‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 7 sur 117 · Part. I , leç. xi · texte numérisé non relu

Part. I , leç. xi

servir pour la troisième; et même, peut-être, à la longue, pour la seconde.

Lorsqu'un enfant, après avoir a plusieurs reprises examiné la foime des lettres de lalphabet, est parvenu à graver nettement leur image dans sa mémoire; et à les bien distinguer les unes des autres , nous disons qu'il les connaît, qu'il en a idée.

Auparavant, tous ces caractères frappaient sa vue; il les voyait donc, mais il ne faisait que les voir, il n'en discernait aucun. C'est en arrêtant ses regards, d'abord sur une lettre, puis sur une autre; c'est en les arrêtant plus particulièrement et plus longtemps sur celles qui , par leur ressemblance, tendent k se confondre, qu'il surmonte enfln une difficulté qui serait mieux appréciée, si nous pouvions oublier nos habitudes, et nous reporter à cet âge où aucune habitude n'est contractée.

Celui qui veut apprendre la musique aura une idée des différens signes qu'elle emploie , lorsqu'il ne confondra pas les rondes, les blanches et les noires ; lorsque , familiarisé avec les diverses configurations et les diverses positions des clefs , il ne prendra pas une Ionique pour une seconde, pour une tierce, ou pour toute autre intonation.

Le botaniste a idée des plantes d'un pays si, d'une première vue, il peut en indiquer le caractère distinctif.

Le métaphysicien aura une idée des différentes opérations de l'entendement , lorsqu'il saura les séparer les unes des autres, et toutes, des opérations de la volonté; lorsque, par une analyse, d'abord lente afin qu'elle soit sûre, mais bientôt facile et rapide, il aura appris

a saisir la nuance souvent fugitive qui les dtCférencie.

J'aurai moi-même une idée de Tidée, si je puis la remarquer au milieu de tous les phénomènes de Tintelligence qu'on a confondus avec elle, si je vous la montre par son caractère propre.

Gelui-la eut une idée heureuse, qui, dans le mouvement des corps célestes , aperçut la combinaison de deux mouvemens. Cette idée fut le germe de la théorie des forces centrales.

Celui-là eut une idée bien plus heureuse , qui, dans un pouvoir absolu, que tout faisait juger indivisible, sut démêler le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Cette idée est le fondement de Tordre social.

Il est une idée qui s'élève au-dessus de toutes les idées et qui élève l'humanité au-dessus d'elle-même. Quoiqu'un instinct universel la suggère immédiatement , il fallait une raison plus qu'ordinaire pour la dégager de ce qui pouvait l'altérer ou Tobscurcir. Des sages dirent : « Tout se fait dans la nature par des agents qui meuvent, et qui sont mus à leur tour : il existe donc un premier moteur immobile. » Alors la puissance et l'intelligence furent ôtées a la matière, pour être rendues a celui qui dispose de la matière.

Les philosophes de la Grèce cherchaient le premier principe des choses dans tous les élémeus , dans Teuu , dans l'air, dans le feu; ils le cherchaient dans les nombres, dans l'harmonie. La raison d'Ànaxagore et celle de Socrate démontrèrent qu'il devait avoir une existence indépendante de tout ce qui entre dans la composition du monde. Tant qu'on avait identihé le

premier principe avec la nature, on n'avait eu de Dieu qu'un sentiment confus; dès qu'ils furent séparés , le sentiment devint une idée.

Ne nous lassons pas de multiplier les exemples. Galilée vit , le premier, que le mouvement d'un corps qui tombe diffère de celui d'un corps qui avance d'un mouvement uniforme, et qu'il suit d'autres lois. La physique fut enrichie d'une idée nouvelle.

Descartes distingua, mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, la pensée, de l'étendue; il eut une idée plus juste de ces deux attributs.

Newton démêla sept rayons dans un seul rayon. Depuis cette découverte, nous avons des idées beaucoup plus exactes sur la nature de la lumière.

Chacun de nou^ a donc autant d'idées qu'il peut distinguer d'objets , de qualités, de points de vue, de rapports. Celui qui confond tout est sans idées , il ne sait rien : celui qui démêle jusqu'aux plus petites nuances a un grand nombre d'idées; il sait beaucoup; ce qui ne veut pas dire toujours qu'il soit le mieux instruit; car il y a des idées futiles, stériles, méprisables, abjectes, comme il y en a de grandes, de fécondes, de nobles, de sublimes.

Démêler, discerner, distinguer, percevoir, apercevoir, connaître , avoir des idées , sont autant d'expressions qui , au fond , désignent une seule et même chose.

