II. s
Qu'elles sont des modes et des accidens passagers? on en fait des manières d'être de l'âme.
Qu'elles sont éternelles, immuables? on les place au sein de la Divinité.
Qu'elles commencent le développement de rintelligeuce? on les regarde comme les matériaux des premiers jugemens.
Qu'elles sont le degré le plus élevé de nos connaissances? on assure qu'elles sont les dernières conclusions de la raison.
Ainsi donc il est bien avéré que les philosophes , en prononçant le mot idée, ont dans l'esprit des choses entièrement différentes ; et néanmoins , comme s'ils perdaient tout à coup la mémoire , et parce que leurs oreilles ont été frappées d'un môme son , ils croient avoir parlé d'une môme chose. Il faut bien qu'ils s'abusent d'une aussi étrange manière , puisqu'ils disputent , puisqu'ils ne doutent pas qu'ils ne soient réellement divisés.
Et l'on s'étonnerait de voir la philosophie , une telle philosophie, méprisée par tout ce qu'il y a d'hommes sensés et raisonnables !
Cependant il était impossible de ne pas s'apercevoir enlin qu'a force de multiplier les acceptions, la langue allait disparaître pour faire place a un jargon tout a fait inintelligible. Alors on s'est jeté dans l'extrémité opposée; et au lieu de prétendre ne reconnaître, comme auparavant , qu'une môme chose dans plusieurs mots divers, on s'est persuadé que ces mots, parce qu'ils étaient divers, devaient exprimer chacun une chose dif-
férente , une réalité distincte, une essence spéciale, une nature particulière ; et , pour faire preuve d*une grande sagacité, pour se donner, pour obtenir même une graiide réputation de profondeur, on s'est appliqué k dégager les unes des autres ces essences qu'on se reprochait d'avoir mal k propos confondues ; on a voulu lire dans l'intérieur de ces natures, saisir ces réalités impalpables.
On a donc cherché le caractère propre et spécifique de la perception interne, de la perception externe, de l'apperception interne, del'appereeption immédiate , de la représentation, de l'intuition, de la sensation, etc., et vous pouvez croire que nous n'avons manqué ni de caractères propres , ni de caractères spécifiques.
En sommes-nous plus savans et mieux instruits? Pouvons-nous l'être?
Pour nous éclairer sur le véritable état où de pareilles manières de philosopher réduisent notre esprit, nous nous aiderons d'iin exemple emprunté de la physique.
Tout le monde connaît la belle découverte des chimistes modernes sur la nature de l'air atmosphérique. Il est prouvé que cet air résulte du mélange de deux airs : Tun éminemment propre a la l'espiration ; l'autre, au contraire, non respirable.
Qu'on dise à des docteurs chinois, qui n'auraient aucune connaissance de la chimie de l'Europe, qu'il existe dans l'atniosphère un air déphlogistiqué , un air empyréal, un air éminemment respirable, un air vital, un air de feu, un air ou gaz oxygène; qu'on est en état de donner une démonstration irrécusable de ce qu'on
avance^ mais qu'on veut leur laisser le plaisir de deviner.
Ou les docteurs chinois sont faits autrement que les nôtres, ou voici a peu près comment ils devineront. Le plus grand nombre croira d'abord qu'il s'agit d'autant de substances diverses que la diversité des noms semble l'indiquer. Si quelqu'un s'avisait de dire que l'air respirable pourrait bien être le même que le gaz oxygène, ce sera a coup sûr un homme à paradoxes. Mais qui oserait penser que l'air vital est un air de feu ? Ne serait-on pas consumé à la première aspiration? Quant à celui qui , sans tenir compte de la multitude des noms, verrait un seul fluide dans tant de fluides, il n'aurait pas une voix pour lui.
Voyons s'il n'y aurait pas quelque moyen de les lui faire donner toutes.
