‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 110 sur 117 · II · texte numérisé non relu

II

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comme cette dernière preuve est fundée sur la définition de ces deui choses indivisible et étendue , on va achever et consommer la démonstration.

Un indivisible est ce qui n'a aucune partie, et Tétendue est ce qui a diverses parties séparées. Sur ces définitions, je dis que deux indivisibles, étant unis, ne font pas une étendue.

Car, quand ils sont unis, ils se touchent chacun en une partie ; et ainsi les parties par où ils se touchent ne sont pas séparées, puisque autrement elles ne se toucheraient pas. Or, par leur définition ils n'ont point d'autres parties ; donc ils n'ont pas de parties séparées , donc ils ne sont pas une étendue , par la définition de rétendue qui porte la séparation des parties.

On montrera la môme chose de tous les autres indivisibles qu'on y joindra, par la même raison. Et partant, un indivisible, multiplié autant qu'on voudra, ne fera jamais une étendue. Donc il n'est pas de même genre que l'étendue, par la définition des choses du même genre.

Voila comment on démontre que les indivisibles ne sont pas de même genre que les nombres. De la vient que deux unités peuvent bien faire un nombre, parce qu'elles sont de même genre ; et que deux indivisibles ne fout pas une étendue, parce qu'ils ne sont pas de même genre.

D'où l'on voit combien il y a peu de raison de comparer le rapport qui est entre l'unité et les nombres a celui qui est entre les indivisibles et l'étendue.

Mais si l'on veut prendre dans les nombres une com-<

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paraison qui représente avec justesse ce que nous considérons dam rétendue, il faut que ce soit le rapport du zéro aux nombres. C^ar le zéro n'est pas du même genre que les nombres, parce que, étant multiplié, il ne peut les surpasser. De sor4e que c'est un véritable indi^ visible de nojmbre, comme l'indivisible est un véritable zéro d* étendue. On trouvera un pareil ilipport entre le repos et le mouvement, et entre un instant el le temps; car toutes ces cboses sont hétérogènes a leurs grandeurs, parce que, étant inCniment multipliées , elles ne peuvent jamais faire que des indivisibles, non plus que les indivisibles d'étendue, et par la même raison; Et alors on verra une correspondance parfaite entre ces choses ; car toutes ces grandeurs sont divisibles a l'infini, sans tomber dans leurs indivisibles, de sorte qu'elles tiennent toutes le milieu entre l'infini et le néant.

Voila l'admirable rapport que la nature a mis entre ces choses, et les deux merveilleuses inûnités qu'elle a proposées aux hommes, non pas a concevoir, mais a admirer; et, pour en Gnir la considération par une dernière remarque, j'ajouterai que ces deux infinis, quoique infiniment différens, sont néanmoins relatifs l'un a l'autre, de telle sorte que la connaissance de l'un mène nécessairement à la connaissance de l'autre.

Car dans les nombres, de ce qu'ils peuvent toujours être augmentés, il s'ensuit absolument qu'ils peuvent toujours être diminués, et cela est clair ; car si Ton peut multiplier un nombre jusqu'à cent mille, par exemple, on peut aussi en prendre une cent-millième

iSi PENSÉBS DE PASCAL.

partie, en le divisant par le même nombre qu'on le multiplie ; et ainsi tout terme d'augmentation deviendra terme de division, en cliangeant l'entier en fraction. De sorte que l'augmentation infinie enferme nécessairement aussi la division inûnie.

Et dans l'espace, le même rapport se voit entre ces deux inCnis contraires, c'est-h-dlre que, de ce qu'un espace peut être infiniment prolonge, il s'ensuit qu'il peut être infiniment diminué, comme il paraît en cet exemple : si on regarde au travers d'un verre un vaisseau qui s'éloigne toujours directement, il est clair que le lieu du corps diaphane, où l'on remarque un point tel qu'on voudra du navire, haussera toujours par un flux continuel, à mesure que le vaisseau fuit. Donc, si la course du vaisseau est toujours alongée et jusqu*a J'infini, ce point haussera continuellement; et cependant il n'arrivera jamais a celui où tombera le rayon horizontal mené de l'œil au verre, de sorte qu'il en approchera toujours sans y arriver jamais, divisant sans cesse Tespace qui restera sous ce point horizontal , sans y arriver jamais. D'où l'on voit la conséquence nécessaire qui se tire de l'infinité de l'étendue du cours du vaisseau a la division infinie et infiniment petite de ce petit espace restant au-dessous de ce point horizontal.

