Part. I , Icç. VIII et xv
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peuple. Il a des yeux qui reçoivent l'impression des chefs-d'œuvre; mais, distrait par d'autres soins et par d'autres intérêts, il ne s'en sert pas pour regarder.
Que ceux qui prétendent que l'attention n'est pas toujours indispensable pour acquérir des idées, nous expliquent comment il se fait que dans une ville comme Paris, dont les murs sont couverts de toutes sortes d'écritures, d'adresses, d'enseignes, d'affiches, il se trouve, et non pas en petit nombre, des hommes de cinquante, de soixante ans, qui ne connaissent pas les lettres de l'alphabet , des lettres dont ils n'ont cessé de recevoir l'impression depuis leur première enfance. Pour se faire des ijées par le moyen de l'œil , il ne suffit donc pas de voir, de sentir ; il est nécessaire de regarder, de donner son attention, d'agir.
Vous raisonnerez sur tous les sens comme sur le sens de la vue, et vous conclurez avec certitude qu'un être organisé comme nous le sommes , mais de manière , s'il est permis de le supposer, à ne jamais donner son attention , k ne jamais faire un usage actif de ses sens, a recevoir toujours passivement l'impression des objets, n'aurait aucune idée sensible, absolument aucune.
Or, dès qu'il est une fois démontré que l'action de l'âme est la cause productrice des idées sensibles , de ces idées que presque tous les philosophes ont confondues ayec les sensations , et qu'on acquiert avec une telle facilité qu'elles semblent naître spontanément des sensations, qu'elles semblent s'identifier avec les sensations, il est démontré y sans doute, que les idées
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intellectuelles et les Idées morales, dont le plus grand nombre échappe à tant d'esprite, sont aussi le produit de notre activité.
Les idées sensibles , les idées des focultés de Tàme , et les idées morales considérées en elles-mêmes , sont des idées absolues. Ces idées , par leurs rapprocliemens qui varient à Tinfini, donnent lieu a une inlinité de senlimens de rapport, et bientôt a une inflnité d* idées de rapport ou d*idées relatives.
Les idées absolues sont le fondement de notre intelligence; les idées relatives sont rinlelligence elle-même.
Af n de ne pas confondre ces deux sortes d'idées , examinons en quoi elles diffèrent.
Je vous demande ce qui résulte en vous , aujourd'hui, de la présence d'une idée sensible. Remarquez bien que je ne vous demande pas ce qui résulte des premières idées sensibles qu'acquiert un enfant en venant au monde.
Vous répondez que l'idée sensible nous fait connaître un corps, un objet extérieur à Tàme, ou quelqu'une des qualités de cet objet.
Que résulte-til de l'idée d'une faculté de l'âme? elle nous fait connaître une faculté de l'âme.
Que résulte-t-il d*une idée morale? elle nous fait connaître un acte moral.
Ainsi donc , aux idées sensibles , aux idées des facultés de rame, aux idées morales, correspondent des mIHés, des choses réelles qui sont en nous» ou hors de nous, et que ces idées nous font connaître.
Maintenant, si je vous demande quelle est, en vous II. is
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OU hors de vous, la réalité qui correspond a une idée de rapport y à une idée de ressemblance, à une idée d'égalité , peut-être éprouverez-vous quelque embarras pour me répondre.
Continuons notre examen.
Je suppose que, Tœil recevant l'impression simultanée de toutes les lettres qui entrent dans la composition d'un mot, le regard vienne à se (ixer sur une seule de ces lettres : a l!instant la sensation produite par cette lettre se démêle des autres sensations ; elle les domine ; elle est mieux sentie; et nous avons une idée sensible. De la môme manière, nous en obtiendrons une seconde, une troisième, etc.
Lorsque, par la direction de l'organe sur les objets de nos sensations , et par l'application de l'activité de rame aux sensatiojns elles-mêmes , nous avons acquis plusieurs idées sensibles,, et qu elles sont h. la fois présentes a l'esprit , il arrive souvent que nous sentons , entre ces idées, des ressemblances ou des différences ; et alors nous pouvons continuer à déployer notre activité sur ces idées, comme nous pouvons la laisser oisive. Dans ce dernier cas, les idées, quoique présentes, se montrent faiblement a l'esprit; et nous sentons a peine qu'elles se ressemblent ou qu'elles diffèrent. Mais si Taction de l'âme continue a se por-^ ter, et se porte avec plus de force sur ces idées, le sentiment de leur ressemblance ou de leur différence prend aussitôt de la vivacité, se démêle de tout ce qui n'est pas lui, et devient idée de ressemblance ou de différence.
