‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 24 sur 117 · Ptrt. I,leç. Vf · texte numérisé non relu

Ptrt. I,leç. Vf

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Or y des philosophes sont-ils excusables de n*avoir remarqué dans leur intelligence que de simples représentations de rétendue ? Notre savoir est-il donc borné à ce qui est extérieur a nous ? et tout ce qui est extérieur a nous est-il nécessairement étendu ?

Les objets de nos connaissances peuvent être en nous, ils peuvent être hors de nous : en nous , ce sont ou les modifications de Fâme, ou ses facultés, ou les rapports, soit des modifications entre elles, soit des facultés entre elles, ou les rapports des modifications et des facultés. Hors de nous , ce sont ou les choses du monde physique et du monde moral , ou les qualités de ces , deux mondes, ou les rapports auxquels peuvent donner lieu ces choses et ces qualités.

Les sensations que Tâme reçoit, les divers sentimens qu*elle éprouve , ses opérations , ses idées, toutes ses manières d'être, en un mot, sont plus ou moins simples , plus ou moins composées ; mais elles ne sont ni ne peuvent être étendues et figurées. Le raisonnement est moins simple que la comparaison ; le nombre mille plus composé que le nombre cent. Est-ce k dire que , dans le rs^isonnement , l'acte de Tesprit ait de plus longues dimensions que dans la comparaison? que le nombre mille ait plus de surface que le nombre cent? Tout ce qui a de l'étendue est composé ; mais tout ce qui est composé n*est pas étendu.

Les idées de ce qui se fait et de ce que nous faisons *en nous ne représentent donc rien d'étendu ; elles ne sont pas des images.

Les idées-images n'ont rapport qu'aux choses qui

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existent hors de nous ; et encore Texistence bors de nous ne suffit pas : cai,. indépendamment de l'intelligence des autres hommes ^ les corps eux-mômes, dans le plus grand nombre de leurs qualités , ne sauraient se manifester par des images. L*idée-image , Tidéereprésentation suppose de l'étendue dans les objets de nos sensations : telle est Tidée de la surface et du volume des corps. L'idée d'un son ne fut jamais une image ; l'idée d'une odeur ne fut jamais une image. On apprécie une tierce ^ une quinte ; on ne se la représente pas : et si le langage philosophique permet de dire qu'on se représente un son , une odeur ; que môme on se représente une opération de l'entendement ou de la volonté, ce ne peut être que par extension : conune le langage poétique a permis a Horace de donner à Técho le nom d'image, imago jocosa.

C'en est assez pour vous faire sentir combien est faux le préjugé qui, peuplant d'images l'esprit humain, et n'y voyant pas autre chose, semble réduire toutes ses facultés k la seule imagination.

2"* On conviendra , je pense , que la première objection n'a qu'une vaine apparence de force ; et on l'abandonnera 4>our insister sur la seconde, qui, au lieu de placer les idées dans des images, les place dans des souvenirs.

Mais on ne fait pas attention qu'il y a des souvenirs confus , conune il y a des sentiinens confus ; et même qu'il règne ordinairement plus de confusion dans le souvenir de ce que nous avons senti autrefois que dans ce que nous sentons actuellement. Si donc il ne suffit

pas de seatir pour avoir des idées, k plus forte raisoo oe suflit-il pas de se souvenir.

Ce qui trompe, c*est que le mot idée a plusieurs acceptions : on le fait synonyme de pensée, d'image, de souvenir, et de l>icn d*autresmots encore. On dira également que Pascal se fait renuirquer par la sublimité des idées , ou par la sublimité des pensées. Personne ne blâmera votre langage , quand vous direz qu'il est très-difficile de se faire une idée ou une image du système du monde d'après les anciens astronomes, ei que rien n'est plus facile que de s'en faire une idée ou uue image d'après Copernic. Les critiques les plus minutieux vous permettront de dire, a votre choix, que vous avez le souvenir , ou que vous avez l'idée d*un jeu qui amusa votre enfance.

Mais toutes ces substitutions ne prouvent qu'une chose : c'est que le mot idée, outre le sens qui lui est propre, en reçoit d'autres par extension.

Il n'y a, dites- vous, aucune différence entre l'idée et le souvenir. Songez donc que le souvenir est une idée rappelée.

