SOIXANTE-QUINZIÈME LEÇON
Dieu est intelligence, amour, vie : il est immuable, éternel,
et immense.
Nous allons continuer à traiter des attributs divins {ibsoUis, et il faut remarquer que dorénavant en parlant de Dieu, nous l'appellerons désormais avec S. Thomas, rpsum Esse, l'Etre par essence, et nous prendrons ces deux mots dans la signification que nous avons indiquée à la fm de la leçon précédente.
Conclusion P^ — Dieu est intelligence.
Il est évident qu'il y a en Dieu intellect et volonté, car a) les facultés immatérielles de l'intelligence et de la volonté se trouvent dans les créatures, qui sont des effets, et doivent se trouver en Dieu, qui est leur cause; h) l'ordre très-sage de choses créées, et leurs essences supposent les idées archétypes d'un intellect suprême, et l'existence de cet ordre et de ses essences supposent une volonté qui actue, c'est-à-dire productrice et ordonnatrice. Cependant, en disant que Dieu est intelligence nous voulons dire : 1° que son intellect est essentiellement en acte ; 2° que cet acte est une compréhension infinie de Dieu lui-même; S"* que cet acte est son essence elle-même.
l*" Il est clair que l'intellect divin ne peut pas être actué en recevant de ce qui lui est extrinsèque ses espèces intelligibles : car toutes les choses doivent être faites par Dieu, et, par conséquent, connues avant d'être faites. Donc, l'essence même de Dieu sert d'espèce intelligible, avec laquelle Dieu engendre le verbe intellectuel, terme de la connaissance par laquelle il se connaît lui-même. Mais a) l'essence de Dieu est son être, et, par suite, elle est toujours présente à l'intelK
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rgence et cognoscible : et h) parce que ce serait une imperfection de passer de la puissance de se comprendre à Tacte, il faut di?e que lintellect divin est toujours essentiellement en acte.
2'' La connaissance est d'autant plus parfaite que a) Tespèce intelligible représente mieux la chose que Ton connaît, et l) que la puissance coc^noscitive est plus parfaite. Mais ici, il n'y a point d'espèce intelligible; c'est l'essence qui en tient lieu, et la puissance cognoscitive est proportionnée à l'être divin, et, par conséquent, infinie, puisque cet être est infini. Donc, Dieu se connaît lui-même autant qu'il est cognoscible : donc, il se comprendra lui-même. Et déjà, en parlant de la connaissance des intellects créés, nous avons dit qu'elle se fait essentiellement par la génération d'un verbe qui est l'image de la chose connue ; et, de même que la chose connue est exprimée dans son image, de même le verbe mental est une expression intellectuelle de la chose connue. Mais, en parlant de la connaissance en général, et de l'intellective en particulier, nous avons démontré que le connaissant, par la génération du verbe, devient la chose connue, qui est immatériellement dans le verbe : et conséquemment, au moyen du verbe par lequel le connaissant se connaît lui-môme, il se double, pour ainsi dire, et se donne à lui-même, pris réellement, une nouvelle existence intentionnelle en soi-même. Après ces observations nous dirons que Dieu le Verbe, par lequel Dieu connaissant se dit lui-même, est rimage adéquate de lui-même, précisément parce que Dieu se comprend lui-même. Mais dans l'essence divine, comme Cause première et Etre infini, toutes les choses sont contenues éminemment; donc, le verbe par lequel Dieu se connaît lui-même, et se dit lui-même, est le Verbe par lequel Dieu connaît tontes les cJioses et dit toutes les choses. L'esprit humain sur les ailes de sa puissance naturelle peut aller jusque-là mais il ne lui est pas donné de s'avancer plus loin. Il ne fait que balbutier, pour ainsi dire^ si l'on compare ce qu'il comprend aux enseignements de la révélation sur ce même Verbe. Devant cette lumière éclatante et inac-
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cessible, le philosophe ferme les yeux et cesse un instant d'être philosophe ; il ne raisonne plus, il croit, et il arrive au sommet de la grande et véritable philosophie.