Et conune , d'un côté , il est évident qu'on ne pourrait rien démêler, rien discerner, rien connaître, si l'on ne sentait pas; et, d'un autre côté, que c'est par Vd sentiment seul que nous sommes avertis de notre

propre existence^ de celle des objets extérieurs, de leurs qualités , et de leurs rapports soit entre eux , soit avec nous , il s'ensuit que c'est dans le sentiment même que nous devons chercher Vidée ; il s'ensuit que l'idée n'est aulre chose qu'un sentiment démêlé d'avec d'autres sentimens, un sentiment distingué de tout autre sentiment, un sentiment distinct.

L'âme n'eût été qu'un être sentant : elle a remarqué ce qu'elle sentait ; elle est devenue un être intelligent. D'abord elle se distingue de tout ce qui n'est pas elle. Bientôt, dans ses manières d'être, elle aperçoit des ressemblances et des différences ; elle ne tctrdera pas a démêler d'autres rapports. Sujette à un changement continuel, pourrait-elle ignorer la succession? Unie à un corps, pourrait-elle ne pas connaître l'étendue? Modifiée par le plaisir et la douleur qu'elle ne peut maîtriser a son gré, ne sera-t-elle pas avertie qu'il y a des causes et des effets? n'en sera-t elle pas avertie par cela seul qu'elle est active?.... Tenons-nous pour le moment a ces indications ; qu'il nous suffise aujourd'hui d'avoir fait connaître la nature de l'idée; d'avoir montré en quoi consiste l'idée; ou, si on l'aime mieux , d'avoir déterminé le sens du mot idée.

Un être qui sentirait sans faire aucun retour sur luimême, et sans jamais se rendre compte de ses sentimens, ne serait pas destiné à jouir de la lumière de la raison. 11 ignorerait tout , jusqu'à sa propre existence. Mais si les sentimens se dégagent les uns des autres ; si l'être sentant, qui est aussi un être actif, parvient a se décomposer en quelque sorte lui-même; alors on verra a. 4

rîDlelligence commencer, croître, se fortifier et s'étendre chaque jour davantage. Des idées informes, et mal démêlées par une première décomposition, vont se décomposer encore, et faire naître de nouvelles idées, qui , par de nouvelles décompositions , feront naître b leur tour les merveilles des sciences et des arts , et ouvriront un nouvel univers.

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Des origines et des causes de nos idées.

11 ne sufiit pas d'avoir assisté, si Ton peut ainsi le dire, a la naissance de l'idée, d'avoir reconnu ce qu'elle est dans sa nature, et d'en avoir déterminé le caractère propre. Il faut que la dclerminalion de ce caraclcre fournisse la réponse aux questions principales qu'on fait sur les idées; il faut qu'elle nous montre leur origine ou leurs origines, et la cause ou les causes qui les produisent.

Ici, plus que partout ailleurs, les dissentimens se manifestent avec force, et même avec une sorte de violence. Nulle part on n'abonde avec autant de plénitude dans son opinion ; nulle part les opinions différentes, ou jugées différentes de celle qu'on professe soi-même, ne sont repoussées avec autant de mépris et d'indignation. On ne voit dans ses adversaires que des partisans du matérialisme et de la fatalité , ou des enthousiastes aveugles qui s'égarent au milieu des rêves d'une imagination délirante : telles sont, en effet, les paroles dures et injurieuses que se renvoient les deux partis.

Des dispositions aussi ennemies feraient place ^ des sentimens plus modérés, si Ton pouvait se comprendre. Mais rinexacliiude, souvent même l'opposition des

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langues qu'on s*obstine a parler, empêchent tout rapprochement. Le mal paraît donc sans remède, et il le sera , tant qu'on ne se pénétrera pas de la nécessité de mettre une grande harmonie entre les mots et les choses , entre ce qu'on dit et ce qu'on veut ou ce qu'on doit dire.

Puisque les philosophes ne s'entendent pas entre eux, faute d'une langue commune, et, souvent ne s'entendent pas eux-mêmes , faute d'une langue bien faite, comment pourrions-nous les entendre? Parmi tant d'idées confuses, tant de notions incohérentes, que cependant on ose appeler du nom de système, et q\ie nous ne comprenons pas, que personne ne comprend , pas même leurs auteurs , comment pourrionsnous faire un choix avoué par la raison?

Lorsqu'un langage se compose de mots dont la plupart n'ont que des signiûcations indécises, l'esprit ne peut être qu'indécis dans ses jugemens ; alors , ne sachant où se prendre, il se prend à tout ce qu'il rencontre. Erreur ou vérité, c'est l'aveugle hasard qui en décide.

Pour assurer nos recherches au milieu de tant d'incertitudes, pour nous frayer un chemin a travers les ténèbres qui enveloppent la question des idées, nous nous appliquerons d'abord à éclairer une question qui se présente avant tout. Si nous pouvons faire tomber quelques rayons de lumière sur le sentiment, ils se réfléchiront bientôt sur les idées.

