Part. n,\tq. iiietiv
40i DEtJXiÈME PARTIE.
Elle est un rapport de distinction, un jugement, mais un jugement d'une espèce particulière , un jugement préalable a tout autre jugement, un jugement que supposent tous les autres jugemens.
Avant déjuger que Paul est médecin, il faut que j'aie ridée de Paul et l'idée de médecin ; c'est-k-dire quMl faut que je distingue ou que je puisse distinguer Paul de tout ce qui n'est pas lui, et que je sache distinguer la profession de médecin de toutes les autres professions. J'ai l'idée de Paul, du moment que je puis le reconnaître parmi tous les hommes. Je me suis fait une idée de la profession de médecin, lorsque je suis en état de la distinguer de toutes les autres professions , et particulièrement de celles qui s'en rapprochent le plus, comme la chirurgie, la pharmacie.
Le rapport de distinction entre Paul et tous les autres hommes , entre la profession de médecin et toutes les autres professions, est donc un préalable nécessaire pour porter le jugement que Paul est médecin. Or, on a donné le nom d'idée a ce rapport préalable , à ce rapport antérieur à tous les rapports qui se trouvent entre un sujet et un attribut : soit que ces derniers rapports n'étant que sentis, n'aient pas reçu de nom ; soit qu'étant perçus et affirmés , ils aient reçu le nom de jugement.
Voila ma réponse, ou mes réponses, aux objections qui m'ont été proposées. Si vous les adoptez, vous resterez convaincu^ , sans doute , qu'il y a des idées images, des idées-souvenirs, et que toutes sont des rapports ou des jugemens. Mais vous ne direz plus que toute idée
est image, ni que Vidée et le souvenir sont une même chose ; et, en vous rappelant toujours que l'idée est uu jugement, vous lui laisserez toujours son nom d'idée.
Vous me pardonnerez cette discussion ; vous ne la trouverez pas inutile si, dans le jugement, elle nous a fait remarquer des points de vue qui avaient échappé aux philosophes. Cependant elle ne nous étiit pas nécessaire. Il n'en faut pas tant pour renverser un sophisme. Que dit en effet l'objection?
Le jugement est une perception de rapport ; si donc ridée est aussi une perception de rapport, il n'y aura aucune différence entre le jugement et l'idée. Mais qui ne voit que Ton compare des perceptions de rapport de nature différente? Le raisonnement porte donc a faux ; il ne prouve rien.
Je sens que celle leçon commence à se prolonger audelà des bornes que nous nous prescrivons ordinairement : il est temps de la terminer. J'ai regret, en finissant, de n'avoir pas mieux développé quelquesunes des choses qu'elle renferme; votre méditation aclièvera un travail imparfait.
Vous vous direz que l'homme, s'il met quelque prix a son intelligence , doit, tous les jours de sa vie, rendre grâces a l'auteur de la nature de lui avoir donné la faculté de parler, puisque c'est par le secours de la parole qu'il affirme la véritd et qu'il nie l'erreur. L'être qui ne parle pas sera mu par l'instinct du sentiment, mais non éclairé par la lumière de la raison ; ou combien sera faible cette lumière, à moins qu'il ne supplée
406 PBUXIÈME PAHTIB.
la parole par uo langage d'action , perfectionaé luî*mémepar la parole!
Vous admirerez que la langue des Grecs n*ait plm cherché a nommer la raison , quand une fois elle eut nommé la parole.
Vous applaudirez aussi à la langue des Romains qui ne digUngua pas le raisonnement du discours.
Ce bon sens , empreint dans les langues des anciens peuples , vous avertira de la nécessité de diriger vos réflexions vers les signes de la pensée, afln de connaître la pensée elle-même.
Alors vous ne serez plus étonnés de l'influence que la philosophie accorde au langage sur le développement des facultés de l'esprit et sur le développement de ses connaissances.
Et vous vous pénétrerez enfin de cette vérité, que Tart de penser ne dépend pas seulement de Tart de parler, mais qu'il se réduit à Fart de parler ; dans le môme sens que Tart de mesurer les angles se réduit, en géométrie, a Tart de mesurer les arcs de cercle; et qu'en astronomie, l'art de trouver la latitude des lieux , se réduit a Fart de trouver les différentes hauteurs du pôle.