'd"" Nous disons, enfin, que Tacte par lequel Dieu se connaît, est son essence même : autrement ce serait un être potentiel qui se perfectionnerait par l'acte et il ne serait point ripsum Esse dont nous parlions; donc, nous pouvons dire : Dieu est intelligence^ c'est plus vrai que de dire : Dieu a V intelligence.
Conclusion IP. — Dieu est amour.
Nous supposons, d'après ce que nous avons dit dans la conclusion précédente, la volonté divine, et nous voulons dire : 1° que l'amour est essentiel en Dieu; 2'' que cet amour est infini; 3'' qu'il est l'essence divine elle-même.
1° Il est essentiel, parce que l'objet aimable, qui est l'essence divine, est essentiellement présent à sa volonté, et que Dieu ne peut pas aller de la puissance à l'acte. 2*" Il est infini, parce que la puissance d'aimer est proportionnée \a) k\d^ puissance de connaître; h) à l'objet aimable connu. Or, la puissance est infinie, et l'objet est infini et infiniment compris ; donc, cette puissance d'aimer sera infinie, et son acte sera aussi infini. S"" Il est V essence divifie elle-même, autrement celle-ci n'étant pas son acte serait en puissance à cet acte, et ne serait point ripsum Esse, Donc, Dieu est amour. Mais ici il faut observer : 1° que, de même que Dieu, en engendrant son verbe, se connaît lui-même et connaît toute chose, de même, en s'aimant, il aime en soi et avec soi toutes choses; 2° que l'amour étant une tendance à ce qui est connu, suppose essentiellement la génération du verbe par lequel se fait la connaissance; 3" que Dieu étant connu, comme nous l'avons dit dans le Verbe, qui a la réalité de l'essence divine elle-même, il faut nécessairement admettre que l'amour procède non-seulement, de Dieu connaissant, mais encore du Verbe dans lequel il est connu (1).
(I) Que l'on ne s'imagine pas que nous veuillions expliquer par là le mystère de la Trinité, que la foi nous enseigne. Les pensées les plus élevées delà philosophie ne sont qu'un pâle rayon, en comparaison de cette lumière inaccessible
Corollaire, — De ce que Tacte cognoscitif et rameur divin sont infinis, et de ce qu'ils s'identifient avec son essence, il suit que Dieu a un seul Verbe et un seul amour : avec celui-là, il se connaît lui-même^ et toutes les choses; avec celui-ci, il s'aime lui-môme et toutes les choses, et ce Verbe est Dieu, et cet amour est Dieu. Il est clair aussi, d'après ce que nous avons dit sur la liberté de Thomme, que Dieu étant Tobjet adéquat de la volonté divine, Tamour par lequel il s'aime lui-même n'est pas libre, mais nécessaire.
Conclusion IIl^ — Dieu est vie.
La vie, comme nous l'avons démontré ailleurs, est l'opération immanente; or, en Dieu, il y a l'opération immanente de l'intellection et de la volition; donc, il y a la vie en lui. Mais quelle est l'opération immanente de l'intellect et de la volonté? L'mtelligence qui est Dieu, l'amour qui est Dieu; donc, l'intelligence et l'amour en Dieu étant son essence même, on devra dire non pas que Dieu vit, mais qu'il est la vie elle-même.
Conclusion IV°. — Dieu est immuable.
S'il ne l'était point, il ne serait pas Dieu. En effet :
1° Précisément parce que Dieu est trés-parfait et Tlpsuon Esse, il ne peut pas y avoir en lui de puissance, mais c'est un acte très-pur. S'il changeait, il^ y aurait en lui la puissance d'être ce qu'il n'était point avant ce changement. 2^ Il est évident que la mutation demanderait quelque chose de substantiel ou d'accidentel : alors il n'aurait plus cette simplicité dont nous avons démontré la nécessité. 3'' Il est infini ; donc il ne peut rien acquérir qu'il n'ait; rien perdre, parce qu'il cesserait d'être infini.