Ceux qui ne seront pas satisfaits de ces raisons, et qui demeureront dans la croyance que l'espace n'est pas divisible a l'infiui, ne peuvent rien prétendre aux démonstrations géométriques; et, quoiqu'ils puissent être éclairés en d'autres choses, ils le seront fort peu

PENSEES DE PASCAL. i85

en celle-ci. Car on peut aisément être très-habile homme et mauvais géomètre.

Mais ceux qui verront clairement ces vérités pourront admirer la grandeur et la puissance de la nature dans cette double infinité qui nous environne de toutes parts; et apprendre , par celte considération merveilleuse, ^ se connaître eux-mômes, en se regardant placés entre une infinité et un néant d*étendue, entre une infinité et un néant de nombre, entre une infinité et un néant de mouvement, entre une infinité et un néant de temps. Sur quoi on peut apprendre a s'estimer son juste prix , et former des réflexions très-importantes, qui valent mieux que tout le reste de la géométrie môme.

J'ai cru être obligé de faire cette longue considération en faveur de ceux qui, ne comprenant pas d'abord cette double infinité, sont capables d'en être persuadés. Et, quoiqu'il y en ait plusieurs qui aient assez de lumière pour s'en passer, il peut néanmoins arriver que ce discours, qui sera nécessaire aux uns^ ne sera pas entièrement inutile aux autres.

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ARTICLE IIL

De l'art de persuader.

Vart de persuader a un rapport nécessaire k la manière dont les hommes consentent k ce qu'on leur propose, et aux conditions des choses qu'on veut faire croire.

Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par oii les opinions s'insinuent dans l'âme, qui sont ces deux principales puissances : l'entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement ; car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées; mais la' plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté ; car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés k croire, non pas par la preuve, mais par l'agrément. Cette voie est basse, indigne, et étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire , et môme de n'aimer, que ce qu*il sait le mériter.

Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous Tart de persuader; car elles sont infiniment au-dessus de la nature ; Dieu seul peut les meltre dans l'âm^, et par la manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement qui prétend

devoir être juge des choses que la Tolonté choisit , et pour guérir cette voloutc infirme, qui s'est toute corrompue par ses indignes attachemens. Et de la vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines, on dit qu'il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe ; les saints, au contraire, disent, en parlant des choses divines, qu'il faut les aimer pour les connaître , et qu'on n'entre dans ta vérité que par la charité, dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences.

En quoi il paraît que Dieu a établi cet ordre surnaturel , et tout contraire a l'ordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre, en faisant des choses profanes ce qu'ils devaient faire des choses saintes, parce qu'en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. Et de la vient l'éloignement où nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne, tout opposée a nos plaisirs. Dites-nous des choses agréables, et nous vous écouterons, disaient les Juifs a Moïse : comme si l'agrément devait régler la croyance 1 Et c'est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste, qui la charme et qui l'entraîne.

Je ne parle donc que des vérités de notre portée ; et c'est d'elles que je dis que l'esprit et le cœur sont comme les portes par où elles sont reçues dans l'âme ; mais que bien peu entrent par l'esprit, au lieu qu'elles y sont

introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté, sans le conseil du raisonnement 1

Ces puissances ont chacune leur§ principes et les premiers moteurs de leurs actions.

Ceux de Tespritsont des vérités naturelles et connues à tout le monde y comme que le tout est plus grand que sa partie, outre plusieurs axiomes particuliers ^ que les uns reçoivent, et non pas d'autres ; mais qui, dès qu'ils sont admis, sont aussi puissans, quoique faux, pour emporter la croyance, que les plus véritables.

