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Le sentiment estr-il la pensée? Non, évidemment t il ne l'est ni ne peut le devenir. La passivité n'est pas l'activité, elle ne se transformera jamais en activité.
A quoi devons-nous la facilité de toutes ces réponses? au soin que nous avons pris de déterminer un certain nombre d'idées et de mots, non pas arbitrairement, mais d'après Tobservation des faits. Nous savons , avec une rigoureuse précision , ce que c'est que penser, comparer, donner son attention. Nous savons ce que nous disons, qu nd nous prononçons les mots sentir, sensation, sentiment, idée, jugement. Si vous opérez avec des mots, ou sur des mots, qui n'aient pas ainsi reçu une détermination certaine, vous ne pourrez que vous égarer dans le vague de vos pensées; ou, si la rectitude naturelle de votre esprit vous ramène sur le chemin de la vérité . au lieu des secours que vous attendiez, vous ne rencontrerez que des obstacles; et, loin d'avancer, vous serez bientôt réduits a une inertie absolue.
L'oiseau qu'un vol imprudent a porté sur des pièges funestes a beau se débattre, chacun des mouvcmens qu'il tente pour s'élever dans les airs l'engage de plus en plus, jusqu'à ce que tout mouvement lui devienne impossible. Ainsi , trop souvent, l'esprit qui cherchait dans les mots un appui , se trouve retenu par les mots mêmes. C'est en vain qu'il s'agite et qu'il se tourmente ; il ne s'élèvera jamais jusqu'aux idées.
Mais je m'aperçois que je n'ai pas fait de réponse directe a la seconde objection ; une telle réponse n'est plus nécessaire. Vous venez de vous assurer que , dans
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ces deux propositions : Tidée est le sentiment, Vidée doit êlre distinguée du sentiment, l'idée est prise sous deux points de vue, dans son principe et en ellemême. Dans son principe, l'idée est le simple sentiment : en elle-même, elle est le sentiment modifié; et j'ai dû vous avertir de ne pas confondre ces deux points ^ de vue , afin de ne pas confondre la sensibilité avec l'intelligence; la sensibilité, qui nous vient de la nature, avecrinteiligence, qui nous vient de nou&-mêmes , du travail de Tesprit, d'une application continuelle de ses facultés à ses différentes manières de sentir.
Cependant on résiste toujours. On se refuse a séparer l'intelligence de la sensibilité, les idées des sentimens. Il est impossible, nous dit-on, de voir^ même pour la première fois , un lion, un éléphant, un arbre, une montagne, sans prendre, au même instant, quelque idée de ce qu'on voit. Entre l'idée et la sensation , toute distinction paraît donc une vaine subtilité.
Je ne saurais me dissimuler que cette observation ne soit très-naturelle; mais prenez-y garde, les expériences que vous appelez en témoignage sont bien loin d'être irrécusables : ces expériences devraient être faites sur des enfans aux premiers jours de la vie , et non sur vous qu'une longue habitude de sentir et de penser empêche de remarquer tout ce qu'il y a dans le sentiment et dans la pensée; car les actes de l'esprit et ses diverses modifications, a force de se répéter et de se reproduire, se succèdent enfin avec une telle rapidité, que la succession nous échappe , et que souvent nous croyons n'avoir donné qu'une simple attention , quand
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nous avons comparé et raisonné, ou n'avoir que senti , quand nous avons perçn et jugé.
Aujourd'hui, il nous est comme impossible de rece-^voir l'impression d*un corps placé devant nous, sans le distinguer des corps environnans, et sans distinguer, dans ce corps, différentes qualités, sa couleur, sa forme, ses dimensions, etc. Il n'en est pas ainsi au commencement de la vie : nous sommes alors si loin de distinguer les qualités des objets extérieurs, que nous ne soupçonnons ni Texistence de ces qualités , ni celle de ces objets. Peu a peu, et par une expérience qui se renouvelle a chaque moment, nous apprenons à réunir eiLun tout, et hors de nous, les couleurs, les sons, les odeurs, etc. , et nous parvenons ainsi à nous faire Tidée d'un corps.
Dès que Tenfant a acquis l'idée d'un corps, il a acquis, en quelque sorte, l'idée de tous : car c'est toujours le même travail de l'esprit; mais ce travail, a force de se répéter, devient si facile, qu'il cesse d'être remarqué. Dès ce moment, nous confondons les idées des corps avec les impressions qu'ils font sur nous, les idées sensibles avec les sensations ; comme, en général , nous confondons aussi par l'habitude toutes les espèces d'idées avec les sentimens dont elles dérivent.