On demande à un ignorant quelle est la chose, ou quelles sont les choses désignées par les expressions , airdéphlogistiqué, air empyréal, air éminemment respirable, air vital , air de feu, air oxygène. Que répondra cet ignorant? Seriez-vous étonné s'il disait :
Gomme ce n'est pas moi qui ai imaginé ces expressions , j'ignorerai, tant qu'on ne me l'aura pas appris, si elles se rapportent a une seule chose ou à plusieurs. Je n'ai même aucune idée de la chose, ou des choses auxquelles elles peuvent se rapporter. Mais, puisque ces expressions font partie de la langue,' il faut bien que quelqu'un les ait employées le premier. Si l'inventeur existe, c'est lui que je dois consulter; s'il ne vit plus et qu'il ait écrit Je consulterai son livre. Docteur Priestley,
qu'entendez-YOUs par cet air que vous appelez air dépblogistiqué? La partie la plus pure de l'atmosphère, ou l'air pur. Je dis à Scliéele : Qu'est-ce que votre air empyréal? C'est Tair pur dont j'ai voulu parler. J'interroge Lavoisier sur la nature de cet air qu'il nous dit être éminemment respirable. C'est le même, répond-il, que Tair déphlogistiqué de Priestley et l'air empyréal de Scbéele. Je demande enfin aux successeurs de ces hommes célèbres ce que c'est que Tair vital , Tair de feu y l'air oxygène ; tous répondent : C'est la partie la plus pure de l'atmosphère.
Voila notre ignorant parfaitement instruit de ce qu'il voulait savoir. Il a pris le chemin le plus court pour arriver k son but, ou plutôt il a pris le seul qui pouvait l'y conduire , car il n'y en a pas deux.
Proposons-lui maintenant une question toute pareille, mais que ce soit sur des matières d'un ordre différent. Faisons-le passer de la chimie a la métaphysique, et demandons lui quelle est la chose, ou quelles sont les choses désignées par les mots perception et apperception , internes, externes, immédiates ; représentation, intuition, etc.
N'est-il pas naturel qu'il revienne au moyen que le simple bon sens vient de lui suggérer, et qui lui a si bien réussi ? Mais qu'il ne s'attende pas a le voir réussir de même.
Où sont les premiers qui ont établi la signitication de ces mots? Que signifient aujourd'hui ces mots dans les discours des philosophes? Expriment-ils tous une
môme chose , ou ded choses différentes? Quelle est cette chose? quelles sont ces choses?
Aucune réponse précise ne sortant jamais de ces questions, notre ignorant est forcé de rester dans son ignorance. Il la préférera, s'il est sage, a la vainc connaissance de mots dont la valeur n'a d*autre fondement que des conventions arbitraires, conventions que leurs auteurs n'ont souvent faites qu'avec eux-mêmes, et auxquelles encore il est rare qu'ils soient fidèles, se montrant aussi peu d'accord dans leurs propres opinions , qu'ils sont opposés a celles des autres.
Pourquoi la première des deux questions que nous venons de faire a-t elle été résolue pnr une seule réponse? et pourquoi la seconde a-t-elle vingt solutions que Ton attaque toutes ?
Comparez le procédé des chimistes avec celui des métaphysiciens. Votre surprise cessera bientôt.
Les chimistes, par l'observation la plus assidue, par des expériences mille fois répétées , ont enfin obtenu un air particulier qui entre dans la composition de l'atmosphère. Ils ont eu l'industrie de s'en rendre les maîtres, au point qu'ils ont pu l'enfermer dans des vases, le peser, le consolider, lui rendre sa première forme.
Après avoir ainsi constaté l'existence de cet air, après s'être assurés de ses principales propriétés, ils lui ont donné un nom , et le même nom, oxygène j dès l'instant qu'ils se sont communiqué leur découverte qui était la même.
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Ce n*est point avec cette sagesse qu'on se conduit ordinairement en métaphysique. Ici les noms sont donnés d'avanoe; et, comme le plus souvent nous ignorons les faits ou les idées auxquels ils se rapportent, il se trouve que ces noms ne nomment rien , que ce sont des mots qui n'ont pas de sens arrêté , et dont on peut abuser, dont on abuse , pour soutenir les opinions les plus ridieule$, les systèmes les plus eitravagans, et quelquefois les erreurs les plus monîstrueuses.
