‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 55 sur 117 · Part. Il,leç. met it · texte numérisé non relu

Part. Il,leç. met it

11 s*agit de faire voir comment des impressions sur les sens occasionent des idées dans l'âme. On a dit:

^'* Les objets extérieurs, en frappant nos organes, leur communiquent un mouvement qui se transmet au cerveau. Le cerveau agit sur l'âme; et l'âme a une idée, une sensation. L'âme, ayant ainsi une sensation, est affectée en bien ou en mal. Si elle souffre, elle cherche à se délivrer de la douleur. Elle agit a son tour sur le cerveau, qu'elle remue; le cerveau remue Torgane, et Torgane écarte ou s'efforce d'écarter Tobjet, cause de la sensation.

Le cerveau est le siège de l'âme , que l'on a comparée h une araignée établie au centre de sa toile. Dès qu'il se fait le moindre mouvement aux extrémités, l'insecte est averti, et il se tient sur ses gardes. De même, l'âme placée dans le cerveau, a un point auquel aboutissent les fliets nerveux, est avertie de ce qui se passe dans les différentes parties du corps ; et a l'instant, elle apporte des secours où elle les juge nécessaires. Le corps agit donc réellement sur l'âme, et l'âme agit réellement sur le corps. Cette action , cette influence, étant réelle ou physique, le corps influe physiquement sur l'âme, l'âme physiquemfnt sur le corps : et c'est ce qu'on appelle influence physique ou influx physique.

Ce système est extrêmement simple ; mais la simplicité n'a de prix qu'autant qu'elle est unie a la vérité. Le corps étant une substance étendue, et l'âme une substance inétendue , conçoit-on l'action physique de l'une sur l'autre ? Tangere enim aut tangi nisi cor-

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pus nulla potest res , une chose ne peut toucher , ou être touchée, qu'autant qu'elle est corps, qu'autant qu'elle a des parties. L'âme ne saurait donc éprouver le contact du corps, et l'influx physique est impossible.

Euler, dans ses Lettres à une princesse d'Alfemagne, se déclare pour cet influx; il est vrai qu'il le modifle, car il n'admet pas de contact entre l'âme et le corps. L'âme , dit-il , a la perception du mouvement des ûbres du cerveau ; et celte perception lui donne des sensations agréables ou désagréables , selon que les rapports entre les mouvemens des flbres sont perçus avec plus ou moins de facilité.

L'opinion d' Euler est démentie par l'expérience : car il n'est pas vrai que l'âme aperçoive les mouvemens des flbres du cerveau ; elle ne sait pas même qu'il existe un cerveau , et nous l'ignorons tous jusqu'à ce qu'on nous l'ait appris. D'ailleurs, la sensation ne dérive pas de la perception ; c'est le contraire : car nous sentons avant de connaître.

2^ Quelques philosophes modernes , et particulièrement Çudvvorth et Leclerc, ont admis, d'après les anciens, un agent intermédiaire, ou un médiateur entre l'âme et l«^orps. Ce médiateur participe de deux natures : il est en partie matériel et en partie spirituel. Gomme il est matériel, le corps peut agir sur lui, et comme il est spirituel, il peut agir sur l'âme. C'est le moyen terme entre les deux extrêmes d'une proportion ] continue. C'est un pont jeté sur les deux bords de l'abîme qui sépare la matière de l'esprit.

Un pareil médiateur n'est bon à rien. Pour vouloir

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réunir en une seule nature deux natures opposées, il s'anéantit lui-même. Entre une substance étendue et une substance inétendue, il n'y a pas de milieu. Si le médiateur n'est ni esprit ni corps , c'est une chimère ; s'il est, tout à la fois, esprit et corps, c'est une contradiction; ou si, pour sauver la contradiction, vous voulez qu'il soit, comme nous , la réunion de l'esprit et de la matière , il a lui-même besoin d'un médiateur.

L'influx physique et le médiateur laissent à la difG- < culte toute sa force : on ne voit pas comment Tâme et le corps se modiGent réciproquement. Néanmoins le fait reste. Toutes les fois que le corps reçoit quelque impression, Tàme éprouve une sensation; et lorsque l'âme prend une détermination , le corps l'exécute : où trouverons-nous la raison de cette correspondance de phénomènes? on l'a cherchée hors de l'homme, e dans la Divinité même.