Ceux de la volonté sont de certains désirs naturels et communs a tous les hommes, comme le désir d*être heureux, que personne ne peut ne pas avoir, outre plusieurs objets particuliers que chacun suit pour y arriver, et qui, ayant la force de nous plaire, sont aussi forts, quoique pernicieux en eiïet, pour faire agir la volonté, que s'ils faisaient sou véritable bonheur.

Voila pour ce qui regarde le$ puissances qui nous portent à consentir.

Mais, pour les qualités des choses que nous devons persuader, elles sont bien diverses.

Les unes se tirent, par une conséquence nécessaire, des principes communs et des vérités avouées. Celles-là peuvent être infailliblement persuadées ; car, en montrant le rapport qu*elles ont avec les principes accordés, il y a une nécessité inévitable de convaincre ; et il est impossible qu'elles ne soient pas reçues dans Tâme dès qu'on a pu les enrôler a ces vérités déjà admises. Il y en a qui ont une liaison étroite avec les objets de notre satisfaction ; et celles-là sont encore reçues avec

certitude. Car aussitôt qu*on fait apercevoir k Tâme qu'une chose peut la conduire a ce qu'elle aime souverainement, il est inévitable qu'elle ne s'y porte avec joie.

Mais celles qui ont cette liaison tout ensemble , et avec les vérités avouées et avec les désirs du cœur, sont si sûres de leur effet qu'il n'y a rien qui le soit davantage dans la nature , comme, au contraire, ce qui n*a de rapport ni a nos croyances, ni a nos plaisirs, nous est importun, faux, et absolument étranger.

En toutes ces rencontres il n'y a point a douter. Mais il y en a où les choses qu'on veut faire croire sont lien établies sur des vérités connues, mais qui sont en même temps contraires aux plaisirs qui nous touciient le plus. Et celles-là sont en grand péril de faire voir, par une expérience qui n'est que trop ordinaire, ce que je disais au commencement , que cette âme impérieuse, qui se. vantait de n'agir que par raison, suit, par un choix honteux et téméraire, ce qu'une volonté corrompue désire, quelque résistance que l'esprit trop éclairé puisse y opposer.

C'est alors qu'il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté ; et que la connaissance de l'une et le sentiment de l'autre font un combat dont le succès est bien incertain, puisqu'il faudrait, pour en juger, connaître tout ce qui se passe dans le plus iutérieur de l'homme, que l'homme même ne connaît presque jamais.

Il paraît de Ta que , quoi que ce soit qu'on veuille persuader, il faut avoir égard a la personne a qui on en veut , dont il faut connaître l'esprit et le cœur^ quels

i90 PENSÉES DB PASCAL.

principes il accorde , quelles choses il aime ; et ensuite remarquer dans la chose dont il s'agit quel rapport elle a avec les principes avoués ou avec les objets censés délicieux , par les charmes qu'on leur attribue. De sorte que l'art de persuader consiste autant en celui d'agréer qu'en celui de convaincre , tant les hommes se gouvernent plus par caprices que par raison !

Or^ de ces àe^i méthodes, l'une de convaincre, l'autre d*agréer, je ne donnerai ici les règles que de la première ; et encore au cas qu*on ait accordé les principes, et qu'on demeure ferme h les avouer : aulrement je jie sais s'il y aurait un art pour «iccommoder les preuves a l'inconstance de nos caprices. La manière d'agréer est bien, sans comparaison, plus difncile, plus subtile, plus utile, et plus admirable; aussi, si. je n'en traite pas, c'est parce que je n'en suis pas capable ; et . je m*y sens tellement disproportionné, que je crois pour moi la chose absolument impossible.