SEPTIÈME tEÇÔ^. jin
Il n*6nestpas der^ette nouvelle idée coromé de l'idée sensible. L*idée sensible dérive d'une sensation , qui suppose la présence d'un objet extérieur. L'idée de ressemblance ou de différence dérive d'un sentiment qui suppose la présence de deux idées existant a la fois dans Tesprit. El comme souvent il a fallu, par la comparaison, rapprocher ces deux idées, les porter en quelque sorte Tune sur l'autre , les rapporter Tune a l'autre, on a donné , au sentiment qui naît de leur présence, le nom de sentiment de rapport.
Tant que le rapport est senti confusément , on lui laisse le nom de sentiment de rapport. Dès que, par l'effet de l'action de l'âme , ce sentiment, de confus qu'il était, devioat un sentiment distinct, on l'appelle idée de rapport, perception de rapport.
Ce que la sensation est à l'idée sensible, le sentiment de rapport l'est a l'idée de rapport.
L'idée sensible suppose deux choses : sensation préexistante ; action de l'âme sur cette sensation.
L'idée de rapport suppose également deux choses : sentiment de rapport préexistant ; action de l'âïne sur ce sentiment de rapport.
Les sensations sont les matériaux des idées sensibles; les sentimens de rapport sont les matériaux des idées de rapport : et c'est l'activité de l'âme qui met en œuvre ces deux espèces de matériaux.
Les idées de rapport, considérées sous le point de vue de leur formation, c'est-à-dire sous le point de vue de leur origine et de leur cause, ont donc la plus grande analogie avec 1^ idées sensibles et avec toutes
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les idées absolues ; mais , sous d'autres points de vue , elles en diffèrent essentiellement.
Supposez que deux objets extérieurs, A et B, agissent sur TOUS, l'un après l'autre. Dans cette supposition, vous éprouverez deux sensations, l'une après l'autre.
Que les deux objets agissent a la fois, vous éprouverez deux sensations a la fois.
Si les deux sensations éprouvées k la fois sont suivies de deux idées sensibles , vous aurez simultanément deux idées sensibles.
Ces deux idées sensibles et simultanées amèneront un sentiment de rapport.
De ce sentiment de rapport, enfm, naîtra ou pourra naître une idée de rapport , du rapport entre A et B , lequel sera un rapport de ressemblance , si les deux objets vous ont affecté semblablement, un rapport de différence, si les deux objets vous ont affecté différemment.
L'idée de rapport dérive immédiatement du sentitiment de rapport. Le sentiment de rapport résulte de la présence simultanée de deux idées : ces deux idées , si elles sont des idées sensibles, dérivent de deux sensations correspondantes ; sensations qui sont dues k la double action des deux objets extérieurs.
Par la double action des deux objets A et B, vous avez donc obtenu trois idées, l'idée de l'objet A, l'idée de l'objet B, et l'idée de leur ressemblance ou de leur différence.
L'idée occasionée par l'objet A correspond a un être placé hors de vous, ou k quelque qualité réelle de cet
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être ; elle a hors de vous un type , un modèle ; du moins nous le croyons ainsi ; et j'ajoute cette restriction y aûn de prévenir des objections intempestives contre la réalité extérieure des êtres. L'Idée occasionée par Tobjet B a également un modèle hors de vous , l'objet B; mais l'idée de ressemblance, où a-t-elle son modèle? Quelle est, hors de vous, la réalité qui lui correspond ? Ce n'est pas l'objet A tout seul ; ce n'est pas l'objet B tout seul. Seraient-ce les deux objets réunis? Les deux objets réunis ne sont. pas une Iroisième réalité distincte de A et de B. Dans la réunion de A et de B il n'y a pas trois choses réelles, dont l'une soit A, l'autre B, et l'autre la réunion.
