‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 13 sur 117 · Part. I,leç. xit · texte numérisé non relu

Part. I,leç. xit

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Il est vrai que le plus grand nombre des idées ne semblent naître que pour mourir. Le regard est quelquefois si superficiel , qu'à peine il effleure les objets. Souvent l'attention glisse avec tant de rapidité sur les sentimens, qu'on dirait qu'elle n'est pas avertie de leur présence. Des impressions aussi faibles ne peuvent rien laisser après elles. Mais si l'organe se tient longtemps filé sur un seul point ; si Tattention , par la vivacité môme de l'impression, ou par l'ordre de la volonté, s'arrôte sur un seul sentiment , alors ce qu'on a éprouvé ne s'évanouit pas aussitôt. L'expérience nous apprend qu'il en reste des traces durables. Les idées que donne une attention légère et distraite , sont comme des images réfléchies par le miroir ; celles, au contraire, que donne une attention forte et longtemps soutenue, sont des caractères gravés sur le marbre.

Cette propriété merveilleuse qui, dans le présent, fait revivre le passé, la mémoire étant donc un attribut de notre être , une condition essentielle de notre intelligence , nous ne saurions être bornés a l'idée que l'attention fait sortir du sentiment actuel. Nous avons, tout a la fois, et l'idée nouvelle qui survient, et un nombre d'idées proportionné à la capacité de la mémoire.

Ce nombre paraît d'abord indéfini , quand on s'occupe d'objets vastes devenus familiers; mais si l'on veut ne tenir compte que des idées bien distinctement perçues, on le verra se restreindre prodigieusement. Je ne prétends pas déterminer une quantité qui varie

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suivant la différence des esprits. Consultons chacun notre expérience. Toujours est-il vrai qu'il n'est aucun homme dont l'intelligence n*embrasse simultanément plusieurs idées, plus ou moins distinctes, plus ou moins confuses.

Or, lorsque nous avons plusieurs idées a la fois, il se produit en nous un sentiment particulier : nous sentons, entre ces idées, des ressemblances, des différences , des rapports. Nous appellerons cette manière de sentir, qui nous est commune à tous, sentiment de rapport ou sentiment-rapport.

Et Ton voit que ces sentimens-rapports, résultant du rapprochement des idées, doivent être infiniment plus nombreux que les sentimens-sensations, ou que les sentimeilis qui naissent de l'action des facultés. La plus légère connaissance de la théorie des combinaisons , peut nous en convaincre.

Il régnera donc une extrême confusion parmi cette multitude de rapports dont nous avons le sentiment , si rame, pour les démêler, ne se conduit k peu près comme elle s*est conduite pour démêler ce qu'elle avait d'abord senti, c'est-à-dire si elle n'applique son activité a sa troisième manière de sentir, conune elle Ta appliquéë'a la seconde et a la première ; mais au lieu que, pour obtenir les idées sensibles, et les idées de ses facultés, il lui suffit ordinairement de l'attention , elle aura besoin de la comparaison et du raisonnement pour obtenir les idées de rapport, de la seule comparaison , pour les premières et les plus simples idées de

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rapport ; du raisonnemeot , pour les idées de rapport qui seront dérivées ou composées.

« Les idées de rapport ont leur origine dans les sentiments de rapport. Elles ont leur cause dans la comparaison et dans le raisonnement. »

A^ Il est une quatrième manière de sentir, qui parait différer des trois que nous venons de remarquer, plus encore que cdies-ci ne diffèrent entre elles.

Un homme d'honneur (je parle dans Topinion ou dans les préjugés de l'Europe ) , un honmie d'honneur se sent frappé. Jusque-la, c'est une sensation . qu'il reçoit y et une» idée sensible qui en résulte : mais s'il vient à s'apercevoir qu'on a eu l'intention de l'insulter en le frappant , quel changement soudain 1 Le sang bouillonne dans les veines : la vie n'a plus de prix ; il faut la sacrifier pour venger le plus ignominieux des outrages.