Ce n'est pas que je croie qu'il y ait des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer ; et que celui qui les saurait parfaitement connaître et pratiquer ne réussit aussi sûrement a se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes, qu*à démontrer les élémens de la géométrie h ceux qui ont assez d'imagination pour en comprendre les hypothèses. Mais j'estime, et c'est peut-être ma faiblesse qui me le fait croire, qu'il est impossible d'y arriver. Au moins je sais que, si quelqu'un en est capable , ce sont des personnes que je connais, et qu'aucun autre n'a sur cela de si claires et de si abondantes lumières.

La raison de cette extrême difficulté vient de ce que les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier, avec une telle diversité qu'il n'y a point d'honune plus différent d'un autre que de soi^ môme, dans les divers temps. Un homme a d*autres plaisirs qu'une femme ; un riche et un pauvre en ont de différens; un prince, un homme de guerre, un marchand I un bourgeois, un paysan ^ les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient; les moin* dres accidens les changent.

Or il y a un art, et c'est celui que je donne, pour faire voir la liaison des vérités avec leurs principes, soit de vrai ^ soit de plaisir ; pourvu que les principes qu'on a une fois avoués demeurent fermes et sans être jamais démentis.

Mais comme ii y a peu de principes de cette sorte, et que, hors de la géométrie , qui ne considère que des figures trcs-simples, il n'y a presque point de vérités ' dont nous demeurions toujours d'accord, et encore moins d'objets de plaisirs dont nous ne changions à toute heure, je ne sais s'il y a moyen de donner des règles fermes pour accorder les discours à l'inconstance de nos caprices.

Cet art, que j'appelle Y art de persuader ^ et qui n'est proprement que la conduite des preuves méthodiques et parfaites, consiste en trois parties essentielles : à expliquer les termes dont on doit se servir par des définitions claires: U proposer des principes ou axiomes évidens, pour prouver les choses dont il s'agit; et )t

substituer toujours meutalement dans la démonstration les définitions k la place des définis.

La raison de cette méthode est évidente, puisqu'il serait inutile de proposer ce qu'on veut prouver, et d*en entreprendre la démonstration , si on n'avait au-paravant défini clairement tous les termes qui ne sont pas intelligibles ; qu'il faut de même que la démonstration soit précédée de la demande des principes évidens qui y sont nécessaires ; car, si l'on n'assure le fonde— ment, on ne peut assurer l'édifice, et qu'il faut enfin , en démontrant , substituer mentalement les définitions à la place des définis, puisque autrement on pourrait abuser des divers sens qui se rencontrent dans les termes. Il est facile de voir qu'en observant cette méthode on est sûr de convaincre, puisque les termes étant tous entendus et parfaitement exempts d'équivoque par les définitions, et les principes étant accordés, si, dans la démonstration , on substitue toujours mentalement les définitions à la place des définis, la force invincible des conséquences ne peut manquer d'avoir tout son effet.

Aussi jamais une démonstration dans laquelle ces circonstances sont gardées n'a pu recevoir le moindre doute ; et jamais celles où elles manquent ne peuvent avoir de force.

Il importe donc bien de les comprendre et de les posséder ; et c'est pourquoi , pour rendre la chose plus facile et plus présente, je les donnerai toutes en peu de règles , qui enferment tout ce qui est nécessaire pour la perfection des définitions, des axiomes, et des dé*-

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monstrations, et par conséquent de la méthode entière des preuves géométriques de l'art de persuader.

Règles pour les définitions.

I. N*entreprendre de déGnir aucune des choses tellement connues d'elles-mêmes, qu'on n'ait point de termes plus clairs pour les expliquer.

II. N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans déflnition.

m. N'employer dans la définition des termes que des mots parfaitement connus ou déjà expliques.

Règles pour les axiomes,

I. N'omettre aucun des principes nécessaires sans avoir demandé si on l'accorde , quelque clair et évident qu'il puisse ôtre.

II. Ne demander, en axiomes , que des choses parfaitement évidentes d'elles-mêmes.

Règles pour les démonstrations.

(.'N'entreprendre de démontrer aucune des choses qui sont tellement évidentes d'elles-mêmes, qu'on n'ait rten de plus clair pour les prouver.

