Id
B. té€ttreê de Descartes,
NBUVjàllE LBÇON. 209
Ce passage est-il assez formel, assez décisif? Voici quelque chose de plus décisif encore :
i Lorsque j'ai dit que l'idée de Dieu est innée, je n'ai jamais entendu autre chose que ce que mon adversaire entend, savoir, que t la nature a mis en nous une faculté par laquelle nous pouvons connaître Dieu ; » mais, je n'ai jamais écrit, ni pensé que telles idées fussent actuelles, ou qu elles fussent je ne sais quelles espèces distinctes de la faculté même que nous avons de penser ; et même je dirai plqs, qu'il n'y a personne qui soit si éloigné que moi de tout ce fatrcis d^ entités scolastiques : en sorte que je n*ai pu m'empécher de rire, qliand j'ai vu ce grand nombre de raisons que cet homme, sans doute peu méchant (Régius), a laborieusement ramassées pour démontrer que les enfans n'ont pas la connaissance actuelle de Dieu, tandis qu'ils sont dans le sein de leur mère; comme si, par-la, il avait trouvé un beau moyen de me combattre *. »
Vous l'avez entendu : personne n'est aussi éloigné que Descartes de tout le fatras des entités scolastiques ; et les idées innées, telles qu'on les attribue a Descartes, font partie de ce fatras.
A l'époque de Descartes, et plus encore avant lui, tout s'expliquait en philosophie par des formes, des vertus, des entités, qu'on multipliait sans fln, et que l'on regardait conmie les vraies causes de tous les phé- ' nomènes de la nature. Un corps était une substance, ^' parce qu'il avait une forme substantielle ; il était une i
*. leitreê de Deicarlea.
240 DEUXIÈME PABTIB,
pierre, parce qu'il avait la pétréité ; il était froid, parce qu'il avait une vertu jrigori figue ; chaud , parce qu'il avait uue rertu calorifique; en un mot, opium facit dormircy quia est in eo virtus dormitiva.
Descartes, fatigué de ces explications ridicules, et importuné de cette multitude d'ôtres, vertus, sympa-* thies, antipathies, entités, formes, quiddités, eccéités, s'écria : « Donnez-moi de la matière et du mouvement, et je ferai le monde physique, » mot plein de vérité, puisqu'on effet, ce qui', dans un tel monde, n'est pas, ou matière, ou mouvement, ou modification de ces deux choses, n'est rien : mot sublime, qui annonce un sentiment profond de la simplicité des ouvrages du Créateur, et qui, en détruisant a jamais la philosophie des écoles, avec leur jargon, changea la face des sciences.
Pourquoi Descartes s'arrêta4-il à moitié chemin? que n'ajoutait-il : Donnez-moi le sentiment et l'activité , je ferai le monde intellectuel ? Ce que le mouvement est à la matière, l'activité de l'âme ne l'est-elle pas au sentiment ?
Cependant Une suffit pas, en physique, d'avoir tout ramené k la matière et au mouvement, ainsi qu'il ne suffit pas en philosophie d'avoir tout ramené à l'activité et à la sensibilité.
Pour trouver la raison de l'ordre de l'univers, pour oser en concevoir l'espérance, il aurait fallu connaître toutes les formes de la matière, toutes celles du mouvement, et les phénomènes variés a l'infini qui résultent de l'action des unes sur les autres ; comme pour trou-
NCrUYIÈMB LIÊ'^ON. S44
ver la raison de rinteHigence de T homme, il uous a fallu connaUre les formes diverses de notre seusibilitë, celles de notre activité , et les prodiges qui naissent de leur concours.
Mais enfin, si Descaries a laissé à ceux qui sont venus après lui, a un surtout, k Newton, la gloire des plus grandes découvertes, il a eu lui-môme, par ses découvertes propres , dont quelques-unes sont capitales, et par les règles d*une logique admirablement simplifiée, la gloire d*ôter le bandieau qui couvrait les yeux de ses contemporains, de leur montrer la route, et de se mettre a leur tête, pour aller a la recherche et souvent à la conquête de la vérité.
