‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 54 sur 117 · Part. I,leç. it · texte numérisé non relu

Part. I,leç. it

Des idées innées.

La leçon que je me propose de faire aujourdMiui, quoique un peu longue, je le crains, pourra vous paraître exlrômement abrégée ; car elle comprend lat matière de plusieurs leçons. Nous aurons des systèmes a exposer; nous aurons de l'historique, du polémique; nous aurons des erreurs de fait a redresser ; et , enfin , nous dirons ce qu'il nous semble qu'on doit penser des idées innées. Je commence, sans autre préambule. .

11 y a deux opinions principales sur l'origine des idées.

D'un côté, les idées nous viennent toutes par les sens, ou des sens, ou des sensations : « 11 n'y a rien dans rintelligence, qui n'ait été auparavant dans les sens, dans le sens; nihil est in intellectu quod priùs non fuerit in sensibus^ in sensu, » Les partisans les plus célèbres de cette opinion, ceux qui la regardent comme une vérité fondamentale , sont , parmi les anciens , Dé nocrite , Hippocrate , Aristote , Épicure et Lucrèce; dans le moyen âge, les scolastiques, qui, tous, étaient péripatéliciens ; et, plus près de nous, Bacon, Gassendi, Hobbes, Locke, Bonnet et Condillac.

De l'autre côté , les idées, plusieurs idées du moins, sont indépendantes des sens et des sensations; et la

maiime « rien n'est dans rintelligence , qui n'ait été auparavant dans les sens , » loin d*être reçue comme un axiome, est rejetée comme une erreur manifeste. Cette seconde opinion est appuyée sur des noms aussi imposans que Topinion contraire : elle compte, parmi ses défenseurs, Platon et ses disciples, l'école d'Alexandrie, les premiers pères de TF^glise ; au renouvellement des sciences , quelques philosophes italiens; et, plus récemment , Descartes , Malebranche , Leibnitz , et tous les écrivains de Port-Royal.

Voilà de grands noms opposés a de grands noms ; et si , pour nous décider , nous étions réduits aux auto* rites seules, que pourrions-nous faire de plus sage que de rester en suspens? mais les autorités et les noms, ailleurs d'un si grand poids , doivent en philosophie céder a la raison ; et la raison va nous dire que , pour trouver la vérité, il faut la chercher loin des disciples d'Aristote, et plus loin encore des disciples de Platon.

Examinons le sentiment des premiers, et remarquons, d*abdrd , qu'ils ne sont pas uniformes dans l'interprétation de leur axiome.

Les uns n'ont pas craint d'avancer que toutes les idées nous viennent immédiatement des sens ; que des idées qui ne nous viendraient pas immédiatement des sens, ne seraient point, k proprement parler, des idées , mais des mots auxquels ne correspondrait rien de réel.

Après tout ce que nous avons dit et démontré dans nos leçons précédentes, je ne m'arrête pas sur une chose aussi évidemment fausse.

Les autres, et c'est le plus grand nombre , pensent avec Locke , avec Gassendi , que , des sens , il ne peut nous venir immédiatement que les premières idées, les idées sensibles ; que les idées intellectuelles et les idées morales sont le produit de la réflexion appliquée^ soit aux idées sensibles, soil aux opérations de Tesprit.

Ces derniers sont dans la nécessité de prouver qne toutes, et cliacune des idées qui sont dans notre intejgence, nous sont venues, ou par les sens immédiatement, ou par la réflexion : et c'est aussi ce qu'ils ont essayé. Mais tous les efforts du génie n'ont pu en venir à bout ; car le génie ne change pas la nature des choses : il ne fera pas qu'il n'y ait qu'une seule origine d'idées, ou qu'il n'y en ait que deux , quand la nature a voulu qu'il y eût quatre origines '.

Ce n'était pas assez. On a prétendu expliquer comment les idées viennent des sens ; comment un ébranlement dans l'organe est suivi d'une idée dans l'âme. Et ceci n'a pas été particulier aux philosophes qui voient dans les sens l'origine de toutes les idées : il a suffi à d'autres d'en faire dériver quelques -unes de la même source, pour se croire obligés de nous montrer le lien qui unit la substance matérielle à la substance immatérielle.

Voici ce qu'ont imaginé , pour résoudre ce problème , et ceux qui affirment que toutes les idées, sans aucune exception , viennent des sens , et ceux qui pensent qu'il n'en vient qu'un certain nombre.

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