Enfin , après avoir longtemps arrêté votre pensée sur cette admirable propriété, qui fait, de la parole, un instrument nécessaire à l'attention pour changer des rapports qui nVHaient que sentis en rapports qu'on perçoit et qu'on affirme, vous serez inévitablement amenés k vous dire : Que cette différence , entre les
GINQUIÈMB LBÇON. 407
simples senliiuens de rapport el les perceptions de rappérty est la mesure de la différence entre les esprits; conelusion d^autant plus féconde qu*elle sera plos longtepips méditée.
Tous les hommes, sans être doués du même degré de sensibilité , ou de la même espèce de sensibilité , ont, dans la multitude delears sentimeos, des sources intarissables de connaissances; mais les uns, possesseurs indolens d'un bien qu'ils négligent , laissent leur intelligence dans un état de pauvreté et de dénuement, tandis que les autres, plus actifs et plus industrieux, Tenrichisseut tous les jours de nouvdles acquisitions.
A la Ycnlé; lorsqu'il s'agit de ces rapports qui sont puisés au fond de la nature humaine , des rapports qui intéressent vivement la morale et la justice, de ceux qui nous révèlent notre dignité ou notre grandeur, régalité s'établit aussitôt entre les âmes; toutes sont émues également; toutes s'élèvent a la fois : le senti-* ment tient Itén de connaissance ; et le savant oublie ce q4i'il savait, pour sentir avec les ignorans.
De telles circonstances sont rares : le sublime ne se montre que de loin en loin dai» les oeuvres de l'homme ; et si Tordre de l'univers en offre des modèles qui subsistent toujours , l'habitade nous empêche de les admirer ; souvent môme elle nous empêche de les sentir.
C'est dans les rapports de Fordre commun, dans les choses ordinaires de la vie ; c'est dans presque tout ce (jfue les hommes pensent, ou disent, ou font journellement, que se marque cette différence entre les esprits qui cultivent le sentiment et cem qui le eonservent
408 DEUXIÈME PABTIB.
brut , s'il est permis de le dire. Ceux-ci , toujours esclaves d'une aveugle routine , semblent craindre de surpasser Tinstinct des animaux; les premiers, par Texercice continuel de leurs facultés , s'élèvent sans cesse au-dessus d'eux-mômes.
Le sentiment de rapport , qui précède toujours la perceplion de rapport, mais qui ne se change pas tou* jours en perception , vous fera soupçonner qu'il est peu d'idées dont tous les hommes ne portent le germe dans leur sentiment; et vous serez moins surpris, en lisant rhistoiredela philosophie, de voir Socrate enseigner, que toutes les connaissances acquises dans le cours de la vie sont des réminiscences. Gomme ce qu'il apprenait lui-même, il l'avait déjà senti, il croyait ne rien apprendre de nouveau.
Si, en effet, tous les rapports que nous apercevons ont déjà été sentis; si toutes nos connaissances ont été précédées par le sentiment, il sera vrai que toutes les idées dont nous devons Tacquisition à nos leçons antérieures, nous les avions auparavant dans le sentiment.
11 sera vrai que la notion que je viens de vous donner de ridée elle-même , tout le monde l'a dans le sentiment.
Qui pourrait n'avoir pas senti que , pour acquérir une connaissance nouvelle, il faut remarquer ce qu'on n'avait pas remarqué, distinguer ce qu'on voyait confusément?
Voulez-vous un grand exemple, voulez-vous une grande preuve, que, dans tous les temps, on a senti que les idées consistent dans des rapports de distinc-
GINQÛlàMK LEÇON. 409
tion? jetez un moment les yeux sur les scolastiques : pendant cinq ou six siècles, ils n*ont connu et enseigné d'autre doctrine que celle d'Âristote , auquel ils attribuaient une sorte d'infaillibilité. Comme tout ce qu'on jugeait utile de savoir se trouvait dans Aristote, on se gardait bien de faire la mpindre observation, la moindre expérience : il sufBsait que le maître eût parlé. On eût fait un acte de rébellion en consultant la nature. Cependant , le besoin d'idées se faisait toujours sentir, car la curiosité ne nous abandonne jamais : aussi qu'arrivait-il ? C'est que, ne pouvant rien démêler, rien distinguer, dans la nature, qui n'existait plus pour eux , les scolastiques se mirent a faire sur les mots des distinctions sans fin. Il n'y a pas une de leurs pages qui ne soit remplie de divisions , de sous-divisions , de distinctions et de sous-distinctions. On sentait donc qu'on ne peut s'instruire qu'en saisissant des rapports de distinction ; on le sentait , mais on le comprenait mal.