Corollaire. — Donc, tout acte que Ton conçoit en Dieu relativement aux créatures, de connaissance, de puissance, d'amour, ou autre, ne lui ajoute rien de réel, mais peut seulement résulter d'un nouveau rapport que les créatures prennent vis-à-vis de lui. Voilà pour-
(le la révélation ; cl il est vrai cepcndaûl que, sans la révélation, la philosophie ne s'élèverait pas si haut. En tout cas, ce qui constitue proprement ce mystère est la subsliintialitc des trois personnes distinctes. Or, c'est une chose que rintollect créé, non-seulement ne peut pas démontrer, mais qu'il ne peut même pas soupçonner />ar lui-mânt.
quoi les relations des créatures, vis-à-vis de Dieu, sont réelles : celles de Dieu vis-à-vis des créatures sont de raison, parce qu'en Dieu, il n'y a pas un fondement distinct, propre, et réel de la relation vis-à-vis des créatures (1). Et pour nous servir d'une comparaison, sur ce sujet si extraordinaire, supposons que je voie une muraille tout entière, je verrai sans un nouvel acte de vision les objets qui se rangeront successivement devant cette muraille. Il est certain que ce que nous disions tout à l'heure de Dieu dépasse notre raison, mais il doit nous suffire de l'admettre en vertu de la démonstration que nous avons faite.
Conclusion V^ — Dieu est éternel. On doit s'élever, par la connaissance analogique, des choses contingentes et terrestres aux choses éternelles et célestes. C'est ainsi que pour avoir le concept de l'éternité il faut le tirer du temps. Gomme nous l'avons dit dans la philosophie première, le temps est le nonibre du mouveriient sous le rai^'port de Tantériorité et de la postériorité : numerus motus secimdwn prius et posterius. Dans le mouvement il y a deux termes, le terme a quo et le terme ad quem : entre les deux est le passage, ou le changement de l'un à l'autre. Enlevons les termes, enlevons la succession, retenons cependant le concept de durée, et nous aurons une notion imparfaite, mais cependant juste, de l'éternité. Aussi, comme l'éternité ne peut se trouver cju'en Dieu, Boèce l'a bien définie en disant : jEternitas est intermindbilis vitce tota simul et perfecta possessio (III. de Consol. philos. ^ pros. 2). L'Etre nécessaire, V Ipsum Esse ne peut avoir de terme a quo, par lequel il commence à être, ni de terme ad quem, dans lequel son être cesse ou peut cesser : l'être immuable ne peut avoir de succession dans son être; donc, il est éternel, et totus simul- Corollaire, -^ On voit bien, d'après cela, que c'est
(1) « Relationes qiise dicuntur de Deo ex tempore, non sunt in ipso realiter, scd solum secunduni rationcm. Ibi enim est relalio ubi realiter aliquid dependet ab altero, \el simpliciter, vel secundum quid. Et idée cum Deus ab altère nullo dependeat, sed e converso oniniu ab ipso dependeant, in rébus aliis sunt relationes ad Deum reaies, in ipso autem ad rcs secundum ralionem tantum, prout intellectus non polest infelligere relalionem imjus ad illud^ nisi e converso inte'Jigat relationem illius ad hoc. » (S. Th., Quœst. disp, 7, de simpl., art. 1,|
improprement qu'on dit de la durée qu'elle est éternelle en parlant des créatures. Premièrement, parce que toute créature a un commencement et dépend dans son être de la cause première, que cet être finit ou peut finir. En effet, bien que les substances séparées de la matière soient incorruptibles, toutefois il ne répugne pas intrinsèquement qu'elles soient annihilées par la puissance divine considérée oJjsolumenf, ainsi que nous l'avons dit en parlant de Timmorlalilô de Fàme. A propos de ces substances et des âmes humaines, il faut se rappeler ce que nous avons dit de la puissance cibsolue, et de la puissance ordonnée de Dieu. De plus, les créatures corruptibles changent dans leur être, et les créatures incorruptibles comme les intelligences séparées et les âmes humaines, après qu'elles ont quitté leur corps, ont des changements et des successions dans leurs actes. Dieu seul est le moteur universel immobile, comme S. Thomas l'a dit d'après Aristote.
