à-dire à quelque nature qui reçoive Têtre particii^é : mais Dieu est l'être lui-même non pas par participation, mais auteur de la participation : voilà pourquoi Dieu est inconnu {S^tp. ep. ad Col. I, i, 4). »
Dé fin i tion de D ieu .
Si nous voulons démontrer que Dieu est, il faut nécessairement déterminer ce qu'il est : de même que. si je veux démontrer qu'il y a un lion en ce pays, il faut que je commence par sa définition. Elle ne sera point o'éelte avant la démonstration; elle sera plutôt nominale : puis elle se changera en réelle. Nous disons donc que Dieu est l'Etre très-parfait, c'est-à-dire tel qu'on ne peut en concevoir un plus parfait. Etre, dont les perfections sont sans limites.
Conclusion. — L'Ftre infiniment parfait est.
1"" Il y a un être non produit, nécessaire, cause première : or, l'être non produit, nécessaire, cause première est intiniment parfait : donc, l'Etre infiniment parfait est. Ici, tout est à prouver : commençons par la proposition que nous avons mise à la i)lace de la majeure, bien que ce ne soit pas une majeure.
a) Il y a un être non produit. Ou toutes les choses qui existent sont produites, ou il y a au moins un être non produit; or, il est absurde de dire que toutes les
choses soient produites; donc, il y a au moins un être non produit. En effet, h produit^ qui est relatif, demande nécessairement quelque chose avec lequel il soit en relation, c'est-à-dire, le produisant : et si celui-ci est lui-même produit, la même question se renouvellera. Que Ton admette, si Ton veut, une série infinie dans les productions, pour le moment présent, peu importe. En effet, puisque toute la série sera constituée de termes qui seront des êtres produits, le besoin d'admettre un être non produit n'en existera pas moins et sera même infiniment plus grand : car, toute la série sera un relatif qui demandera essentiellement quelque chose avec lequel il soit en relation. De plus, nous avons dit au moins un, parce que dans cette leçon, nous faisons abstraction de Vîinité de l'Etre parfait, c'est-à-dire de Dieu.
1)) Ily a un être nécessaire. Ou toutes les choses qui existent sont contingentes, ou il y a au moins im être nécessaire ; or, il est absurde de dire que toutes les choses sont contingentes; donc, il y a au moins un être nécessaire. Et, en eéfet, le contingent est ce qui n'est pas déterminé à exister par sa propre essence, et, par conséquent, n'a pas en soi la raison suffisante de son existence. Le nécessaire, au contraire, est ce qui est déterminé à être par sa propre essence, et, par conséquent, a en soi la raison suffisante de son être propre. Or, le principe Nihil est sine ratione sufficieiiti, rien oi'est sans zme raison suffisante de son être, est trèscertain et très-évident. Si ce qui est n'avait pas de raison suffisante, ce qui est ne serait point : et si l'on veut à toute force qu'il soit, il faudra dire en même temps qu'il est et çju'il n'est pas : et cela entraîne la violation du principe de contradiction, critérmm de toute vérité. Mais revenons à notre argument. Il est absurde que toutes les choses soient contingentes, car, si toutes étaient contingentes, ni chacune, ni toutes n'auraient de raison suffisante d'exister, et, par conséquent, ne pourraient exister. Or, c'est un fait qu'elles existent; donc, on doit en trouver la raison dans un être non contingent et nécessaire. Ici encore, le recours puéril à une série infinie ne diminue pas, mais aug-
mente infiniment la nécessité d'an être dans lequel on trouve la raison suflisante de l'existence des contingents. Sans doute, un contingent peut avoir la raison | suffisante immédiate de son existence dans un autre; contingent, celui-ci dans un autre, et ainsi de suite : mais, ou bien il faudra reconnaître l'être nécessaire, dans lequel se trouve la raison suffisante de toute la série, ou bien celle-ci sera comme une immense pyramide sans fondement, qui, par conséquent, ne pourra se tenir debout.
c) Il y a tme cause première. Ou toutes les choses qui existent sont des causes causées, et, conséquemment, causes et effets en même temps, ou il y a au moins une cause non causée, c'est-à-dire une cause qui n'est pas un effet; or, il répugne absolument que toutes les choses existantes soient des causes causées ; donc, il faut reconnaître au moins une cause non causée, qui, par cela môme, s'appelle cause première. Les précédents arguments peuvent servir de modèle pour développer celui-ci, et montrer qu'il est inutile de recourir à une série de causes causées, parce que cette série supposée augmente infiniment la nécessité d'une cause non causée.