5* De ce qu'on distingue an premier coup d'ceil un écu d'un louis, et qu'on ne le distingue pas d'un autre écu ; et, en général, de ce qu'on distingue avec la plus grande facilité un objet de tous les objets qui en sont très-dilférens, tandis qu'on est exposé k le confondre avec ceux qui lui ressemblent, vous voulez que je sois obligé de dire qu'on a en môme temps idée et qu'on n'a pas idée d'une même chose ; et cela vous parait contradictoire.

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Certes, je me contredirais si, en comparant un éca avec des louis, je disais que j'en ai idée et que je n'en ai pas idée ; ou si , en le comparant avec d'autres écus, je disais que je n'en ai pas idée et que j'en ai idée. Mais il n'y a nulle contradiction à dire que j'en ai idée quand je le compare avec des louis , et que je n'en ai pas idée quand je le compare avec des écus ; car je ne dis autre chose, sinon qu'il est facile de reconnaître un écu dans un tas de louis, et difficile de le remarquer dans un tas d'écus.

Nous ne nous arrêterons pas sur une objection qu'on aura dû trouver un peu superficielle. Venons k la dernière ; celle-ci semble aller au fond des choses : elle tend b prouver que , d'après notre détermination de la nature de l'idée , il n'y a pas d'idées , a proprement parler, puisqu'elles se confondent avec les jugemens. Présentons de nouveau cette objection, afin qu'on puisse la mieux apprécier.

4® Distinguer, démêler, discerner, connaître, percevoir, concevoir , comprendre, sont autant d'expressions dont nous nous servons pour indiquer la présence d'une idée dans notre esprit , que cette idée soit simple ou composée, individuelle ou générale, absolue ou relative, en sorte que toutes les fois que nous distinguons ce que nous n'avions pas distingué , nous avons une idée nouvelle. Or, distinguer un objet parmi d'autres objets, c'est apercevoir une ou plusieurs différences , un ou plusieurs rapports. L'idée consiste donc dans une perception de rapport ; mais le jugement, nous l'avons enseigné nous-même, est une perception de rapport.

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L'idée et le jugement sont donc une seule chose; et alors le jugement, c*est-b-dire la perception de rapport entre deux idées, sera la perception de rapport entre deux jugemens. Cette déflnition expliquant le même par le même, idem per idem y n'explique rien en effet, elle n'apprend rien.

Que répondre? Accorderons-nous que les idées sont des jugemens? faudra- tril le nier ?

Si les idées sont des jugemens , alors, en disant que le jugement suppose des idées, qu'il porte sur des idées y nous disons qu'il suppose des jugemens , qu'il porte sur des jugemens. Si les idées ne sont pas des jugemens, elles ne consistent pas dans des rapports ; elles ne sont pas des rapports de distinction , et notre théorie est renversée. Que répondre^ encore une fois?

Nous ferons deux réponses. La première établira que les idées sont des jugemens sans doute, mais des jugemens a part, des jugemens qui ne peuvent être confon^ dus avec le jugement proprement dit ; et cette réponse exige quelques développemens. La seconde prouvera d'un mot que l'objection n'est qu'un sophisme.

Dans le jugement, tel que le conçoivent les philo* sophes et les grammairiens, on a toujours deux termes qui sont l'un et l'autre déterminés, un sujet et un at-^ tribut.

Dans le jugement constitutif de l'idée, on n'a qu'un terme qui soit déterminé ; l'autre reste indéterminé.

D'un côté, un seul terme est en regard d'un seul terme ; de l'autre, un seul terme est en regard d'un nombre indéûni de termes.

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Voyons si je saurai m*e&pUquer.

J*ai besoin pour exposer ma pensée d'entrer dans quelques considérations sur la nature du jugement.

L'enfant au berceau a le sentiment de sa faiblesse ; le lion, au milieu du désert , a le sentiment de sa force. Les pleurs habituels de Tenfant, l'assurance avec laquelle le lion fond sur sa proie , le disent d'une manière qui n*est pas équivoque. De part et d'au Ire , il y a donc sentiment de rapport, car la faiblesse et la force sont des choses relatives.

L'enfant ne dit pas encore . mais il dira bientôt en lui-môme ou tout haut, je suis faible. Le lion ne dira jamais en lui-même, je suis fort.

