‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 75 sur 117 · Part. Il, leç. vu · texte numérisé non relu

Part. Il, leç. vu

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quoique inséparable de l'idée du temps et de celle de Tespace , est une idée différente de ces deux idées. Je réponds, en second lieu, que si la comparaison de la ligne avec le solide vous'fait roir, dans le solide, une sorte de composition , je le veux bien ; mais souvenezvous que cette prétendue composition est l'ouvrage de noAre esprit et non celui de la nature.

e"" Nous devons compter parmi les idées plus ou moins simples, les idées partielles dont la réunion forme une idée composée. Par exemple, l'idée de la pesanteur, celle de la ductilité et celle do )a malléabililé de l'or, sont réputées simples; soit (ju'on effet elles ne puissent pas se diviser en d'autres idées; soit qu'on leur donne le nom de simples, par opposition à l'idée de Tor qui comprend un grand nombre d'idées.

Et comme, en voyant de Tor ou en y pensant , on ne peut s'occuper d'une manière spéciale de sa pesanteur, sans perdre de vue ses autres qualités , ni porter l'attention sur l'idée particulière de pesanteur, sans séparer dans son esprit cette idée de pesanteur des autres idées avec lesquelles elle se trouve naturellement unie, on a dit que les qualités des objets, considérées indépendamment des autres qualités avec lesquelles elles existent, et que les idées, séparées des autres idées avec lesquelles elles sont associées, étaient des qualités abstraites et des idées abstraites, c' est-adire y des qualités et des idées séparées.

Les idées abstraites approchent d'autant plus de la simplicité absolue, qu'elles ont été précédées d'un plus grand nombre d'abstractions successives.

De l'idée de corps, ou de matière bornée en tous sens, retranchez les bornes; il vous restera l'idée de matière, .dée plus simple que «elles de corps. De l'idée de matière, ou d'étendue impénétrable, retranchez lidee d impénétrabilité, vous aurez l'idée d'étendue plus simple que celle de matière. '

De môme, si, de l'idée .d'écarlate, ou de couleur rouge, vous séparez le rouge, vous aurez l'idée de couleur, Idée plus simple que celle de couleur rouge Maintenant que vous avez l'idée de- couleur, ou de sensation visuelle, cesser de penser que vous la devez au sens de la vue; il vous restera l'idée de sensation, plus simple que celle de sensation visuelle ou de couleur. Enlin dans l'idée de sensation,, ou de sentiment produit par une impression sur l'organe, négligez cette circonstance qu'il est produit par une impression sur l'organe, vous aurez l'idée de sentiment , idée plus simple que celle de sensation.

Ainsi, après les idées qui soi;tent des première développ^mens de nos quatre, manières de sentir, et qui sont le principe ou le commencement de toutes nos connaissances, noqs compterons parmi, les idées simples celles qui s'éloignent de leur source, celles qui s'en éloignent le plus , et que nous formons par l'abstraction , c'est-àdire par l'action de nos facultés, lorsqu'elles se portent exclusivement sur une seule des idées dont la réunion forme cette foule d'idées composées qui, pour le plus grand nombre des esprits, sont une surcharge plutôt qu'une richesse réelle. Mais nous traiterons plus ample.

ment de Tabstraction et des idées abstraites k la séance prochaine.

La simplicité des idées peut n'être qu'une moindre composition ; et je ne voudrais afOrmer, d'aucune des idées dont nous venons de parler, qu'elle soit réellement indivisible. Nous en userons conune les chimistes , qui rangent provisoirement parmi les élémens simples tous ceux qui se refusent à une division ultérieure.

Si nous avions un dénombrement eiact des idées élémentaires qui sont dans l'esprit humain , le projet d'une langue universelle povLtrhii n'être pas une chimère. Ce projet a été formé si souvent, on en a tant parlé, que vous serez peut-être bien aises de savoir en quoi il consiste. Comme on ne saurait faire une plus belle application de la théorie des idées simples , je m'y arrêterai quelques instans. Mais qu'est-ce qu'une langue universelle? que serait une langue universelle?

Avant de dire ce qu'elle serait, je crois devoir vous dire ce qu'elle ne serait pas.

