‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 19 sur 117 · II. T · texte numérisé non relu

II. T

génératrice se montre d'une manière ^nstble. On Toit l'attention dans la comparaison , dans le raisonnement : on la voit dans le désir , dans la préférence, dans la liberté. Vous avancez d'un mouv^nent facile et continu : vous ne sentez ni lacune ni résistance.

Or y pourquoi les développemens de la sensibilité n'obéiraient-ils pas à la même loi. que les développemens de l'activité ?

Pour vériGer cette conjecture y il a fallu étudier Tâme dans la diversité de ses senlimens, comme nous l'avions étudiée dans la diversité de ses actes.

Après m'être assuré par une observation attentive que l'âme n'est pas liornée a une seule manière de sentir, à un seul moyen de bonheur; après avoir reconnu, par une expérience incessamment renouvelée, qu'elle peut être affectée de quatre manières différentes , éprouver quatre espèces de sentimens distincts, ma pensée aussitôt, et comme d'elle-même, s'est portée sûr l'ordre que je supposais devoir exister entre ces sentimens , entre ces affections. J'ai cru un moment qu'il avait suffi à l'auteur des choses de vouloir que l'âme, en vertu de son union avec le corps, fût sensible au\ impressions des objets extérieurs, pour que cette manière de sentir se transformât en toutes les autres ; que le sentiment des facultés, celui des rapports, le sentiment moral môme, devaient avoir leur principe dans la sensation ; que la nature, enfin, avait systématisé toutes les manières de sentir sur le même modèle que toutes les manières d'agir.

Vous connaissez les motifs qui m'ont obligé d'aban*

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donner ces idées, malgré rattrait de lear simplicité. Un premier jugement, quoique bien naturel , a dû céder aux nombreuses considérations qui m'ont fait Toir combien il était peu fondé. 11 n'y a pas fusion d'un sentiment dans un sentiment. Ce n*est ni par des affaiblissemens successifs , ni par une énergie croissante que Vâme passe des uns aux autres. Ce qu'elle était dans la sensation, eile ne Test plus dans le sentiment de son action, dans le sentiment de rapport , dans le sentiment moral. Le changcanent qui s'est opéré en elle n'est pas une simple transformation ; c*cst une existence nouvelle.

Voila ce que j*ai essayé d'établir. On m'a opposé des argumens qui se sont trouvés sans force. J'en attends de nouveatii. Si vous prouvez que la séparation de nos divers sentimens est une Gction de mon esprit ; si des observations plus exactes que les miennes vous ont a^ppris que ces sentimens sont unis par un lien caché qui a échappé a mes recherches, alors, entre les diverses formes de la sensibilité, il régnera un ordre plus parfait ; ce sera un rapport intime, une dérivation immédiate, une vraie génération. Je m'empresserai de rectifier mes idées sur les vôtres, pour changer une simple succession de phénomènes en système régulier. Ma perte sera un gain réel ; et ma défaite d'un moment deviendra, pour la vérité, un triomphe durable.

Laissons des suppositions qui ne peuvent se réaliser ; et ne nous obstinons pas à vouloir mettre dans nosidées ce que la nature n'a pas mis dans ses ouvrages.

L'instinct du génië^.je le sais (je voulais dire, Je 1^

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crois), rinstinct du génie le porte toujours vers la phfs grande simplicité ; mais cet instinct, pour être sur, a besoin d'être dirigé par la réflexion.

Quoi de plus simple, après avoir reconnu dans notre âme quatre manières de sentir, que de vouloir les ramener k une seule, a6n de n'avoir qu'une même origine pour toutes les idées? D'un autre côté , après avoir été forcés de reconnaître aussi dans notre âme trois causes de nos idées , et après avoir observé que les idées produites par ces trois causes sont, ou sensibles, ou intellectuelles , ou morales , quoi de plus simple que d'attribuer a l'attention les idées sensibles, à la comparaison les idées intellectuelles, au raisonnement les idées morales ?

Mais ces deux choses, si simples, sont dés erreurs. Il n'est pas vrai que les seules idées sensibles soient dues k l'attention , ni que les idées intellectuelles exigent toutes une comparaison : il n'est pas vrai non plus que, pour avoir les premières idées morales, il soit nécessaire de raisonner.

L'auteur de la nature, en donnant à l'homme une volonté libre , l'a si visiblement destiné a être un agent moral, que les idées du juste et de l'injuste remontent au commencement de notre existence , et devancent le raisonnement. Je m*appuie sur une observation que j6 prends dans Rousseau.

t Je n'oublierai jamais d'avoir vu un jour un de ces inconmiodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur le champ : je le croyais intimidé ; je me trompais. Le malheureux suffoquait de colère ; il avait

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perdu la respiration ; je le vis devenir violet. Un moment après, vinrent les cris aigas. Tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cetftge, étaient dans ses accens. Quand j'aurais douté que le sentiment du juste et de l'injuste fût inné dans le oœur de rbomme, cet exemple seul m'aurait convaincu. Je suis sûr qu'un tison ardent tombé par hasard sur la main de cet enfant, lui eût été moins sensible que ce coup, assez léger, mais donné dans l'intention manifeste de l'offenser*. »

11 n'y a personne qui n'ait pu faire la même observation que Rousseau , et qui n'adopte la conséquence qu'il en tire, avec une légère modification toutefois sur l'expression sentiment inné. Le sentiment du juste, rigoureusement parlant, n'est pas inné, si, dans notre âme , quelque chose le précède , ne fût-ce que d'un moment. J'ai marqué ce moment, très* voisin de la naissance, oii le germe du sentiment moral commence à se développer. 11 faut que l'enfant puisse prêter une volonté a l'agent extérieur ; mais rien ne lui est plus naturel ; rien n'est plus prompt , puisque a peine il existe, qu'il se sent lui-même doué de volonté.

Plaisirs des sens, plaisirs de l'esprit, plaisirs du cœur : voilà, si nous savions en user, les biens que la nature a répandus avec profusion sur le chemin de la vie.

Et qu'on se garde de mettre en balance ceux qui viennent du corps et ceux qui naissent du fond de l'âme.

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