Descartes, me dîrea-vous, n'est pas d'accord avec lui-même. Sans doute, dans ce que nous venons d'entendre, il rejette les idées innées; il prononce nettement qu'il n'y a d'inné que la puissance de produire les idées; mais ne trouve-ton pas dans ses écrits un grand nombre de passages en opposition avec ceux que vous avez choisis? N'avance-t-il pas en vingt endroits, dans ses Méditations ^ dans ses Principes, et partout, que certaines idées sont nées avec Tàme? N'affirme-t-il pas en termes exprès, dans sa troisième Méditation ^ que nous n'aurions pas l'idée de Dieu, si Dieu ne l'avait pas mise dans notre âme?
C'est ainsi qu'il s'exprime, j'en conviens; mais qui, mieux que lui-même , peut connaître le sens de ses paroles? Or, il ne cesse de répéter que, dans sa langue, les idées innées sont les idées produites par la seule faculté de penser, et qu'il leur a donné le nom d'innées
242 DBUXIÈXB PAETIB,
pour les distinguer des Idées qui viennent des sens , et des idées qui sont le produit de Timagination.
On doit y regarder plus d*une fois, avant d'accuser de contradiction les hommes de génie qui ont passé une vie entière à ordonner et k concilier leurs idées : la reconnaissance seule nous en ferait un devoir. Ce sont eux qui , en nous apprenant à penser , ont formé notre raison. Il n*est permis de les condamner que lorsqu'il est impossible de les justifier.
Les esprits médiocres et la foule des écrivains vulgaires ne méritent pas tant de déférence. Nous pouvons, sans témérité , préférer notre jugement au leur , et môme notre premier jugement.
Il faut le dire aux jeunes gens : en métaphysique , les bons écrivains sont extrêmement rares. On compte une douzaine, une vingtaine peut -être de grands poètes ; compterez- vous autant de grands métaphysiciens ? j'en doute , ou plutôt je n'en doute pas. Voulez-vous en porter le nombre k cinq, a six? c'est beaucoup, c'est tout au plus^.
Je ne parle pas, au reste, de ces esprits modèles qui, sans avoir pris le titre de métaphysiciens, ont écrit des morceaux admirables de métaphysique.
Revenons a Descartes. Lu moins superficiellement, il n'eût pas été accusé de contradiction. On ne lui
4. Dût-on m'accnser d'une êxcenive ptrtiallté , Je dirai qve la majeure partie de ce très-petit nombre de métaphysieiens dn premier ordre appartient ft la Franee. Pour motiver mon opinion , J'aurais besoin d'établir nn paraUèle entre plvsienrs philosophes , et d'entreprendre presqne une histoire de la philosophie.
NfiUVtàMS LBÇON. 243
reprocherait pas la doctrine des idées innées : on saurait qu'il se borne a donner le nom d'innées ou de naturelles aux rdées qui lui semblent produites par Féuergie de la faculté de penser.
Mais, dira-t-on encore, puisque Descartes n'admet pas les idées innées, en quoi sa philosophie diffèret-elle, sur ce sujet, de celle de Locke et de celle de Gondillac?
Rien n'est plus facile a marquer avec précision. Locke reconnaît deux sources d'idées, et il n'en reconnaît que deux , la sensation et la réflexion de Tesprit sur ses propres opérations. Descartes en avait reconnu trois , la sensation , l'imagination et la puissance qu'a l'esprit de tirer de son propre fonds des idées indépendantes de la sensation, de la réflexion et de l'imagination. Je n*ai pas besoin de vous avertir de rimpropriété du mot source appliqué a la réflexion , k l'imagination, et, en général, k la faculté de penser ^
Quant a l'opinion de Gondillac, le passage suivant', extrait de son Art de penser^^ vous fera voir en quoi elle diffère, ou plutôt a quel point elle se rapproche de celle de Descartes.
<c C'est dans les idées abstraites , qui sont le fruit de différentes combinaisons, qu'on reconnaît l'ouvrage de l'esprit. Ainsi les idées abstraites de couleur, de son , etc. , viennent immédiatement des sens ^ ; celles