Conclusion VP. — Dieu est immense.
Immense, d'après l'étymologie du mot, veut dire, non mesuré, ou non mesurable. Cet attribut indique donc une propriété qu'a l'être divin de n'être circonscrit dans aucun lieu, ni par aucune limite, tellement qu'il se trouve dans toute partie assignable de l'espace, de façon à ce qu'il est tout entier partout, et tout entier dans chaque partie de l'espace.
1° C'est une perfection de se trouver ainsi dans tous les points assignables de l'espace; donc, elle doit se trouver en Dieu qui est très-parfait.
2'' Si Dieu n'était pas immense, son essence serait déterminée à être entre certaines limites : mais cette détermination répugne. En effet : a) ou elle provient en Dieu d'une cause extrinsèque, mais on ne peut pas l'admettre, vu son indépendance essentielle, et la dépendance essentielle de toutes les choses à son égard; h) ou elle provient de son essence même, mais cela est absurde, puisque cette essence, qui est Y Ipsum Esse, ne peut pas se poser à elle-même des limites.
Et, bien (ju'en parlant de l'àme humaine, nous ayons expliqué comment elle peut être toute en chaque par-
tie du corps, et que Ton voie suffisamment comment il faut concevoir l'immensité divine, toutefois il est i)on de traiter ce point de nouveau, en donnant exactement la doctrine de S. Thomas : « Le tout se dit par rapport aux parties. Or, il faut observer, qu'il y a deux espèces de parties : il y a les parties de Tessence, comme la forme, et la matière, qui s'appellent parties du composé, et comme le genre et la différence, qui s'appellent parties de l'espèce ; et il y a les parties de la quantité, en lesquelles se divisent un corps quantitatif quelconque. Ce qui est dans un lieu avec une totalité de quantité, ne peut pas être hors de ce lieu, parce que la quantité de la chose, qui est dans le lieu, est commensurée à la quantité du lieu, et, par conséquent, il n'y a pas de totalité de quantité, s'il n^y a pas de totalité de lieu. Mais la totalité d'essence n'est pas commensurée à la totalité du lieu. Donc, il n'est pas nécessaire que ce qui est tout d'une totalité d'essence, en un lieu quelconque, ne soit point en dehors de ce lieu. Et c'est ce qu'on voit même dans les formes accidentelles, qui ont accidentellement la quantité : ainsi la blancheur est toute entière dans chaque partie de la surface blanche, relativement à la totalité de l'essence, parce qu'elle se trouve en chaque partie de la surface, selon la raison parfaite de son espèce. Mais si Ton considère la totalité, suivant la quantité, que cette blancheur 3.per accidens, en ce cas, elle n'est pas toute en chaque partie de la surface. Mais, dans les substances incorporelles^ il n'y a ni per se, ni per accîde7is, d'autre totalité que celle de l'essence. Par conséquent, de même que nous avons dit que l'âme humaine est toute en chaque partie du corps, de même nous disons que Dieu est tout en toutes choses et en chaque chose {Smnm,, 1, 8, 2). » Dieu est donc immense : il se trouve substantiellement dans tout point assignable de l'espace, qu'il y ait, ou qu'il n'y ait pas en ce point, des créatures corporelles ou incorporelles. D'oii l'on voit que l'immensité divine est un attribut absolu, et, conséquemment, avant la création du monde, Dieu n'était pas dans le monde, mais de toute éternité il était immense, et il était en lui-même.