Vous raisonnerez sur les idées de rapport qui naissent de la comparaison des idées des facultés de l'âme, et sur les idées de rapport qui naissent de la comparaison des idées morales, comme vous venez de le faire sur les idées de rapport qui naissent de la comparaison des idées sensibles ; et vous arriverez toujours a ce résultat, qu*il sufGt de deux objets perçus en môme temps pour obtenir, ou pour qu'il soit possible d'obtenir trois idées.
Nous sommes donc amenés a une conclusion k laquelle on ne pourra se refuser, quelque singulière qu'elle paraisse au premier aspect, savoir, que les idées de rapport, à la différence des idées absolues, sont des idées qui ne correspondent a aucun objet réel qui soit exclusivement leur objet. Les idées de rapport supposent, il est vrai, des réalités, des objets, puisqu'elles dérivent de deux idées absolues dont chacune
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a son objet placé en nous ou hors de nous ; mais elles n'ont pas d'objet qui leur soh propre, d'objet distinct des deux objets qm les ont occasionées.
Cependant on a \oulu réaliser cet objet que rien ne montre , que rien ne peut montrer , puisqu'il n'existe pas. On lui a attaribué le nmn même de rapport; et Ton a dit que les rapports existaient dans les êtres, ou dans les qualités des êtres, et qu'ils ai partageaient la réalité.
Dans les êtres se trouvent les fondemens des rapports, les termes des rapports, les objets qui donnent lieu aux idées d'où naissent les rapports : mais les rapports eux-mêmeft ne sont pas dans les êtres.
Le mot rapport signifie deux choses. Quelquefois , rarement, on le prend dans un sens actif; et alors il est à peu près synonyme du mot comparaison, comme lorsque nous disons qu'on peut ou qu'on ne peut pas établir un rapport entre deux objets. Très-fréquemment, presque toujours, il est pris dans un sens qui n'est pas actif; et alors il exprime un résultat, c'està-dire l'idée qui provient de la comparaison de deux objets. Or, ni la comparaison de deux objets, ni l'idée qui provient de cette comparaison , ne peuvent se trouver ailleurs que dans une intelligence. C'est donc là seulement et exclusivement que peuvent se trouver les rapports, et non pas dans les objets.
Ainsi, quand nous dirons qu'il y a des rapports entre les choses ; qu'il y a un rapport entre la lumière et la structure de l'œil; qu'il y a des rapports admirables, use harmonie divine entre toutes les parties de l'uni-
vers; qu'il y a un nombre iiiidlde rapports, quelquefois visil)les, plus souvent cachés, entre tous les ôtres , nous devrons nous garder de crdire que ces rapports existent réellement hors de nous et dans les ôtres. Car nous ne- pouvons affirmer qu'il y a des rapports entre les élres , qu'autant et de la même manière que nous affirmons qu'il y a des rapports entre les idées qui nous représentent ces êtres.
Or, sur quel fondement disons-nous qu'il y a un rapport entre deux idées? Gè n'est pas que le rapport existe dans ces idées ; c'est qu'il se montre a leur suite, comme une idée nouvelle, comme une idée d'une espèce nouvelle.
L'idée de rapport naît immédiatement d'un sentiment de rapport, quand, par un acte d'attention, nous démêlons ce sentiment de tous les autres sentimetis ; mais nous n'avons pu avoir ce sentiment de rapport que par la comparaison de deux idées , d'où» la conséquence que, pour obtenir une idée de rapport, il faut deux actes de l'esprit , une comparaison et un acte d'attention ; tandis qu'on obtient , ou que l'on peut obtenir l'idée absolue par la simple attention.
Il y a donc entre iSs. idées absolues et les idées de rapport , non pas une seule différence , mais deux différences très-remarquables. Les idées absolues ont toujours un objet qui leur est propre ; et on les acquiert , ou du moins on peut souvent les acquérir, par la simple attention. Les idées de rapport exigent d'abord une comparaison ; et elles n'ont pas d'objet qui leur soit exclusivement propre, d'objet distinct des deux objets qui les ont occasionées.
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On demandera peut-être quelle est l'utilité de ces analyses si recherchées, pour dédommager de la fatigue qu'elles donnent.
Une analyse ne saurait être dite recherchée, si elle est naturelle ; or, elle est naturelle lorsqu'elle naît du sujet que l'on traite.
Quant k la fatigue, j'aurais bien mal employé ma peine si elle ne ménageait pas la vôtre.