H. Prouver toutes les propositions un peu obscures, et n'employer a leur preuve que des axiomes très-évîdens', ou des propositions déjà accordées ou démontrées.

ni. Substituer toujours mentalement les définitions à la place des définis , pour ne pas se tromper par II. 4i

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réquivoqae des termes que les définitions ont restreints. . .

Voilk les huit règles qui contiennent tous les préceptes des preuves solides et Imnxiiables , desquelles il y en a trois qui ne sont pas absolument nécessaires , et qu on peut négliger sans erreur ; qu'il est moine difficile et comme impossible d'observer toujours exactement, quoiqu'il soit plus, parfait de le faire autant qu^on peut : ce sont les trois premières de chacune des parties.

Pour les définitions, Ne définir aucun des termes qui sont parfaitement connus.

Pour les axiomes. N'omettre k demander aucun des a&iomes parfaitement évidens et simples.

Pour les démonstrations. Ne défaiontrer aucune des dioses très-connues dViles-méihés.

Car il est sans doute que ce n'est pas une grande faute* de définir et d'etpli^uèr bien clairement des choses, quoique trcs-cteires d'elles-mêmes; ni d'omettre k demander par avance des axiomes qui ne peuvent être refusés au lieu où ils sont nécessaires ; ni enfin de prouver des profiosiilons qu'on accorderait sains preDve.,

Mais les cinq autr.es cegl^ ^nl d'une nécessité absolue; el,.on n^ peut s'en dispenserons un défaut. e^ senttel, «et souvent sans erreur ;'C'^t. pourquoi je les reprendrai ici en particulier.

Règles nécessaires pour les définitions,

^'(m»i\x^. aiueun de& tenues q»; peu ohsgiira op équivoques si^ns définition, :i\

PBNSÉÉS DE PASCAL. 495

N'employer dans les déflnîtions que des termes parfaitement connus ou déjà eipliqués.

Règle nécessaire pour les axiomes.

Ne demander, en axiomes , que des choses parfaitement évidentes.

Règles nécessaires pour les démonstrations.

Prouver toutes les propositions, en n'employant k leur preuve que des axiomes très-évidens d'euxmêmes, ou des propositions d^a démontrées ou aîccordées.

N'abuser jamais de Téquivoque des termes , en manquant de substituer mentalement les dénnitions qui les restreignent et les expliquent.

Telles sont les cinq règles qui forment tout ce qu'il y a de nécessaire pour rendre les preuves convaincantes, Immuables, et, pour tout dire, géométriques; et les huit règles ensemble les rendent encore plus parfaites.

Voilà en quoi consiste cet art de persuader, qui se renferme dans ces deux principes : définir tous les noms qu'on impose ; prouver tout en substituant mentalement les définitions k la place des définis. Sur quoi il me semble k propos de prévenir trois objections principales qu'on pourra faire.

L'une , que cette méthode û'a rien de nouveau ; l'autre, qu'elle est bien facile k apprendre , sans qu'il soit nécessaire, pour cela, d'étudier les élémens de géométrie . puisqu'elle consiste en ces deux mots, qu'on sait k la première lecture; et enfin qu'elle est assez

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inutile, puisque son usage est presque renfermé daus les seules matières géométriques.

Il faut donc faire voir qu'il n'y a rien de si inconnu, rien de plus difficile a pratiquer, et rien de plus utile et de plus universel.

Pour la première objection , qui est que ces règles sont connues dans le monde, qu'il faut tout définir et tout prouver, et que les logiciens mêmes les ont mises entre les préceptes de leur art, je voudrais que la cbose fût véritable, et qu'elle fût si connue, que je n'eusse pas eu la peine de rechercber avec tant de soin la source de tous les défauts des raisounemens, qui sont véritablement communs. Mais cela Test si peu, que, si l'on en excepte les seuls géomètres , en si petit nombre cbez tous les peuples et dans tous les temps, on ne voit personne qui le sache en cfTet. Il sera aisé de le fpire entendre a ceux qui auront parfaitement compris le peu que j'en ai dit; s'ils ne l'ont pas conçu parfaitement^ j'avoue qu'ils n'y auront rien à y apprendre.