Par l'usage de la parole et par les progrès rapides de sa raison , Thomme parvient de bonne heure à se représenter, a part et successivement, deux choses qui existent toujours ensemble et réunies, les êtres et leurs qualités. Il pense a une feuille d'arbre, sans penser a sa couleur, ou a la couleur sans penser a la feuille, quoique ces deux choses ne soient jamais séparées en réalité, et même quoiqu'on ne puisse voir la feuille sans sa couleur, ni la couleur sans la feuille.

Or, d'où nous viendrait le pouvoir de séparer ainsi dans notre esprit, d'une manière durable^ deux choses que la nature a uoies, et que nous ne pouvons voir qu'unies, si nous n'avions pour opérer cette séparation deux moyens distincts, deux signes distincts, dont l'un pût fixer la pensée sur la feuille , et l'autre sur sa couleur ?

11 est vrai que la nature nous montre elle-même des

feuilles vertes, jaunes, rouges, etc. Il est vrai aussi qu'en observant une même Teuille d'arbre à plusieurs reprises , et en des temps différens, on la voit passer d^line couleur 9 d'autres couleurs ; et cela suffit pour remarquer dans plusieurs feuilles qu'on voit en même temps quelque chose de commun et quelque chose de divers, et dans une môme feuille, quelque chose qui change et quelque chose qui ne change pas ou qui est plus longtemps a changer, c'est a-dire pour qu'on puisse remarquer, dans l'une et dans l'autre de ces deux circonstances , un sujet et des qualités.

Mais il est 'k croire (fue cette remarque ne laissera que des traces légères , bientôt effacées par les impressions du moment qui montrent toujours la feuille unie a sa couleur.

Il paraît donc que, sans le secours de deux signes dont l'un indique exclusivement 4e sujet, et l'autre exclusivement la qualité nous n'aurions pas deux idées distinctes de la feuille et de sa couleur, puisque ces deux idées, a peine formées, s'évanouiraient aussitôt. Prenons un exemple plus rapproché de nous. Il est incontestable que , changeans comme nous le sommes , passant continuellement d'un état à un état différent , nous sommes avertis sans cesse qu'il y a en nous quelque chose de constant et quelque chose de variable. Cependant, lorsque nous voudrons saisir l'une sans l'autre ces deux sortes d'existence, peut-être ferionsnous d'inutiles efforts si nous étions privés du secours de tout signe, parce que ce qu'il y a en nous de va-

riable se trouve toujours dans ce qu'il y a de constant , de môme que la couleur se trouve confondue, et comme identifiée , avec la feuille.

Que l'homme parle. A l'instant, ce qui semblait impossible va devenir la chose la plus facile : car avec un mot unique, et toujours le même, il pourra désigner ce qui ne change pas; et, avec un nombre plus ou moins grand de mots, il exprimera les accidens qui varient. S'il a dit je ou moi , pour désigner le premier point de vue, il dira grand, petit, sain, malade, etc., pour désigner les autres.

L'animal est dans l'impuissance de considérer ainsi les qualités séparées de leurs sujets, ou les sujets séparés de leurs qualités. La nature n'ayant pas fait ellemême cette séparation, et montrant, au contraire, la modification toujours engagée dans la substance , ou la substance toujours revêtue de quelque modification, la faculté de voir, isolées lune de l'autre , deux choses qui sont unies par un lien indissoluble, ne peut résulter que d'un artifice, par lequel l'esprit, au lieu de se porter sur les choses elles-mêmes qui sont toujours et tout a la fois substance et modification , se porte sur les signes de ces choses , signes qui sont distincts et séparés de telle manière que l'un indique exclusivement la substance, et l'autre exclusivement la modification.

Je veux m'étayer encore d'un exemple. Mettez sous vos yeux un morceau de cire d'une forme circulaire : vous sentez aussitôt qu'on ne peut voir la cire sans le cercle , ni le cercle sans la cire ; mais vous savez en

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même temps que rien n*e$t plus aise que de vous occuper du mot cire sans songer au mot cercle , et réciproquement.

Au moyen de ces deux mots , vous pouvez donc sér parer, dans votre esprit, Tidée de la cire de celle du cercle , quoique la cire et le cercle co-existent hors de vous.

De môme, au moyen des deux mots, moi et faible, l'enfant afura deux idées distinctes et séparées , du moi et de sa modification , quoique le moi et sa modification co-existent au dedans de lui.