Quels scandales n'ont, pas occasionés les mots sentir et sensation I et quelle défaveur n'a-t-on pas voulu

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jeter sur les écrivains qui paraissaient ou qui paraissent encore en faire un usage trop fréquent! Mais si une philosophie téméraire s'est attiré de justes reproches , en donnant a ces mots une extension a laquelle ils se refusent, et en les transportant dans Tordre physique , une piiilosophie plus sage pensera toujours que leur interprétation yraie conduit aux sources de la science. Pourraieut-eîles, en effet, se trouver ailleurs que dans ce que nous sentons? et conçoit-on un être tout a la fois privé de sentiment et doué d'intelligence?

Les philosophes qui appuient leurs doctrines sur le sentiment, ont eu le tort de le confondre avec la sensation , et de lui donner toujours le nom de sensation. S'ils s'étaient mieux étudiés avant de faire la langue, ils auraient vu la vérité passer conmie d'elle-même , de la nature dans leurs expressions , et de leurs expressions dans tous les esprits. L'histoire de la philosophie serait l'histoire de ses progrès, non celle des sectes et de leurs vains systèmes.

Observons , avec plus de soin qu on ne l'a fait jusqu'à présent, ce qui se passe dans notre âme lorsque nous sentons; peut-être reconnaîtrons-nous qu'il y a des manières de sentir qui n'ont presque rien de commun avec d'autres manières de sentir. Aussitôt une grande lumière dissipera de grandes ténèbres : nous saurons que, pour avoir négligé des distinctions nécessaires, on a raisonné avant de s'être fait des idées ; et, ramenant une inGnité d'opinions a deux opinions fondamentales et opposées, nous comprendrons facilement pourquoi,, d'un côté, les explications ne pouvaient

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jamais être satisfaisaAteSy et pourquoi, de l'autre , elles devaient nécessairement être iausses.

Chacun pourra vériûersursei-même les observations que je vais indiquer. Si elles sont d*accord avec ce que vous avez éprouvé, avec ce que vous éprouvez à chaque instant, nous les noterons; et nous aurons autant de notes ou de mots que d'observations. Alors nous pourrons, avec toute confiance, admettre ces mots dans nos discours et dans nosraisannemens. Alors toutes les fois que nous les prononcerons, nous aurons la certitude de dire quelque chose de bien connu ; par conséquent nous aurons la certitude de nous comprendre nous-mêmes, et celle encore d*être compris par ceux qui auront fait , ou qui voudront faire les mêmes observations que nous.

En examinant d^uu r^ard attentif les diverses affections réunies sous le mot sentir, on ne tardera pas a s'apercevoir que plusieurs de ces affections diffèrent à un tel point, qu'on les dirait d'une nature contraire.

En les examinant d'un regard plus attentif encore, on parviendra a les compter ; et Ton s'assurera qu'elles sont au nombre de quatre.

Arrêtons-nous d'abord a la première, la seule que, d'ordinaire, admettent les philosophes :

i"* Lorsqu'un objet extérieur agit sur nos sens, le mouvement qu'il leur imprime se communique au cerveau ; et, aussitôt , a la suite de ce mouvement du cerveau, l'âme sent, elle éprouve un sentiment. L'âme sent par la vue, par l'ouïe, par l'odorat, par le (

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et par le loucher, toutes les fois que l'action des objets remue ces organes.

Or, cette première manière de sentir doit être considérée sous deux points de vue. Les cinq subdivisions que nous venons d'y remarquer ont, chacune, un caractère spécial, et un caractère commun. Toutes avertissent Tâme de leur présence; et, en môme temps, elles Tavertissent de sa propre existence.

Sous le premier point de vue, elles semblent n'avoir entre elles aucun rapport. Un son ne mènera jamais k une odeur, ni une odeur a une couleur; et, faits ainsi que nous le sommes, il serait contraire ii notre nature de vouloir nous représenter des odeurs sonores ou des sons odoriférans, des couleurs savoureuses ou des saveurs colorées. L'expérience, d'ailleurs, ne l'apprend que trop. Celui qui a le malheur d*étre privé d'un setis n'a jamais éprouvé les manières de sentir analogues a *ce sens. Aussi les a-t-on désignés par cinq noms particuliers, son, saveur, odeur, couleur, toucher.

Mais comme, d'un autre côté, ces cinq espèces de modifications sont toutes senties par Tâme ' , et que l'âme, en les éprouvant, ne peut pas ne pas se sentir elle-même , si nous prenons ces modifications par ce qu'elles ont ainsi de commun , savoir, d'affecter l'âme et de lui donner le sentiment dé sa propre existence , alors un seul nom devra nous suffire , car on ne multiplie les signes que pour marquer les différences; et, afin d'exprimer que dans toutes les modifications qui

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