Mais s'ils sont entrés dans l'esprit de ces règles, et qu'elles aient assez fait d'impression pour s'y enraciner et s'y affermir, ils sentiront combien il y a de différence entre ce qui est dit ici et ce qtie quelques logiciens en ont peut-ôtre écrit d'approchant au hasard , en quel-r ques lieux de leurs ouvrages.

Geu]^ qui ont l'esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables , selon les lieux et les circonstances qui les accom-» pagnent. Croira-t-on, en vérité, que deux personnes qui ont lu et appris par cœur le même livre le sachent

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également ; si Pun ^e comprend ^ sorte qu'il en sache tous les principes, la force des conséquences, les réponses aux objections qu'on peut y faire , et toute l'éco* nomie de Touvrage ; au lieu qu'en l'autre ce soient des paroles mortes et des semences qui , quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles , sont de-* meurées sècbes et infructueuses dans Tesprit stérile qui les a reçues en vain?

Tous ceux qui disent les mômes choses ne les possèdent pas de la môme sorte; et c'est pourquoi Fincomparable auteur de VArt de conférer * s*arrôte avec tant de soin a faire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacité d*un homme par Texcellence d'un bon mot qu*on lui entend dire : mais au lieu d'étendre l'admiration d'un bon discours à la personne, qu'on pénètre, dit-il , l'esprit d'où il sort ; qu'on tente s'il le lient dç sa mémoire ou d'un heureux hasard ; qu'on le reçoive avec froideur et avec mépris, afln de voir s'il ressentira qu'on ne donne pas b ce qu'il dit l'estime que son prix mérite : on verra le plus souvent qu on le lui fera désavouer sur l'heure, et qu'on le tirera bien loin de cette pensée. meilleure qu'il ne croyait, pour le jeter dans une autre toute basse «t ridicule. 11 faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur ; comment, par ou, jusqu'où il la possède : autrement le jugement sera précipité.

Je voudrais demander a des personnes équitables si ce principe , la matière est dans une incapacité na-

\. Montaigne , he tArl de, conférer ; Essais, llr. }li , eh. 7.

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iUrelhy invincible ^ dépenser; et c^ï^i, je pense , donc je suis, sont en effet les mêmes dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de saint Augustin , qui a dit la même chose douze cents ans auparavant.

En vérité , je suis bien éloigné de dire que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce grand saint : car je sais combien il y a de différence entre écrire un mot k Taventure, sans y faire une.réfleiion plus longue et ptqs étendue , et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouvent la distinction des natures matérielle et spirituelle, pour en fuii e un principe ferme et soutenu d'une métaphysique entière, comme Descartes a prétendu foire. Car, sans examiner s'il a réussi efficacraient dans sa prétention, je suppose qu'il l'ait fait, et c'est -dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi différent dans ses éarits, d'avec le même mot dans les autres qui Tout dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.

Tri dira une cboâe de soi-même, sans en comprendre reicellenee, où un autre comprendra une suite merveilleuse de conséquaiees qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le même mot; et qu*il ne le doit non plus à celui d'où il l'a appris , qu'un arbre admirable n'appartiendra pas a <$elui qui en aurait jeté la semence, sans y penser et sans la connaître, dans une terre abondante qui en auroit profité de la sorte par sa propre fertilité.

Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autre-

PBNSÉKS DE PASCAL. 499

ment dans un autre que dam leur autetir : infertiles dnns leur champ naturel, abondantes étant transplantées. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire lui-^méme a ses propres pensées tout le fruit dont elles sont capables, et qu'ensuite quelques autres , les ayant ouï estimer, les empruntent et s'en parent, mais sans en connaître Texcellence ; et c'est alors que la différence d'un même mot, en diverses bouches , parait le plus.