Et quant k l'utilité, voici ce que j'ai k vous répondre : Si vous oubliez que les idées de rapport exigent une comparaison , vous vous eiposerez à les confondre avec les idées absolues; vous leur supposerez un objet à part ; cet objet imaginaire prendra bientôt à vos yeui assez de consistance pour servir de base k quelque système ; et votre philosophie ne portera sur rien.
Alors vous réaliserez le froid , le chaud , le dur, le mou, le sec, l'humide, etc. ; et, avec Âristote, vous ferez une -mauvaise physique.
Vous croirez apercevoir des choses positives dans les qualités relatives de l'âme ; vous vous perdrez dans vos raisonnemens sur le beau , le bon , le sage , le fou , etc. ; et , avec Platon , vous ferez une mauvaise métaphysique. Vous prêterez aussi une vaine réalité aux rapports de sbnilitude : vous remplirez la nature de genres, d'espèces; et, avec les philosophes du moyen âge, vous ferez de la scolastique.
A quoi tiennent souvent les plus grandes erreurs ! un seul mot négligé, une seule idée mal démêlée , suffisent pour faire tout le mal , en corrompant les sciences dans leur source.
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Je me borne, pour le moment , à ces réflexions sur les idées de rapport. Notre objet , aujourd'hui, n*est pas de nous livrer a des développemens sur ces idées, ni sur aucupe espèce d'idées. J'avais établi que toutes les idées ont Içur cause dans l'action de quelqu'une des facultés de l'entendement. On a pensé que j'allais trop loin ; qu'il n'est pas toujours nécessaire de la coopération de l'esprit , et que plusieurs idéas nous viennent sans aucun travail de notre part. J'ai dû confirmer par de nouvelles observations ce que j'avais d'abord avancé, ce que j'avais prouvé: et, j'ose le croire, vous êtes maintenant persuadés que nous ne sommes étrangei^ h la formation d'aucune de nos idées. Cette proposition ne peut être ni restreinte , ni modifiée : il faut la recevoir tout entière;
Ici , les réflexions se présenteront en foule à ceui qui sont versés dans la lecture des philosophes. Je m'arroterai à une seule qui ne suppose aucune érudition philosophique, et que chacun pourra vérifier par des applications journalières.
Puisque les idées sont notre ouvrage ; puisque toutes celles que i;ious avons acquises, et toutes celles que nous pouvons acquérir, sont l'effet d'une action propre et nécessaire de l'âme; puisqu'il est vrai que la nature, en se réservant de produire elle-même le sentiment , nous a laissé le soin d'en faire naître l'intelligence; et que, pour développer Tintelligence, il nous surfit d'appliquei* l'activité dont la nature nous a doués, aux divers sentimens qui ne nous manquent jamais, l'homme n'a pas le droit de se plaindre de son igno-
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Fance ; il ne tient qu'à lui de â'eu délivrer : que lui faut-il pour cela? sentir et agir; qu'a-t-il a faire pour sentir? et que n'agit-il après avoir senti?
C'est parce que nous laissons oisives nos facultés, que l'esprit est si dénué de connaissances. Le raisonnement, pour peu qu'il se prolonge, effraie notre paresse. Une comparaison dont les termes ne se touchent pas, nous paraît aussitôt impossible ; et l'attention ne peut concentrer ses forces sur un seul point, sans faire violence a nos habitudes de dissipation.
Le mal est, après l'oubli des leçons de la nature *, dans ce manque de courage, dans cette lâcheté d'âme qui s'arrête ou qui recule a la moindre résistance.
Cependant une expérience dont nous sommes sans cesse les témoins peut nous éclairer et nous donner de la confiance : elle nous apprendra comment on surmonte une inertie funeste, et comment, dans l'étude des sciences, nous pourrions être dispensés de trop pénibles efforts.
Nous voyons, en effet, que tous les hommes, quels que soient imr état, leur âge, leur pays, connaissent bien vite ce qu'ils ont un grand intérêt à connaître, ou plutôt ce qui les intéresse Vivement, car il n'est que trop ordinaire qu'ils se trompent sur leurs vrais intérôtS4 Nous voyons en même temps que les peuples', comme les individus, restent étrangers k tout ce qui n'a pas de rapport à leurs nécessités, a leurs commodités, a leurs goûts, a leurs préjugés; qu'ils ignorent