5"" Dieu, a-t-on dit, gouverne le monde et tous les êtres qui le composent, d'après les lois suivant lesquelles il les a créés; et, comme le monde n'a pu recevoir l'existence que par un acte de la volonté divine, il n q persévère dans l'existence que par la même volonté toujours persévérante. Que Dieu cesse un Jnstant de le soutenir par sa main toute puissante, aussitôt il rentrera dans le néant. L'existence des êtres ne se maintien donc que par une création incessamment renouvelée , en quelque sorte. Dieu est la cause nécessaire de toutes les modifications des corps , et de toutes les modifications des esprits. Or, cela suffit pour nous faire concevoir l'union des deux substances.

Les objets extérieurs impriment a nos organes des mouvemens qui se propagent jusqu au cerveau ; le cerveau n'agit pas immédiatement et réellement sur Tâme : la chose est impossible. C'est Dieu luinméme qui, a la suite des mouvemens du cerveau , et par une loi spéciale , produit une sensation dans Tâme. Pareillement , l'âme a la volonté de mouvoir le bras ; mais cette volonté est inefficace. Dieu, en vertu de la même loi, produit le mouvement de nos membres. Le corps n'est donc pas la cause réelle des modifications de l'âme; ni l'âme, la cause réelle des mouvemens du corps. Cependant , comme l'âme ne serait pas modifiée sans les mouvemens du corps, ni le corps sans une détermination de l'ame, il faut bien que ces mouvemens et ces déterminations soient, en quelque manière, nécessaires; mats cette nécessité n'est pas absolue : elle n'est qu'hypothétique ou conditionnelle. Les mo.uvemensdu corps et les déterminations de l'âme soat de simples conditions et non des causes réelles; ils sont occasions ou causes occasionelles. Ce système a pris , en conséquence , le nom de système des causes occasionelles; il appartient a Descartes , et a Malebranche qui l'a embelli de son imagination.

Je ne sais. Messieurs, si vous êtes satisfaits de ces causes occasionelles. Vous allez voir que Leibnitz ne rétait guère.

Leibnitz reproche aux cartésiens de faire de ce monde un miracle perpétuel, et d'expliquer l'ordre naturel par une cause surnaturelle, ce qui anéantit toute philosophie ; car la philosophie consiste a découvrir les causes

secondes qui produisent les divers phénomènes de l'univers. Vous dégradez la Divinité, ajoute-t-il; vous la faites agir comme un horloger qui , ayant fait une belle pendule , serait continuellement obligé de tourner lui-même Taiguille , pour lui faire marquer les heures. (Jn habile mécanicien monte d'abord sa machine; et elle va , d'elle-même , pendant un certain temps. Dieu , lorsqu'il a crée l'homme , en a disposé toutes les parties et toutes les facultés, de telle manière qu elles pussent exécuter leurs fonctions , et se maintenir depuis le moment de la naissance jusqu'à celui de la mort.

4^ Je pense avoir trouvé, continue Leibuitz, quelque chose de plus philosophique. Dieu , avant de créer les âmes et les corps, connaissait tous ces corps et toutes ces âmes ; il connaissait aussi tous les corps possibles et toutes les âmes possibles. Or, dans cette variété infinie d'âmes possibles et de corps possibles, il devait se rencontrer des âmes dont la suite des perceptions et des déterminations correspondit a la suite des mouvemens que devait exécuter quelqu'un des corps possibles : car, dans un nombre infini d'âmes et dans un nombre infini de corps se trouvent toutes les combinaisons. Maintenant, supposez que, d'une âme dont la suite des modifications correspond exactement a la suite des mouvemens que doit exécuter un certain corps , et de ce corps dont les mouvemens successifs correspondent aux modifications successives de cette âme. Dieu fasse un homme. Voilà , entre les deux substances qui forment cet homme, la plus parfaite harmonie. Partisans de l'influx, du médiateur, des causes occasionelles , vous

faites de vains efforts pour rendre raison du commerce réciproque de la substance matérielle et de la substance spirituelle. H n*y a aucun commerce, aucune communication , aucune influence. L'âme passe d'un état k un autre état, d'une perception à une autre perception, par sa seule nature. Le corps exécute la suite de ses mouvemens, sans que l'âme y participe en rien. Le corps et rame sont comme deux horloges parfaitement réglées qui marquent la même heure, quoique le ressort qui donne le mouvement a l'une ne soit pas le ressort qui fait marcher l'autre. L'harmonie qui paraît unir l'âme et le corps est donc indépendante de leur action réciproque. Cette harmonie fut établie avant la création de l'homme; elle fut établie d'avance , j^rfl?; c'est pourquoi je l'appelle harmonie préétablie.