C'est de cette sorte que la logique a peut-être emprunté les règles de la géométrie sans en comprendre la force : et ainsi , en les mettant à l'aventure parmi celles qui lui sont propres, il ne s'ensuit pas de Ib que les logiciens soient entrés dans l'esprit de la géométrie ; et s'ils n'en donKient pas d'autres marques que de l'avoir dit en passant, je serai bien éloigné de les mettre en parallèle avec les géomètres qui apprennent la véritable méthode de conduire la raison. Je serai, au contraire, bien disposé à les en exclure, et presque sans retour. Car, de l'avoir dit en passant, sans avoir pris garde que tout est Renfermé Ik-dedans ; et, au lieu de suivre ces lumières, s'ogaror à perte de vue après des recherches inutiles, pour courir à ce qu'elles offrent et qu'elles ne peuvent donner , c'est véritablement montrer qu'on n'est guère clairvoyant, et bien moins que si Ton n'avait manqué de les suivre que parcequ'on ne les avait pas aperçues.

La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les géomètres seuls y arrivent ; eft, hors de leur science

500 PENséss DE pascal:

et de ce qui rimite, il n'y a point de véritables démonstrations ; tout l'art en est renfermé daos les seuls préceptes que nous avons dits; ils suffisent seuls, ils prouvent seuls; toutes les autres règles sont inutiles ou nuisibles. Voila ce que je sais par une longue expérience de toutes sortes de livres et de personnes.

Et sur cela , je fais le même jugement de ceux qui disent <]ue les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles, parce qu'ils les avaient en effet, mais confondues parmi une multitude d'autres inutiles ou fausses dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ceux qui, cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu'ils ne sau:raient pas en distinguer , se vanteraient , en les tenant tous ensemble , de posséder le véritable ; aussi bien que celui qui, sans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que Ton recherche, et pour laquelle on ne jetait pas tout le reste.

Le défaut d'un raisonnement faux est une maladie qui se guérit par les deux remèdes indiqués. On en a composé un autre d'une infinité d'herbes inutiles, oh les bonnes se trouvent enveloppées, et oîi elles demeurent sans effet par les mauvaises qualités de ce mélange.

Pour découvrir tous les sophismes et toutes les équivoques des raisonnemens captieux, les logiciens ont inventé des noms barbares, qui étonnent ceux qui les entendent; et, au lieu qu'on ne peut débrouiller tous les replis de ce nœud si embarrassé qu'en tirant les deux bouts queles^ géomètres assignent, ils en ont

I^BNSéES I>E PASCAL.. <&04

marqué un nombre étrange d'autres où ceux-là se trouvent compris , sans qu'ils sachent lequel est le bon.

Et ainsi , en nous montrant un nombre de chemins différeus, qu'ils disent nous conduire où nous tendons, quoiqu'il n'y en ait que deux qui y mènent , et qu'il faut savoir marquer en particulier, on prétendra que la géométrie, qui les assigne certainement, ne donne que ce qu'on tenait déjà d'eux, parce qu'ils- donnaient en effet la même chose, et davantage, sans prendre garde que ce présent perdait son prix par son abondance, et qu'il ôtait en ajoutant.

Rien n'est plus commun que les bonnes choses, il n'est question que de les discerner ; et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et à notre portée, et même connues de tout le mondé. Màiâ on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne. Il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire ; la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune.

Je ne fais donc pas de doute que ces règles étant les véritables, ne doivent être simples, naïves, naturelles, comme elles le sont. Ce n'est pas Barbara et Baralipton qui forment le raisonnement. Il ne faqt pas guinder l'esprit ; les manières tendues et pénibles le remplissent d'une sotte présomption, par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule, au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse. L'une des raisons

502 PBNSAÉS DE PASCAL.

principales qui éloignenl le plus ceux qui entrent dans ces connaissances du véritable chemin qu'ils doivent suivre, est l'imagination qu'on prend d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes: cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familières : ces noms-13i leur conviennent mieux ; je hais les mots d'enflure.

PIN DU TOME SBCOND BT DERNIER.

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