Dès que nom apercevons, ou seulement dès que nous supposons une intention dans l'agent extérieur, dès lors au sentiment-sensation qu'il produit en nous se joint un sentiment qui semble n'avoir rien de commun avec le sentiment-sensation. Aussi prend-il un autre nom : on l'appelle sentiment moral ; et on l'appelle de la sorte, parce que ce sentiment est produit en nous par un agent moral , c'est-à-dire par un être qui agit sur nous, ou sur nos semblables, qui nous fait du bien ou du mal , a nous, ou a nos semblables, avec intention et avec uue volonté libre. lNous sommes fondés , en effet, a juger qu'il y a de la moralité dans un acte, lorsqu'il eslkài avec une volonté libre ; car, où il y a

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liberté, il y a imputabilité , il y a donc mérite ou démérite, et par conséquent moralité *.

Des ce moment , naissent au fond du cœur de Uhonmie les sentimens du juste, de Thonnête, les senlimens de générosité, de délicatesse, et leurs contraires.

Les hommes vivant en société , et agissant continuellement les uns sur les autres , il est peu de circonstances dans la vie où ils n'éprouvent quelque sentiment moral ; et il n'est pas toujours facile de démêler ces sentimens, de s'en faire des idées. Si quelquefois un seul acte d'attention est nécessaire , plus souvent on a besoin de comparaisons, de raisonnemens, et même de raisonnemens trcs-multipliés, très-étendus , quoique trèsrapides. En général , il faut de longues observations , une grande expérience , une grande finesse d'esprit , pour connaître le cœur humain. Ce n'est pas. trop du génie de La Bruyère ou de Molière pou%en sonder les replis , et pour en pénétrer les profondeurs.

« Les idées morales ont leur origine dans le sentiment moral, et leur cause dans l'action de toutes les facultés de l'entendement. »

L'âme a donc quatre manières de sentir ; elle tient de la nature quatre espèces de sentimens différens : sentiment-sensation , sentiment de Taction de ses facultés, sentiment-rapport, sentiment moral, d'oii son

'1 . 11 nous suffit ici de marquer la condition primitive de toute moralité, rintention dans un agent libre. L'intention de nous conformer aux lois qui découlent de notre nature, à celles que nous impose l'ordre Social, et, par dessus tout, à la volonté du Créateur, achève la moralité de. no& actions.

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activité fait sortir quatre espèces d'idées , idées sen-sibles, idées de ses facultés^ idées de rapport , idées morales.

Toutes ces idées sont intellectuelles; c'est-à-dire qu*elles concourent toutes k former notre intelligence. Cependant les philosophes semblent avoir réservé plus particulièrement le nom d'idées intellectuelles, auï idées des facultés de Tâme et aux idées de rapport. Rien ne nous empêche d'adopter ce langage , et nous dirons, en gagnant en précision, ou plutôt en concision, que toutes nos idées, considérées sous le point de vue de leur formation, sont ou sensibles, ou intellectuelles, ou morales.

Rapprochons, en finissant, des vérités qui sortent des observations les plus simples, et que la philosophie s'étonne peut-être d'entendre aujourd'hui pour la première fois.

Les idées sensibles ont leur origine dans le sentimentsensation, et leur cause dans l'attention.

Les idées des facultés de l'âme ont leur origine dans le sentiment de l'action de ces facultés , et leur cause aussi dans l'attention.

Les idées de rapport ont leur origine dans le sentiment de rapport , et leur cause dans la comparaison et dans le raisonnement.

Les idées morales ont leur origine dans le sentiment moral, et leur cause dans l'action séparée ou réunie de l'attention , de la comparaison et du raisonnement.

11 faut donc se rendre a cette vérité, qu'il existe quatre origines, et trois causes de nos idées.

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Ëi nous ne devrons jamais Toubliep, lorsque, pour mettre plus de rapidité dans nos discours, nous dirons que toutes les idées ont leur origine dans le sentiment, et qu elles ont leur cause dans Faction des facultés de rentendemént.

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Les diverses origines de nos idées ne peuvent pas être ramenées à une seule origine. Réûexions sur la formalion des sciences.

