‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 47 sur 117 · part. I,leç. I · texte numérisé non relu

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croyez pas que ce soit un travail sans 6n ; la bonne méthode une fois acquise ne se perd plus , elle nous sert comme a notre insu. A la vérité , dans les cornmencemens, elle exige que Ton surveille avec attention tous les mouvemens de la pensée ; mais qui pourrait s'en plaindre, quand elle ne l'exige qu'une fois, et qu'elle nous en récompense a chaque moment de la vie?

C'en est assez pour dissiper les doutes qu'aurait pu vous laisser la première partie de 4'objection qu'on nous a faite ; venons à l'autre.

Vous auriez du , nous dit-on, présenter d'abord le tableau des sensations, et le faire suivre immédiatement de celui des idées.

Qu'aurais-je pu vous apprendre sur les sensations considérées en elles-mômes, et indépendamment des idées auxquelles elles donnent lieu? que les unes sont agréables, les autres désagréables? qu'on les distribue, en autant de classes que nous avons de sens? qu'eu général, elles ont plus de vivacité dans l'état de santé et dans la jeunesse, que dans un état de langueur et sur la (in de la vie? Vous m'auriez difOcilement pardonné ces paroles oiseuses, et j'ai dû vous en faire grâce. Aurait-on désiré la description des organes des sens ? Les bons livres sur cette matière, et ceux qui les font, ne sont pas rares à l'époque où nous vivons. Que l'on consulte ces livres et leurs auteurs ; on en retirera une instruction curieuse pour tous, nécessaire k plusieurs, mais inutile pour nous.

Les sensations sont le résultat, et de l'action des

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objets extérieurs, et de la conformation de nos organes, et de la sensibilité de Tâme : elles sont , par leur nature , indépendantes de notre volonté.

Mais il nous est permis quelquefois de les fortifier ou de les affaiblir ; mais nous pouvons les rapprocher , les comparer et les combiner de diverses manières.

De ce travail sur les sensations, d'abord fait sans règle et presque au hasard , bientôt éclairé par l'expérience, naissent des idées sensibles. Ces idées amènent de nouvelles manières de sentir, et de nouvelles idées qui vont toujours se multipliant, jusqu'à ce qu'enfin on les réunisse en corps de science.

Ainsi Tarchitecte, qui ne peut rien sur la nalure des pierres, choisit l'une, rejette l'autre. Il les taille, les façonne à son gré : il les dispose en colonnes, en frontons , et finit par nous montrer un palais magnifique , où l'on ne voyait qu'un amas confus de matériaux épars.

De même que l'architecte laisse aux naturalistes et aux géologues le soin de reconnaître la manière dont se forment les pierres dans le sein de la terre, de même nous laissons aux anatomistes et aux physiologistes le soin de découvrir, s'ils le peuvent, la manière dont opère la nature dans les replis du cerveau , ou dans les différentes parties du système nerveux, lorsque nous éprouvons une sensation.

Les sensations sont les données de la nature. La métaphysique, ouvrage de l'homme, part de ces données. Elles lui servent aussi île matériaux , de premiers matériaux ; elles ne sont pas son objet, comme les pierres ne sont pas l'objet de l'architecture.

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A rinstant oîi la métaphysique s'occupe des sensations, elles cessent d'être dépures sensations, pour devenir des idées ; et le Traité des Sensations de Condillac n'est lui-même qu'un traité de l'origine et du premier développement des idées de sa statue.

Je ne devais pas commencer par les sensations, puisque, d'après le plan que je me suis /ait, plan que j'ai motivé *, cette seconde partie était destinée aux origines des idées, et que les sensations sont une de ces origines. Qu'on ne dise pas qu'il fallait alors commencer par les idées plutôt que par les facultés. Cette observation peut s'adresser a ceux qui , ne mettant aucune différence entre les sensations et les idées , pensent que l'âme reçoit passivement les idées , parce qu'elle reçoit passivement les sensations. Nous qui croyons être certain, qui sonmies certain, que, sans en excepter une seule , toutes les idées sont produites par l'action de nos facultés, nous avons dû commencer par l'étude des facultés.