Donc, la première proposition est démontrée avec une rigueur philosophique aussi grande que possible : de sorte que personne ne peut révoquer en doute qu'il y ait un être non produit, nécessaire, et cause première. Mais, quel sera-t-il? Pour le déterminer, arrivons à la démonstration de la proposition qui tient lieu de mineure dans l'argument proposé au commencement. Elle était ainsi exprimée : Vètre non 'produit, nécessaire et cause première est VEtre très-parfait
a) L'être limité dans ses perfections, doit être produit, contingent^ effet ; donc, le non produit, le nécessaire, la cause première, n'est pas limité dans ses perfections, et, conséquemment, est très-parfait. En effet, où il y a des limites, on doit reconnaître une cause limitante : autrement, ces limites, déterminées de telle ou telle sorte, seraient sans raison suffisante : ce qui est absurde. Or, les limites sont les modes de l'Ôtre limité dans une essence spéciale; donc, ce({ui est
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la raison suffisante des limites, doit être la raison suffisante de l'être lui-même dans son essence déterminée. Prenons un exemple : L'âme humaine est un être intelligent limité dans sa perfection essentielle. Les limites qui la déterminent, doivent avoir une raison suffisante : et oii la trouveront-elles? Dans Tessence d'être intelligent? Nullement : car si cela était, un être intelligent d'une plus rare perfection répugnerait. L'âme s'est-elle posée à elle-même les limites de son être? Ce serait absurde de le dire. Car elle aurait agi avant d'exister : elle aurajt, par son opération, opéré sur la constitution première de son essence : ce qui renferme une contradiction évidente- Donc, il est nécessaire de dire que celui qui a limité les perfections de l'être de l'âme, est celui qui a produit l'être lui-même, c'est-à-dire que l'âme, ^arce qu'elle est Imitée dans son être, doit être produite dans son être, et, par conséquent, n'est pas cause première. Et l'on devra en dire autant de tout être limité dans la perfection de son être. Donc, il faut admettre comme vraie, la conséquence où nous disions que le non produit, le nécessaire, la cause "première, ne peut en aucune façon être limité dans la perfection de son être, et, par conséquent, est très-parfait.
h) Le concept du non produit, du nécessaire, de la cause première, doit renfermer idéalement son actuation ; or, le concept de l'être limité ne renferme pas son actuation ni son existence ; donc, nous ne pouvons, en aucune façon, dire que le non produit, le nécessaire, la cause première soit limité dans son être. Il est certain qu'il faut raisonner de Tordre idéal, comme de l'ordre réel. Après cette observation, nous dirons que si le concept de l'être non produit, nécessaire et cause première, ne renfermait pas l'actuation existante en lui, il n'y aurait pas de raison suffisante de sa propre actuation réelle, et, cette raison suffisante manquant, il serait, comme il est clair, un être produit contingent ot nullement cause première. La majeure est donc vraie : la mineure ne l'est pas moins. Car, on peut parfaitement concevoir le limité comme non existant, en le concevant comme possible, sans que,, pour cela, ce
concept sou absurde, ou que Tessence du limité ne soit pas conçue. Donc, le limité, qui existe, ne peut avoir en soi la raison suffisante de sa propre existence. De là, la conséquence déduite : le non produit, le nécessaire, la cause première est, dans la perfection de son être, sans limites, c'est-à-dire très-parfait.
Toutefois, il faut observer que, bien que nous ne [)arlions pas encore de Tunité de Tetrc très-parfait, il est cependant clair qu'un être non produit sera, par cela môme, nécessaire, et sera aussi une cause non causée, c'est-à-dire première. En effet, s'il était contingent, il serdiii 2)rodîfAt par cela même. On peut en dire autant des deux autres termes nécessaire et cause premiêre : car, un être ne peut pas être nécessaire san^ être non produit, et ainsi de suite. Il est donc évidemment démontré, qu'il y a un être qui est en même temps, non produit, nécessaire, cause première, et, par cela même, très-parfait, c'est-à-dire sans limite dans ses perfections, de telle sorte que rinlelligence ne peut en concevoir un plus excellent. Or, c'est la définition de Dieu; donc, DIEU EST.