Montesquieu, voulant se rendre raison des idées du beau, et du plaisir qu'excitent en nous les ouvrages d'esprit et les productions des beaux-arts , ne va pas avec Platon en chercher les modèles dans un monde d'essences absolues et immuables. Ces explications , si admirées des anciens, lui paraissent insoutenables, et fondées sur une philosophie fausse. H sent : et son génie, qui toujours le porte vers les origines des choses, l'assure que les sources du noble, du grand, du sublime, du naïf, du délicat, du gracieux, ne sont pas dans les plaisirs de Tâme qui résultent de son union avec le corps, mais qu'il faut les chercher dans les plaisirs qui sont propres k l'àme ; dans ceux qui lui viennent des idées de sa grandeur et de ses perfections ; dans le plaisir de comparer; dans celui d'embrasser tout d'une vue générale.

Qu'on est heureux. Messieurs, de trouver quelque rapport entre ses pensées et les pensées de Montesquieu ! Le plaisir de comparer, n'est-ce pas le sentiment qui naît de l'exercice d'une faculté de Tâme? Le plaisir d'embrasser tout d'une vue générale, ne se con fond-il pas avec le sentiment des rapports? et croyez-

VOUS que ce soit faire violence k la langue , de voir le sentiment-moral dans le plaisir que donne a l'âme ridée de sa grandeur et de ses perfections?

Les diverses manières dont peut être affectée la sensibilité humaine n'avaient donc pas échappé à la pénétration du génie de Montesquieu , ou plutôt a la délicatesse de son âme. Relisez V Essai sur le goût. Si, U la première lecture, vous n'aviez pas remarqué d'abord quelque chose de conforme b ce que je vous enseigne, k la seconde, j'en suis sûr, vous découvrirez, quoique cachée par la différence des expressions , une analogie suffisante pour donner a notre théorie l'appui d*un grand nom.

La question de l'origine des idées ayant été, dans tous les temps, et par tous les philosophes, ramenée a cette alternative , ou qu'elles sont innées , ou qu'elles viennent des sens , l'esprit ne pouvait se porter que sur la seule manière de sentir, occasionée par le mouvement des organes. On dirait que , frappés uniquement et exclusivement de l'opposition des principes dont ils faisaient dériver les connaissances, les partisans de Platon et de Descartes, ceux d'Aristote et de Locke, ont a peine songé à examiner ces principes en eux-mêmes : et peutêtre ne serait-ce pas une témérité de penser qu'ils n'ont jamais su parfaitement, ni ce que c'est que les idées innées, puisque chacun les a interprétées a sa manière \ ni ce que c'est que sentir, puisque, sous ce mot, ils n'ont vu que de simples sensations.

À. ParC. Il, leç. ir.

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A la vérité , on a parlé quelquefois d'un sens moral ; et il était difficile, en effet , de ne pas reconnaître combien il y a loin des affections que nous font éprouver les objets purement physiques , aux affections qui naissent de rimage de la vertu opprimée, ou du crime triomphant.

Mais ce sens moral , ou plutôt ce sentiment moral , ajouté au sentiment- sensation , ne suffisait pas 'pour rendre raison de tous les phénomènes de Fintelligence. Les phénomènes qui tiennent au sentiment de l'action des facultés de Tâme, ceux qui dérivent du sentiment des rapports, devaient nécessairement se refuser k toute explication satisfaisante , puisqu'on n'avait pas remarqué les deux manières de sentir, qui seules pouvaient les expliquer.

Tous les philosophes ont donc , en traitant de l'origine des idées, commis la même faute capitale, que presque tous ont conmiise en traitant des facultés auxquelles nous devons les idées. Comme ils s'étaient contentés de la Bolion vague d'entendement , sans se rendre compte des diverses manières dont nous pensons *, de même ils se sont contentés de la notion plus Vague encore de sensibilité, sans se rendre compte des diverses manières dont nous sentons. N'étant jamais remontés ni à l'origine des puissances de Tcsprit , ni aux origines des connaissances , ils en ont ignoré les élémens , et leur philosophie, ainsi dénuée de principes, n'a jamais présenté qu'un vain simulacre de science , assemblage confus

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