Ces réflexions justifient le plan que nous avons adopté : elles répondent a la première objection , quelque séduisante qu'elle ait paru d'abord.

Seconde objection : contre notre doctrine des idées. - Il n'est pas facile de bien saisir votre doctrine sur les idées. Vous dites que toutes les idées ont leur origine dans le sentiment : vous dites même, de peur qu'on ne se méprenne sur votre pensée , que d'abord elles ont été sentiment, et rien que sentiment; en sorte

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que, selon vous, rintelligence n'est au fond que la sensibilité.

Pourquoi donc exigez-vous que nous mettions tant de soin à ne pas confondre les idées sensibles avec les sensations , les idées de rapport avec les seutimens de rapport, toutes les idées, en un mot, avec les sentimens qui leur correspondent ?

Chose étonnante ! d'un côté , vous faites tout pour nous démontrer que l'idée n'est que le sentiment ; et et de l'autre, comme si vous vous plaisiez à renverser votre ouvrage , vous nous répétez sans cessé qu'il faut' bien se garder de confondre l'idée avec le sentiment. Vous vous appuyez sur l'expérience pour distinguer ridée du sentiment. Nous allons aussi nous appuyer sur Texpérience pour ne pas Ten distinguer.

Un objet tout a fait nouveau s'offre a nos yeux : au même instant, nous en recevons la sensation et l'idée, non pas comme deux choses distinctes, mais comme une seule et même chose.

Peut- on se trouver en présence d'un étranger qu'on n'aurait jamais vu auparavant, sans avoir aussitôt une idée de sa figure; l'entendre parler, sans être frappé de la différence de son langage au nôtre ? Peut-on recevoir l'impression de la colonnade d'un palais ou d'un temple, de l'aspect d'une haute montagne, d'un météore qui paraîtrait la nuit dans les cieux, sans en prendre quelque connaissance, non, pour le redire encore, une connaissance distincte de la sensation reçue, mais une connaissance qui soit une même chose avec cette sensation?

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Les métaphysiciens ne s*étaieD( guère avisés de cette subtile distinction entre les sensations et les idées. Chez eux, apercevoir, c'est lentir; et sentir, c'est apercevoir. Ils croient, presque tous, que les objets extérieurs nous envoient immédiatement des idées sensibles ; et ne sont-ils pas fondés a penser ainsi , d'après lés observations que nous venons de vous rappeler ?

Réponse. L'idée est le sentunent : l'idée n'est pas le sentiment. Ces deux propositions vous semblent se contredire, et j'avoue que la contradiction est dans les mots. Elle sera aussi dans les mots, si je dis:

La multiplication est l'addition : la multiplication n'est pas l'addition.

Le raisonnement est l'attention : le raisonnement n'est pas l'attention.

La glace est de l'eau : la glace n'est pas de Teau.

Le pain est du froment : le pain n'est pas du froment.

Ici , Messieurs , nous avons la clef d*une inûnité de malentendus, qui, dans tous les temps, ont divisé les philosophes, et qui tous les jours, dans toutes les conditions , dans tous les états , produisent les plus vaines et souvent les plus funestes disputes.

Afin de nous bien expliquer, faisons la supposition d'une science parfaite, exposée d'une manière parfaite.

Les vérités, successivement énoncées dans le développement de cette science, formeront une suite continue, dont chaque terme participera de celui qui le précède et de celui qui le suit; de celui qui le précède,

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puisqu'il ne fera que le modifier; de celui qui le suit, puisqu*a son tour il en sera modifié.

Chaque terme, le premier excepté, étant donc une modification du précédent, qui lui-môme est toujours une modification de celui qui le précède , il s'ensuit que tous les termes , les plus éloignés comme les plus voisins du premier, ne seront, a la rigueur, que des modifications de ce premier, quelque différence qu'il y ait d'ailleurs entre ces termes comparés entre eux.

Alors, il sera vrai que chaque terme, quoique différent du premier, puisqu'il sera ce premier plus ou moins modifié , ne sera cependant au fond , ou dans son origine, ou dans son principe, que ce premier.