Les chimistes vont des choses aui mots. Les métaphysiciens veulent aller des mots Hux choses. Ils veulent aller aux choses par les mots.
Tant que les premiers seront idèles a leur méthode, ils feront des progrès. Tant que les seconds s'obstineront à ne pas changer la leur , ils seront stationnalres ou rétrogrades.
Je Favais dit, je le répète, et je le répéterai encore : j'ai surtout besoin de me le répéter h moi-même, parce que je me surprends tous les jours en faute. Les mots vont si vite qu'ils nous entraînent. La rétéxîon est si lente que toujours eUe arrivé trop lard; elle sait bien nous dire, quelquefois du moins, que nouis nous sommes égarés : no\ks sertons plus heureux si elle nous avertissait au moment où nous allons prendre une Causse' dhreetion.
> Quel service ne serait pas rendu a la science , et à tous ceux quiant un amour sincèi'e pour la vérité, si Ton pouvait corriger ce qu'ont de vicieux la plupart des mots qui reviennent, b chaque page, dans les écrits des métaphysiciens ! L'auteur d'une réforme aussi utile
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aurait la gloire de mettre fin à des disputes qui ne permetteol que trop de suspecter les lumières ou la bonne foi des savans ; et comme, après une observation exacte des faits, il se serait laissé diriger par Tanalogie, il aurait encore la gloire de faciliter Tctude des sciences, et d'épargner ainsi a la philosophie les reproches d'obscurité que lui attirent les philosophes.
On suppose que la langue des sciences philosophiques est bien faite. On se trompe. Les mauvais métaphysiciens Font gâtée , Tout rendue inintelligible. Les bons esprits, qui voudraient remédier à ce désordre, ne tardent pas a sentir la difficulté , ou même Timpossibilité d'y réussir. Ils se voient obligés de renoncer a un travail ingrat , pour se faire une langue qui leur soit propre ; et cette obligation sera inévitable jusqu'à ce qu'il se rencontre un talent d'observation si parfait, une manière si claire de présenter les idées , une méthode de raisonnement si naturelle, que celui qui posséderait ces qualités rallie enfin tous les esprits, et réunisse tous les suffrages. Alors la langue sera bien faite, et tout le monde l'adoptera.
Quand paraîtra ce génie ? On l'attend depuis longtemps. Formons des vœux pour qu'on ne l'attende pas toujours.
Nous sonmies dans la nécessité de faire notre langue, pour raisonner sur les idées, comme nous avons été dans la nécessité de la faire pour raisonner sur les facultés de l'âme. Sans cette précaution, n'ayant pas la certitude de nous comprendre , comment aurions-nous l'espoir d'être compris ?
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Faire sa langue , c'est aller des idées ou des choses bien connues aux mots. Aller au contraire des mots aux choses y c'est supposer la langue toute faite.
Aller des mots aux choses , c'est détinir ; et vous ne voulez pas que je commence un traité des idées par une déOnition de l'idée. Ce serait vouloir vous faire souvenir de ce que je me propose de vous apprendre.
J'aurais besoin de rappeler ici quelques-unâ des considérations que je vous ai présentées dans les leçons antérieures * ; mais je cède a la crainte de paraître me répéter trop souvent.
Je ne poserai donc pas la question de quatre manières, comme je Tai fait dans une circonstance semblable ».
Qu'est-ce que l'idée ?
Qu'entend-on par le mot idée?
Que doit-on entendre?
Qu'entendrons-nous ?
Vous savez que nous ne devons pas répondre maintenant a la première de ces questions ; que la seconde, nous venons de le voir, est susceptible de vingt solutions différentes ; que nous n'avons pas le droit de prononcer sur la troisième : mais vous ne doutez pas qu'il ne nous soit permis de nous expliquer en toute liberté sur la quatrième.
C'est donc k cette dernière que nous allons essayer de répondre. Si notre réponse était goûtée, elle pourrait servir pour la première question ; elle pourrait aussi