IL
ceux de Leibnitz et de son école , ceux de Locke et de Condilluc , ne se réuniraient-ils pas afln de renverserune doctrine qui renverse les leurs? Ceux qui, ne s*étant faits les disciples d'aucun philosophe, ne reconnaissent d'autre maître que la raison, seront-ils avec nous?
Voyons ce qu'on pourrait mettre a la place de ce que je vous ai proposé sur la nature, tes origines et \m causes de nos idées ; et , d'abord , écoutons les objections relatives à leur nature.
Objections, — Vous dites que, pour avoir des idées, il faut distinguer les objets les uns des autres, soit que ces objets existent en nous , soit qu'ils existent hors de nous; en sorte que, selon vous, ce qui proprement constitue une idée, c'est un rapport de distinction ; et, comme tout rapport de distinction suppose quelque sentiment qui Ta précédé, puisqu'on ne distinguerait rien si on n'avait rien senti , vous en concluez que l'idée, et le sentiment distingué, le sentiment distinct, sont une seule et même chose.
Or, voici ce que nous opposons a cette doctrine :
r Idée veut dire la même chose qu'image. Aussi les premiers philosophes pensaient-ils qu'on ne peut concevoir les choses qu'autant qu'on se les représente par des images; et il ne faut pas croire que cette signiflcation primitive du mot idée soit changée. Dans presque tous les traités de philosophie , et particulièrement dans ceux qui sont à l'usage des écoles , on enseigne que l'idée est l'image, la simple représentation d'un objet; idea est objecti imago ^ vel reprcesentatio in mente. Pourquoi ne pas s'en tenir a une définition
adoptée par le plus grand nombre des philosophes anciens et modernes? Nous sommes portés a croire avec eux que du moment où les images disparaissent , tout disparaît , et qu*il ne reste rien dans Tesprit.
2** Mais si c'était une erreur de confondre de la sorte les idées avec les images, ce n'en serait pas une peutêtre de les confondre avec les souvenirs. Lorsque les objets frappent nos sens , nous disons qu'ils nous fout éprouver des sensations, que nous les senlons; nous ne disons pas que nous en avons idée. On approche une fleur de voire odorat , vous dites : Je la sens ; mais si Ton vous parle d'une odeur que vous ayez sentie il y a quelque temps , vous direz : J'en ai l'idée ou le souvenir. Il paraît donc que, s'il fallait renoncer k Topinion commune qui place les idées dans les images , on ne serait pas très-cloigné de la vérité , en les plaçant dans les souvenirs.
3<^ Vous prétendez que l'idée que nous nous faisons d'un objet consiste à le distinguer^ a le discerner parmi d'autres objets. A ce compte , il faudrait dire souvent qu'on a tout à la fois idée, et qu'on n'a pas idée d'une même chose. Je distingue immanquablement un écu d'un louis ; mais il est rare que je distingue un écu d'un écu. Je dislingue donc, et ne dislingue pas ; j'ai une idée, et n'ai pas une idée.
4® A ces trois objections que l'on m'a faites, je veux en ajouter une quatrième, que peut-être on ne me ferait pas.
En plaçant l'idée dans la distinction des objets , et par conséquent dans un rapport de distinction, prenez
garde y pourraitr-on nous dire, que vous la confondez avec le jugement. Or, où en sommes-nous si l'on confond ridée avec le jugement? et que faudra-t-il entendre à Tavenir, quand nous lirons dans les ouvrages des philosophes, qu'aûn de ne pas nous égarer dans nos jugemens , il faut commencer par nous faire des idées exactes? N*est-il pas sensible en effet que, sans des idées antérieures au jugement, rien ne serait plus vain que toutes nos connaissances , ou plutôt qu'il n*y aurait pas de connaissances?
Réponse. — Ces difficultés méritent certainement d'être prises en considération ; je vais tâcher d'y répondre.
^^ Il est vrai que, d'après Tétymologie, idée, image, sont une même chose : il est vrai aussi que la plupart des philosophes ne se contentent pas de voir entre ces deux mots une identité matérielle et verbale ; ils pensent qu'il y a encore identité entre les choses exprimées par ces mots : en sorte que si toute image venait k s'effacer, l'esprit serait k l'instant vide de toute idée, privé de toute connaissance.
Cette opinion, qui, dans les idées que nous nous formons des choses, ne voit que des images, est un reste de la philosophie d'Épicure ; car les fantômes, les spectres, les simulacres voltigeans, les espèces expresses et impresses avec lesquelles Épicure veut rendre raison de la manière dont nous connaissons les objets, ne sont que des images *.