2' Cette vérité est très-rigoureusement confirmée par l'existence des trois ordres, logique, physique et moral. Tout ordre demande une cause ordonnatrice supérieure à Tordre lui-même, et que l'on peut appeler premier moteur : et c'est ce que l'on voit en toute chose.
a) L'existence de Dieu, une fois admise, iJ est facile d'expliquer l'existence de cet ordre logique par lequel toutes les créatures rationnelles se réunissent dans la même vérité, de façon à ce que le jugement de chacune relativement aux vérités nécessaires, soit et doive être conforme aux jugements de toutes les autres. Si l'on admet que cet ordre ])rovient d'un moteur premier et universel , qui communique sa propre lumière à toutes les créatures rationnelles ; et, par un magistère naturel, leur fait admettre les mêmes ])rincipes, on donne une raison très-suftisanle de cet ordre. Au cuniraire, sans Dieu et sans moteur universel, Tordre logique n'est qu'une vaine supposition, un mystère inexplicable, et même une absurdité.
h) En outre, si comme Ten^eii^iie la raison, on admet
Dieu comme législateur suprême, et moteur universel de l'ordre moral de toutes les créatures rationnelles, cet ordre a un véritable et solide fondement : et Ton a la raison suffisante des remords de l'âme coupable, de la tranquille sécurité, de la bonne conscience, des préceptes et des lois humaines, des récompenses et des châtiments, et de la distinction entre la vertu et le vice. Si, dans cette vie, les rapports entre la vertu et le vice paraissent mal entendus, c'est une chose qui, loin de l'affaiblir, confirme la persuasion générale que ce législateur souverain s'est réservé de les rétablir dans une autre vie, relativement à laquelle la présente n'est qu'une épreuve. Mais, sans Dieu, cet ordre disparaît; le monde moral ne nous apparaît plus que comme une tyrannie, un mensonge, une illusion perpétuelle, sans but et sans nom.
c) Enfin, si l'on admet un premier moteur de l'ordre physique, très-parfait, et, par conséquent, très-rare et très-puissant;, on peut, sans grande difficulté, expliquer, comment dérivent de lui, tous les genres et toutes les espèces des vivants, tous les changements divers des êtres corporels, et cet enchaînement admirable par lequel tout l'univers ressemble à une lyre bien accordée, qui chante un hymne perpétuel de louange à celui qui en a harmonisé les cordes avec tant de sagesse. Et là-dessus il faut remarquer a) que la cause première de cet ordre harmonieux, résulte des natures ellesmêmes de chaque individu, et, par conséquent, doitêtre cherchée dans Fauteur de ces natures : l) qu'il doit y avoir un moteur commun, car toute chose a son existence et ses opérations liées avec l'existence et les opérations des autres ; ainsi, par exemple, celui qui a fait la lumière doit être le même que celui qui a donné l'être aux plantes, et formé les yeux des animaux, car les premières n'auraient point la vie, et l'organisme des seconds serait sans but, si la lumière n'existait pas. Et Ton peut en dire autant de toutes les choses créées.
Quand bien même il n'y aurait que cela, il faudrait donc admettre Dieu comme un postulatum à concéder, pourvu qu'on en comprenne les termes y autrement il
faudrait déterminer les trois ordres logique, moral et physique.
6"" Voilà pourquoi le genre humain tout entier a toujours été unanime dans sa croyance à la divinité, bien qu'un grand nombre de peuples Talent diversement altérée, surtout par le polythéisme. Ce consentement universel de tous les hommes et de tous les siècles doit être regardé comme une preuve certaine de la vérité, car il peut provenir seulement de la connaissance de la vérité, et non pas de causes particulières, ainsi que nous Tavons prouvé ailleurs : à moins que Ton admette cette absurdité qu'un effet universel peut dériver d'une cause particulière.