L'enfant n'a pas besoin de mots pour sentir le moi modifié; mais il en a besoin pour sentir distincts, et surtout pour conserver distincts l'un de l'autre, le moi et sa modification. Les sentimens qu'il en avait avant l'usage des mots , se trouvaient mêlés et comme confondus en un seul sentiment : les mots les ont séparés, ou du moins ils ont fixé leur séparation ; et l'enfant a pu les remarquer chacun a part, les bien distinguer, s'en faire des idées.

Dès ce moment, le rapport n'a pas été seulement senti , il a été perçu : le sentiment de faiblesse est devenu connaissance de )a faiblesse, le sentiment de rapport s'est changé en perception de rapport.

Dans la perception de rapport , les deux termes qui donnent lieu au rapport sont deux idées distinctes et séparées. Dans le simple sentiment de rapport , les deux termes sont deux sentimens qui se confondent, ou qui tendent b se confondre.

Nous commençons par sentir des rapports ; l'atten-

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lion aidée par des mots, ou plus généralement par des signes , nous les fait percevoir.

Mais il ne sufOt pas d'apercevoir des rapports : il ne suffit pas de nous tenir comme en contemplation devant les objets , d'apercevoir la blancheur avec la neige ; la chaleur avec le feu ; la dureté avec le marbre ; au risque de nous tromper, nous prononçons que les choses sont, en réalité, teHes que nous les apercevons, et nous disons: La neige est blanche, le feu est chaud, le marbre est dur ; c'est-à-dire qu'après avoir senti des rapports , et après les avoir perçus , nous les affirmons.

Or, il y a jugement toutes les fois qu'il y a un rapport saisi par TespAt , de quelque manière que l'esprit le saisisse : il y a donc trois espèces de jugement, ou , si on l'aime mieux , trois degrés dans le jugement.

On juge par sentiment ; ou juge par idées ; on juge par affirmation. L'affirmation est le prononcé du rapport que nous fait apercevoir le jugement par idées ; le jugement par idées est l'analyse du jugement senti.

Les mots, les signes, sont indispensables, vous le voyez , pour le jugement-affirmation : ils ont servi a analyser le jugement qui se fait par sentiment, et a le convertir en jugement qui se fait par idée ; mais pour juger par sentiment, il ne faut ni mots, ni signes, ni aucune espèce de langage.

Les animaux peuvent donc sentir les rapports qui naissent de leurs sensations, ou plutôt qui sont enveloppés dans leurs sensations; mais s'ils peuvent sentir quelques rapports, ils ne peuvent ni les percevoir, ni les affirmer. Le lion sent qu'il est fort; il ne sait pas

qu'il est fort ; et surtout il ne dira jamais eu lui-même : je suis fort.

L'homme sent une multitude infiniment variée de rapports; il les perçoit , il les afOrme. Malheureusement il en perçoit moins qu'il ne peut en sentir : voila pourquoi il est ignorant ; et, malheureusement encore, il en affirme plus qu'il n'en perçoit : voila pourquoi il est sujet a l'erreur.

Le plus grand nombre de rapports restent dans la sensibilité pour n'en sortir jamais ; jamais ils ne passeront tous dans rinlelligenee. Quelle sagacité pourra découvrir tout ce que recèle la plus féconde de lios manières de sentir? Oîi est la constance qui ne se lassera pas de vouloir épuiser ce qui est inépuisable ? Nul homme ne tentera donc, à lui seul, un travail qu'ont dû se partager les hommes de génie de tous les temps et de tous les lieux. Les uns étudient les rapports qui tiennent aux sensations: d'autres, ceux qui naissent du sentiment des facultés de l'esprit ; d'autres , ceux qui sont produits par les sentimens moraux ; tous étudient les rapports multipliés à l'infini qui viennent de ces premiers rapports ; et cette étude, commencée dès l'origine de la philosophie, durera aussi longtemps que la curiosité de l'homme, aussi longtemps qu'il pourra ajouter a ses connaissances , c'est-k-dire toujours.

Si les hommes ne prononçaient que sur des rapports distinctement perçus; s'ils n'affirmaient que ce qu'ils savent, leur intelligence serait, en quelque manière, inaccessible k l'erreur; car l'erreur n'est, ni dans le sentiment, ni dans la perception : ce qu'on sent, on le

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sent ; ce qu'on voit, on le voit ; mais ce qu'on affirme, peut ne pas être.