D'abord, ne croyez pas que ce fût une langue parlée; car, en la supposant reçue pour un moment, elle perdrait bien vite son universalité. Que tous les habitans de la terre parlent aujourd'hui une même langue, il ne faudra pas des siècles pour que cette langue se partage en une infinité de dialectes. Chez les peuples du Nord , chez les peuples du Midi, l'expression des senlimens et dw idées ne tardera pas à recevoir l'influence du climfïÉi^r^es mœurs, des habitudes, et bientôt on ne s'en- (enllfîfti.plus. Ce qui est arrivé aux langues que les

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hommes parlaient dans les anciens temps , nous dit assez ce qni arriverait k la langue que nous venons de supposer.

La langue universelle , ne pouvant donc être une langue parlée, serait nécessairement ou une langue écrite y ou une langue gesticulée ; et, dans cette dernière supposition , il faudrait encore écrire les gestes , comme nous le verrons bientôt.

Or, il y a deux sortes d'écritures et deux sortes de gestes ; récriture et les gestes qui ne sont pas alphabétiques, et l'écriture et les gestes qui sont alphabétiques.

L'écriture qui n'est pas alphabétique représente immédiatement les^ objets ou leurs idées. Un arc, par exemple, représente un guerrier ; un œil , T intelligence; un serpent, TuniVers, etc. Telle est, k peu près, récriture des Chinois et de quelques autres peuples de l'Asie ; telle était l'écriture des anciens Égyptiens : on Tappelle hiéroglyphique. Les gestes qui ne sont pas alphabétiques représentent aussi les objets immédiatement: tels sont les gestes que font les sourds-muets, lorsqu*ils n'ont encore reçu les leçons d'aucun mdtre.

L*écriture alphabétique représente immédiatement les sons de la voii. Elle fut trouvée par les Égyptiens, d'où elle passa aux Phéniciens , qui la transmirent aux Grecs et aux Romains, et par eux à toute TEurope. Les gestes alphabétiques représentent immédiatement la flgure des lettres de l'alphabet ; tel est l'alplialiet manuel qu'on enseigne aux sourds-muets dans les écoles destinées a leur instruction.

Il est aisé de voir que, ni l'écriture alphabétique, ni II. $1

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les gestes alphabétiques ^ ne peuvent donner la langue universelle. Les sons de la voix et la figure des lettres sont des signes trop variables pour atteindre ce but. H fuudra donc, pour établir une langue universelle , employer des signes qui re(ircsentent les objets inunédiatemcnt.

Tous ceux qui se sont occupés du projet d'une langue universelle ont bien senti que ce n'était qu au moyen de signes de cette dernière espèce qu ils pourraient le réaliser. Leurs efforts se sont dirigés vers une écriture hiéroglyphique ; et ils se sont donné beaucoup de peine pour trouver les caractères élémentaires de cette écriture.

Parmi les sa vans, en assez grand nombre, qui ont fait quelques essais, on ne manque jamais de citer Leibnitz. Assurément, c'est un très-beau nom que celui de Leibnitz ; il ne peut que servir d'ornement et d'autorité dans un ouvrage sur les langues, sur la pbiloso-. phie, sur les mathématiques, et sur plusieurs autres sciences. Mais, avant tout, il faut être juste et vrai. Pourquoi donc, a Toccasion de la langue universelle, ne nous fait-on jamais entendre un nom , qui certes n'est pas moins grand que celui de Leibnitz, le nom de Descartes? Descartes a l'antériorité : il a tout par conséquent, si ce que nous dit Leibnitz n'est guère qu'une répétition de ce que Descartes avait dit avant lui.

Leibnitz forma, de très-bonne heure, le projet d'une histoire delà langue caractérùtique vnicerselle^ dont il n'a laissé que les premières pages, Voici ce qu'elles contiennent ;

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4^ Leibnitz remarque d*abord que, depuis le siècle de Pythagore , on a toujoui^ pensé que la science des nombres et les caractères numériques recelaient de grands secrets.

Que plusieurs s^ivans avaient cherché des caractères universels, c*cst-a-dlre des caractères applicables, non-seulement aux idées des nombres, mais h toute espèce d'idées.

Ces caractères une fois trouvés, on aurait eu une caractéristique universelle , dont il était permis de tout espérer pour établir un ordre parfait dans les connaissances, et pour les communiquer avec facilite, parce que chacun aurait pu lire dans sa propre langue ce qui se serait trouvé écrit dans cette langue ou caractéristique universelle, comme chacun lit dans sa propre langue les nombres exprimés par les caractères universels de Tarithmétique ) 4 , 2, 5, 4, etc.