Ce système porte a la liberté une bien grave atteinte. Comment, en effet, concilier la liberté dont nous jouissons, avec une suite de manières d'être qui, toutes, dérivent du premier état où l'âme s'est trouvée au moment de la création ?

On sait ce qui arriva a Wolf. H enseignait l'harmonie préétablie dans une ville de Prusse , du temps de Frédéric-Guillaume. Ce prince avait une antipathie décidée pour les beaux-arts, pour toute littérature , et pour toute philosophie. Un ennemi de l'harmonie préétablie accusa la philosophie de Wolf de tout soumettre aux lois de la nécessité et de justifier ainsi la désertion des soldats. Wolf reçut l'ordre de vider la Prusse dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être pendu. A la mort de Frédéric-Guillaume , son fils Frédéric second

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s^empressa de rappeler Wolf , et il le combla de distinctions. Mais ni le bannissement, ni le rappel , ne prouvent rien pour Tharmonie préétablie.

Messieurs , il y a encore sur l'union de Fftme et du corps une manière de penser. Cette manière de penser était celle de Pascal : ce sera la vôtre , je le présume ; c'est la mienne, du moins. Ecoutez ce que dit Pascal . 0 L'homme est, à lui-môme, le plus prodigieux objet de la nature : car il ne peut concevoir ce que c'est que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit , et , moins qu'aucune chose, comment un corps peut être uni à un esprit; et cependant c'est son propre être. •

Voila ce que j'avais a vous dire, a l'occasion des philosophes qui font toutes les idées, ou seulement quelques idées originaires des sens. Venons maintenant aux opinions qui rejettent la maxime, nihil est in intellectUy etc.

A'' Les idées ne sont pas dans notre âme ; elles sont en Dieu. « C'est donc en Dieu que nous voyons tout, • puisque tous les objets que nous pouvons connsdtre , nous les voyons, non pas en eux-mêmes, mais dans leurs idées. Ainsi pensent, ainsi raisonnent Platon, saint Augustin et Malebranche. Dieu, nous disent-ils, au moment prescrit par la' sagesse de ses décrets , a tiré le monde du néant, et il l'a créé conforme aux idées qu'il en avait de toute éternité. 11 faut donc, aUn qu'il nous soit possible de connaître le monde, que les idées éternelles renfermées dans l'essence divine nous soient révélées , que Dieu les manifeste a nos âmes , qu'il se manifeste a nos âmes.

202 i)ÈÙtléME PAitTltt.

Si Dieu , avant de réaliser le monde , avait crée un esprit pur, certaînemmit cet esprit n'aurait pu connaître le monde sans une révélation, ou si l'on veut, sans la mauifestalion de Tessenc^ divine; car le monde n'existant pas encore, d'où cet esprit en aurait-il tire la connaissance? De même, si un architecte ayant conçu le plan d'un palais, je voulais m'en faire une idée, je ne le pourrais qu'autant qu'il plairait a l'architecte de me communiquer ce qui n'existe encore que dans son imagination. Mais le palais une fois construit, je n'aurais besoin, pour en prendre connaissance, que de le regarder, de l'étudier, de l'observer attentivement dans toutes ses parties.

Dieu a réalisé le monde; le monde existe. Nous pouvons le contempler, l'admirer, et nous on faire une idée , idée toujours imparfaite , il est vrai , mais plus ou moins conforme à son modèle. Qu'est-il besoin que Dieu se manifeste immédiatement lui-même pour nous faire connaître ses ouvrages , quand il nous manifeste ses ouvrages?

Malebranche répondrait que Dieu ne peut manifester ses ouvrages, qu'en nous manifestant sa propre essence ; mais c'est la précisément ce qui est en question. C'est là ce qu'il fallait prouver, autrement que par un dénombrement imparfait de toutes les manières d'obtenir des idées • .

Aussi. le système de Platon a-t-il été abandonné , même des philosophes qui ne veulent pas que les idées viennent des sens, et l'on a dit :

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