N'attendons pas une telle réserve , une telle sagesse , de la part des hommes. Tant que Tamour de la vérité ne sera pas le premier de leurs intérêts; tant qu'ils ne sauront pas réprimer un vain désir de paraître ; tant que les passions régneront sur la terre, on décidera sans connaissance , on prononcera au hasard : l'orgueil , surtout, aime les affirmations ; s'il balançait un moment, on pourrait le soupçonner d'ignorer quelque chose.

Sentir des rapports, les percevoir, les affirmer, sont donc trois manières de juger qui se développent successivement. On peut sentir des rapports, sans les percevoir : on peut les percevoir, sans les affirmer; mais on ne peut affirmer de vrais rapports sans les avoir perçus, ni les percevoir sans les avoir sentis.

La distinction des trois sortes de jugemens étant fondée sur la nature, il s'ensuit que le mot jugement sert tour a tour a exprimer trois choses réelles , qu'il a trois acceptions réelles.

Mais, les philosophes ayant presque toujours confondu le sentiment de rapport avec la perception de rapport, il est arrivé que le simple sentiment de rapport, considéré indépendamment de la perception qu'on peut en avoir, n'a pas reçu le nom de jugement. Nous nous conformerons a cet usage ; et , dans nos discours , l'acception du mot jugement n'ira pas ordinairement plus loin que les affirmations et les perceptions de rapport. Ainsi, quoique le sentiment de rapport soit

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un vrai jugement, il ne portera pas le nom de jugement, il n*aura pas de particulier; nous lui laisserons le nom de sentiment de rapport.

Ainsi , et pour en venir enfln a la réponse qu'on attend de moi , quoique l'idée soit un jugement , puisqu'elle consiste dans un rapport de distinction , nous lui laisserons le nom d'idée.

L'idée, nous en avons prévenu, est un jugement d'une espèce particulière, un jugement a part. Dans les trois sortes de jugemens dont nous venons de parler, on a deux termes dont le rapport est, ou senti, ou perçu , ou afOrmé ; deux termes qui se confondent et s'unissent dans le sentiment, qui se séparent dans la perception, pour se réunir, mais sans se confondre, dans l'affirmation. L'enfant a la mamelle n'éprouve d'abord qu'un sentiment résultant de la douceur du lait; bientôt, il acquerra les deux idées de lait et de doux ; enfin , il les unira sans les confondre , en disant : Le lait est doux.

L'idée que nous nous faisons d'un objet ne consiste pas dans le simple sentiment du rapport entre un sujet et sa qualité , ni dans la perception de ce rapport , ni dans son affirmation ; elle ne consiste pas dans le résultat de la comparaison d'un sujet et d'une qualité , ou de plusieurs qualités considérées comme une seule. Le nombre des termes qui entrent dans le second membre du rapport constitutif de l'idée, n'est pas déterminé. Il peut n'y en avoir qu'un seul ; il peut y en avoir mille : car l'objet dont on cherche a se faire une idée, peut être en présence de tous les objets de la nature ; et l'idée

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sera d'autant plus exacte, plus complète, qu'elle sera le résultat d*un plus grand nombre de rapports partiels. Vous avez Tidée d'un agneau que vous voyez dans la prairie; vous le distinguez d'un chevreau, et à plus forte raison d'un cheval ; mais le berger est en état de le distinguer de tous les autres agneaux , ce que vous ne sauriez faire. L'idée qu'il a est donc plus sûre que la vôtre. Vous n'avez idée de l'agneau qu'autant que vous le comparez a des objets très-différens. Le berger en a idée , en le comparant a ceux qui lui ressemblent le plus, .k ceux qui, pour vous, lui ressemblent entièrement.

Nos idées s'approchent donc ou s'éloignent de la perfection , a mesure que les objets qu'elles nous font connaître se distinguent d'un plus grand ou d'un plus petit nombre d'objets, et cette proposition est évidente: car elle signilie que nos idées sont d'autant plus conformes a leurs objets , qu'elles nous en montrent un plus grand nombre de qualités. N'est-ce pas, en effet, par leurs qualités que les êtres se distinguent? et le mot qualité lui-même , que ^gnifie-t-il , sinon ce qui distingue, ce qui nous sert a distinguer?

Nous avons appris à ne pas confondre les facultés de l'entendement avec les sensations ; nous en avons acquis une première idée. Nous les avons séparées des facultés de la volonté ; l'idée a reçu un nouveau degré de lumière *.

Nous avons distingué la liberté morale, de la simple volonté ou de la préférence ; nous l'avons distinguée de

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