Philosophie de Kant , p
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Aiiisi^ TOUS en convenez^ les philosopha de Téeole d'Aristole ont pour eux la raison ; seulement ils n'ont pas su lui prêter assez de force. Vous venez à leur se* cours : vous établissez, mieux qu'ils ne Tout fait eux^ mêmes, cette grande maxime , que « les limites des connaissances humaines ne peuvent dépasser les limites des perceptions sensibles, t Ce qu'a grand'peine ils avaient cru prouver à posteriori, vous le voyez, vous nous le démontrez à priori. Que dis- je? vous allei bien au-delk de vos devanciers; car, certainement, Gassendi n'a jamais pensé que tout le savoir humain fût immédiatement dans les perceptions des sens. Jamais Locke, ni Condillac, n'ont enseigné qu'il fallût s'en tenir k Tétude des objets sensibles. Locke cherche un très-grand nombre d'idées dans les opérations de l'âme ; et Condillac, au cinquième chapitre de sa Logique, traite des idées des choses qui ne tombent pas sous les sens.
Vous avez donc exagéré Gassendi, Locke; vous avez exagéré Condillac et tous les philosophes qui ont le plus accordé aux sensations.
Kant est si fortement dominé par la pensée, que nos intuitions , nos perceptions , nos connaissances , ne peuvent s'étendre au delà des phénomènes de la sensibilité , qu'il se trouve réduit à déclarer que les vérités de l'ordre le plus élevé sont l'objet de la croyance , non celui du savoir.
Nous ne pouvons, dit-il, connaitre les objets qu'autant qu'ils nous sont représentés dans l'espace et dans le temps ; et conune l'espace et le temps appartiennent
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exclusivement a la sensibilité, qu'ils en sont des conditions essentielles , des formes primitives et nécessaires , des lois fondamentales, des élémens subjectifs enfin , il s'ensuit que tout ce qui est hors de la sensibilité , hors des perceptions sensibles, hors des intuitions sensuelles, hors des sensations, hors des sens, ne saurait ôtre connu*.
Pour vous aider *a apprécier la valeur de ce raisonnement, je mets sous vos yeux les propositions suivantes :
« L'homme pense, il réfléchit; »
« Trois est le rapport de douze k quatre ; » « Il y a une différence entre le bien et le mal. • Kt je demande si les vérités contenues dans ces propositions ne produisent en vous qu'une croyance aveugle. N'en avez-vous pas la perception la plus claire, l'intuition la plus vive, la connaissance la plus entière? ne vous frappent-elles pas de toutes les lumières de l'évidence?
Or, ces vérités n'auraient jamais existé pour nous,* si la sensation était l'unique source des connaissances humaines : car la première s'appuie sur le sentiment de l'action de l'esprit , et non sur la sensation ; la seconde, sur le sentiment de rapport, et non sur la sensation; la troisième, sur le sentiment moral, et non sur la sensation.
I. « ie ne puis connaître , savoir que ce qui m'eti offert par mes feof , ee qui peut oceoper na lien dans r.Mpae« ou no luttant dant le temps. » ( PhHo9ophle de Kani , p. 5«2.)
Voyez ansti Vfllêloire de la PfUlosophle , par Buble , t, VI , p. <80.
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Descartes et Port-Royal avaient dit : L'origine d'un grand nombre d'idées ne saurait être dans les sens ; donc l'àme forme elle-même ces idées.
Kant et ses disciples nous disent : Plusieurs vérités sont bors des perceptions sensibles ; donc on ne peut connaitre ces vérités.
H y a erreur de part ot d'autre. Des deux côtés on suppose que la sensibilité humaine est tout entière dans la sensation , dans les perceptions sensibles.
Il y a erreur encore , parce qu'on ne distingue pas les sensations des perceptions sensibles. Par la sensibilité , nous sentons et ne faisons que sentir ; il ne peut y avoir des perceptions dans notre âme, avant qu*elle ait agi sur les sensations. Tout ce que nous avons établi jusqu'à ce moment ^ le démontre d'une manière invincible, et ce que nous ajouterons bientôt, le confirmera de plus en plus. Mais revenons k l'idée de la pensée.
Après vous être assurés qu'on ne peut rendre raison de celte idée, ni en suivant les philosophes de l'école d'Aristote , ni en suivant les philosophes de l'école opposée, vous ne me demanderez pas où elle a sa raison. Vous le savez déjà, vous savez que l'idée de la pensée à sa raison ou son origine dans le sentiment de la pensée.
^ Gomment a-t-on pu ne pas apercevoir une vérité, que la plus évidente des analogies semble mettre sous les yeux ?
D'où viennent les idées sensibles ? elles viennent des sens, des sensations, des sentimens-sensations.
D'où viennent les idées des couleurs ? elles viennent
du «sentiment des couleurs, de la sensation des couleurs.
Suivez cette analogie, et vous avez Torigine de toutes les idées.
D*oii vient l'idée des facultés de Tâme , Tidée de Tactiou de Tâme , l'idée de la pensée ? elle vient du sentiment des facultés de Tâme , du sentiment de l'action de rame, du sentiment de la pensée,
D*oîi viennent les idées de rapport ? des sentimens de rapport..
D'où viennent les idées morales ? des sentimens moraux.
Tout confirme donc notre théorie ; et les preuves directes que nous en avons données, et les vices des autres doctrines, et la facilité avec laquelle nous expliquons des choses qui jamais n'avaient été expliquées*
Malgré ses défauts , Targument de Port-Royal contre Gassendi et contre Hobbes est le plus solide qu'on ait opposé aux partisans des idées originaires des sens. Aussi n'a-t-on pas manqué de le reproduire a l'occasion de Locke et de Condillac , mais toujours en lui faisant perdre de sa force, parce qu'on le présentait mal, et parce qu'on voulait le faire servir à appuyer des doctrines plus éloignées encore de la vérité , plus contraires a l'expérience, que la doctrine qu'on cherchait a renverser.
Quelquefois, k l'idée de la pensée, ou, ce qui est la même chose, aux idées intellectuelles des facultés de l'âme , on a substitué les idées morales ; et , comme Port-Royal demandait k Gassendi de quelle couleur est
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la pensée, on a demandé à Locke et a Gondillac de (|iieile couleur est la morale. On leur a reproché de vouloir faire de la morale avec des sons, des saveurs : on a été jusqu'à les accuser d'anéantir toute morale avec leur fausse pliilosophie.
Quand on fait de pareilles objections ; quand on se permet des inculpations aussi odieuses, avant de s't^tre bien assuré qu'elles sont fondées, on s'expose étrangement à manquer soi-même a la morale.
Les sensations , les cinq espèces de modifications que l'âme reçoit à la suite de Timpression des objets , peuvent être considérées, chacune dans ce qu elles ont de particulier, de caractéristique ; et toutes dans ce qu'elles ont de commun '. Sous le premier point de vue, elles sont : couleur, son, saveur, odeur, chaleur, etc. ; sous le second point de vue, elles affectent l'âme en bien et en mal ; elles l'avertissent de son existence ; l'âme prend connaissance de ses affections et d'elle-même.
Or, ce n'est pas du premier point de vue que des philosophes tels que Locke ou Gondillac et leurs vi^is disciples, ont pu vouloir faire naître les idées morales ; c'est du second.
Ils ont cru trouver les premières notions du juste et de rinjuste dans le sentiment, dans la conscience, du plaisir ou de la douleur, du bien-être ou du mal-être, qui nous viennent de nos semblables ; et ils ont identifié cette conscience avec la sensation , ils l'ont appelée sensation.