Vous ne parlez que des idées sensibles : songez donc aux idées intellectuelles, aux idées morales; et étonnezvous de l'intervalle qui se trouve quelquefois entre ces idées et les sentimens auxquels nous les devons. Kst-il un homme sur la terre qui , à chaque instant , ne sente l'action de sa pensée? Y en a-t-il beaucoup qui con-
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naissent celte action? N'est-il pas sûr que le plus grand nombre, que la presque totalité , n'en a absolument aucune idée? Quel est celui qui, ayant un peu vécu dans le monde , n'a pas dans le sentiment tout ce qu'on trouve si bien exprimé dans le livre des Caractères ? La Bruyère seul, par l'analyse la plus Une , la plus délicate, a su convertir en idées distinctes ce que nous sentions confusément.
Il en est de môme de tous ces rares esprits qu'on a appelés les lumières des siècles. Qu'ont-ils fait, et que pouvaient-ils faire, sinon puiser sans cesse dans le sentiment? Seul moyen, en effet, de nous instruire, puisque c'élait le seul moyen de s'instruire eux-mêmes.
Mais je veux revenir encore sur les idées sensibles, que le préjugé s'obstine k confondre , plus que toutes les autres, avec le sentiment, avec les sensations.
Après tant de preuves, il me reste encore une preuve a laquelle , je l'espère , on ne résistera pas. Vous direz, j'en suis sûr, que de la sensation a Tidée sensible il y a une distance, et que cette distance n'eût jamais été franchie sans le secours de l'attention.
Si quelques sensations pouvaient ctre exceptées, ce devraient être celles que les habitudes du langage ont comme identifiées avec les idées. Il semble, en effet, que si les oreilles d'un Français , d'un académicien , étaient frappées de ces étranges locutions : J'ai assisté à une belle spectacle, à la représentation d'un beau tragédie, l'impression reçue l'avertirait suffisamment que les lois de la grammaire ont été violées.
11 n'en serait rien : et tant que vous n'appliquerez
pas votre attention à ces paroles discordantes , vous ne saurez jamais qu'on a manqué à la règle. Vous ne le saurez pas, fussiez-voûs un Racine, un Boileau. Vous ne le saurez pas , après avoir entendu répéter le solécisme pendant trente ans.
Trente ans ! voilà un compte singulier. Ce n'est pas moi qui l'ai fait; écoutez l'auteur de VArt poétique, à l'occasion des deux vers suivans :
Que voira àme et vos mœurs peints dans tous vos ouvrages , N'offrent jamais de vous que de nobles images.
« M. Gibert , du collège des Quatre-IVations , est le premier qui m'a fait apercevoir de cette faute, depuis ma dernière édition. Dès qu'il me la montra, j'en convins sur-le-champ, avec d'autant plus de facilité, qu'il n'y a, pour la réformer, qu'à mettre comme vous dites fort bien :
Que votre àme et Yds mœurs peintes dans vos ouvrages.
« Mais pourrez- vous bien concevoir ce que je vais vous dire, qui est pourtant très- véritable, que cette faute , si aisée à remarquer, n'a pourtant été aperçue ni de moi ni de personne, avant M. Gibert, depuis près de trente ans que mon Art poétique a été imprimé pour la première fois; que M. Patru, c'est-à-dire le QuinCilius de notre siècle, qui revit exactement ma poétique, ne s'en avisa point ; et que, dans tout ce flot d'ennemis qui a écrit contre moi, et qui m'a chicané
jusqu'aux points et aux virgules , il oe s'en est pas rencontré un seul qui Tait remarquée* ? •
Quand est-ce que Boileau aperçut sa faute ? au moment qu'il en Tut averti, au moment où il donna son attention. Après un tel exemple, douterez-vous encore?
Comment donc s'est-il fait que les philosophes n'aient pas remarqué cette différence entre les idées et les sensations ?
Comme il s'est fait que Boileau n'avait pas remarqué sa faute ; comme il s'est fait qu'on n*a pas remarqué trois degrés dans le jugement, quatre modes dans la sensibilité ; comme il se fait que nous ne remarquons rien. Voilà pourquoi nous sommes tous si ignorans. Pour être riche, il ne sufOt pas de possétler une terre fertile : il faut la cultiver.
N'allez pas croire cependant que tous les philosophes aient confondu les idées, même les idées sensibles , avec les sensations. Malebranche trace, entre Tintelligence et la sensibilité, une ligne qui les sépare ou qui lui semble les séparer a jamais. Descartes n'avait pas été aussi absolu : en donnant a notre âme le pouvoir de former certaines idées , indépendantes de son union avec le corps, il n'avait jamais nié qu'elle n'en dut plusieurs a l'action des objets sur les sens. D'autres, sans adopter les doctrines de Descartes ou de Malebranche, ont jugé aussi que les idées et les sensations étaient des choses qu'il n'était pas permis de confondre.