Par conséquent, on pourra, sans contradiction, affirmer de chaque terme qu'il est identique avec le premier, et l'on pourra aussi affirmer qu'il ne lui est pas identique , parce que chaque terme sera considéré sous deux points de vue, en lui-même et dans son principe.

Mais pour avoir le droit d'affirmer et de nier ainsi tout a la fois, il faudra s'être bien assuré du double point de vue sous lequel doit être pris chaque terme de la suite : c' est-a-dire qu'il faudra bien savoir ce que c'est que l'analyse ; ce que c'est que la génération des idées ; comment se fait le passage du connu à l'inconnu ; comment les vérités se transforment successivement pour faire place a de nouvelles vérités, ou plutôt pour devenir de nouvelles vérités.

Tant qu'on n'aura pas suivi des yeux de l'esprit ces développemens successifs et gradués, chaque idée, n'étant considérée qu'en elle-même et sous un point de

vue unique y sera jugée entièrement différente de toute autre idée : alors, entre l'afGrmation et la négation, on croira voir une opposition réelle, on ne pourra même s*empôclier de la voir ; mais l'opposition ne sera pas dans les choses , elle ne sera que dans notre manière de voir, dans une connaissance imparfaite des choses.

Celui qui, par une suite d'observations bien dirigées, aura connu le vrai système des facultés de l'âme , énoncera deux vérités également incontestables, soit qu'il dise que le raisonnement n'est que l'attention, soit qu'il dise que le raisonnement est une opération différente do l'attention Celui, au contraire, qui n'est jamais remonté à l'origine des facultés, et qui n'en soupçonne pas la génération , sera révolté d'entendre que le raisonnement est et n'est pas une même chose que l'attention. Le premier, dans l'état actuel des choses, voyant un état antérieur, porte l'affirmation sur un point de vue et la négation sur un autre ; le second , qui ne voit que ce qu'il a devant lui , laisse tomber , tout a la fois , l'affirmation et la négation sur un seul et même point de vue.

C'est donc parce que la plupart des sciences n'ont pas fait assez de progrès, ou parce qu'elles nous sont mal connues ; c'est parce que nous sommes ignorans ou mal instruits, que nous sommes exposés a nous tant contredire, à nous haïr, a nous persécuter, pour des opinions dont la différence n'a pas de fondement réel. Avec plus de lumières, nous verrions tous les mêmes ' choses y et nous en porterions les mêmes jugemens.

Je citerai un exemple célèbre, el je n'irai le demander ni aux philosophes anciens ni a ceux du moyen âge ; il est de notre temps. La dispute a commencé vers le milieu du siècle dernier, et elle dure encore.

« Juger, cest sentir ; juger, n'est pas sentir. » Il s'agit de savoir laquelle de ces deux propositions est la vraie.

Cette question, je le sais, n'en est pas une pour vous. Juger, c'est ou sentir simplement un rapport; ou l'apercevoir, c'est-a-dire le sentir d'une manière distincte; ou l'aflirmer, c est-a-dire le prononcer parce j qu'on l'aperçoit et parce qu'on le sent*. Apercevoir un | rapport y c'est le sentir ; afûrmer un rapport , c'est le \ sentir encore : juger, c'est donc nécessairement sentir. Comment, direz-vous, a-t-on pu mettre en doute la vérité de la première proposition : juger, c'est sentir ?

Vous allez le voir. Messieurs ; et vous allez en môme temps vous refuser a dire que juger c'est sentir, si, oubliant la langue que nous nous sonmies faite, tous adoptez la langue qu'on parlait et qu'on parle encore. Que sentir signifie exclusivement éprouver des sensLi^tions : il sera alors indubitable pour vous, que juger est autre chose que sentir ; que juger n'est pas sentir : car il vous serait impossible de confondre le sentiment de rapport, la perception de rapport, l'aftirmation de rapport, avec les sensations.

Or, dans le langage de tous les philosophes, sentir ou éprouver des sensations, sentiment ou sensation,

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