Encore un mot, et j*ai fini.
Nous avons distingué dans cette leçon trois sortes de jugemens, où l'on ne supposait qu'une manière de juger : nous avons acquis trois idées.
Nous avons marqué la différence qui existe entre les rapports de distinction auxquels on a donné le nom d'idée, et ceux qui ont reçu le nom de jugement ; nous avons eu des uns et des autres une idée plus juste.
Nous avons séparé les images et les souvenirs , des Idées avec lesquelles on les confondait : ce sont deux idées que nous n'avions pas.
On ne voyait rien entre les idées originaires des sens IL «0
et les idées innées : nous avons remarqué trois manières de sentir, intermédiaires entre ces deux extrêmes , et nous avons eu trois nouvelles idées.
Nous avons noté trois autres idées encore, et trois idées bien distinctes, correspondantes aux trois mots, nature^ or^ine, cause.
C'est ainsi que, toujours pesant, comptant,, mesurant, nous avançons peu a peu, attentifs a ne laisser derrière nous que des comptes aisés à vérifier : il n*y a pas d'autre philosopbie, d'autre manière de cliercher la vérité ; il n'y a pas d'autre manière de connaître les choses ; car, pour emprunter a Pascal des paroles qu'il a lui-même empruntées d'une autorité plus élevée , Dieu a tout disposé avec poids ^ nombre et mesure.
sixrÉMfi* LEçoifi' 444
ÉGLAIRCISSEIIBNS SUR l'oRIGINE DBS IDÉSS.
Fausse doctrine de l'école de Descartes , de celle de Locke , et de toutes les écoles de philosophie.
Après les éclaircissemens que je vous ai dounés sur la nature des idées, je tous dois d'antres éclaircissemens sur leur origine et sur leur cause , ou plutôt sur leurs diverses origines et sur leurs diverses causes.
Vous le savez : ou a voulu rendre raison de Tintelligence de l'homme avec les seules modifications que Tâme reçoit à l'occasion du mouvenient des organes. On a dit que les plus étonnantes merveilles du génie s'opéraient par les seules sensations : on a été jusqu'à se persuader qu'un seul élément sensitif suflisait a toutes les variétés, ^ toutes les richesses de la pensée.
Une philosophie qui donne ainsi tout aux sensations n'est guère moins éloignée de la vérité que celle qui leur refuse tout. Rien n'est plus démenti par l'observation, qu€ cet élément unique de notre intelligence : car tlotelligence, telle que nous la possédons, ne peut avoir été formée qu€ par la présence de quatre élémens passifs y qui sont autant de aalmaui de connaissances , et par Vénerpe Ae irm âémens actifs qui mettent en iBBirfe ces matériaux.
Les quatre élémens passifs de nos connaissances, ce
iH DïUXlàM'B FAETIE.
sont nos quatre manières de sentir ; les trois élémens actifs , ce sont les trois facultés de Tentendement.
Otez un de ces élémens, actif ou passif, rintelligence change aussitôt. Sans le sentiment de ses fîicultés, rhomme ignorera toujours que son âme est un principe d'action ; privé du sentiment moral , il ne connaîtra ni la justice, ni la vertu ; que le raisonnement vienne a lui manquer, il est confondu avec les animaux.
Quatre manières de sentir et trois manières d'agir, quatre origines et trois causes d'idées, voila donc les données de la nature : telles sont les conditions nécessaires au développement complet de notre intelligence.
Je me propose d'ajouter quelques réflexions a celles que je vous ai déjà communiquées, et de parler encore de ces origines et de ces causes: aujourd'hui des origines; a la prochaine séance, des causes.
Je me verrai obligé de critiquer les doctrines et le langage des philosopiies. Je serai force de rejeter presque tout ce qui a été dit et pensé sur l'origine des idées, comme j'ai été forcé de rejeter presque tout ce qui a été dit et pensé sur l'origine des facultés de l'âme *.
Quelque peu d'envie, quelque répugnance même qu'on se sente pour le blâme et la censure, il faut bien pourtant, quand on a consenti à recevoir le titre et qu'on s'est engagé a remplir les devoirs de professeur de logique, ne pas trop craindre de se montrer conséquent.
Or, la manière dont nous avons conçu et résolu le