2** Leibnitz ajoute que personne né s'est avisé qu'une pareille langue serait le premier de tous les arts, Tart d'inventer, de démontrer et de juger.

3* Qu'il avait eu lui-mâme cette idée , étant presque enfant, et qu'il s'en était occupé toute sa vie.

4* Que cette idée consiste k dresser un catalogue exact , non pas des notions simples , mais des notions composées y c'est-k-dire des jugemens ou des pensées, et a marquer chaque jugement ou pensée d'un caractère propre et spécial. De cette manière, on aurait un alphabet des pensées; et, si l'on trouvait un moyen sûr de combiner tous les élémens de cet alphabet, ou toutes

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les pensées élémentaires , il n*y aurait rien k quoi Tinlelligence de riiomme ne pût atteindre.

5® Que cette nouvelle langue ajouterait à la puissance du raisonnement y plus que le télescope n'ajoute a la puissance de Toeil, plus que Taiguille aimantée n'a ajouté aux progrès de la navigation ; et qu*à moins d'être inspiré du ciel, ou de posséder l'autorité du plus grand monarque , il serait impossible de faire , pour le bien ou pour là gloire du genre humain , quelque chose de plus avantageux que d'enseigner une pareille langue.

O^'Qu^il admire qu'aucun des savans dont la mémoire nous est parvenue, n*ail soupçonné tout ce que renfermait cette découverte : surtout, il est surpris que ces choses ne se soient pas présentées II Aristote, à Jungius de Lubeck , dont il vante l'immense capacité , ou à Descartes.

7* Il dit enfin qu'il a eu le bonheur de trouver ce qui a échappé a tant d'autres ; qu'il va nous le faire connaître Rt la finit T histoire de la caractéristique universelle.

Écoutons maintenant Descartes.

Le père Mersenne lui écrit qu'il vient de paraître un projet de langue universelle, dont il lui communique les principales idées, telles que, r interpréter cette langue avec le secours d'un dictionnaire ; 2* cette langue éti^nt connue , connaître toutes les autres qui n'en sont que des dialectes , etc. Descartes lui répond aussitôt : il discute, Tune après l'autre, ces différentes propositions ; il approuve, il critique, il cherche k deviner le

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seeret de Tinventeur ; et ses remarques sont d'une sa^gacité admirable. Cela ne lui suffit pas.

«Je trouve, dit-il , qu'on peut ajouter a ceci une invention pour composer les caractères primitifs de cette langue ; en sorte qu'elle pourrait être enseignée en peu de temps, en établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en Tesprit humain , de même qu*il y en a un naturellement établi entre les

nombres Mais je ne crois pas que votre auteur ait

pensé à cela, tant parce qu'il n'y a rien en toutes ses propositions qui le témoigne, que parce que Tinvention de cette langue dépend de la vraie philosophie ; car il est impossible, autrement, de dénombrer toutes les pensées des hommes, et de les mettre par ordre, ni seulement de les distinguer, en sorte qu'elles soient claires et simples ^ ce qui est, à mon avis, le plus grand secret qu*on puisse avoir pour acquérir la bonne science. £C si quelqu'un avait bien expliqué les idées simples qui sont en l'imagination des hommes, des^ quelles se compose tout ce qu'ils pensent, et que cela fût reçu de tout le monde, j'oserais espérer ensuite une langue universelle fort aisée a apprendre, à prononcer et a écrire, et, ce qui est le principal, qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses, qu'il lui serait presque impossible de se tromper; au lieu que, tout au rebours, les mots que nous avons n'ont que des significations confuses , auxquelles l'esprit des hommes s' étant accoutumé de longue main , cela est cause qu'il n'entend presque rien parfaitement. Or, je tiens que cette langue est possible ,

il6 DEVllËliE t>AIITIB.

et qu'on peut trouver \a science de qui elle dépend , par le moyen de laquelle les paysans pourraient mieux juger de la vérité des* choses que ne font maintenant les philosophes, etc. * »

Après ce que vous venez d'entendre, on est égaler ment surpris de deux choses : Leibnitz ne cite Descartes que pour témoigner le regret quMI n*ait pas eu ridée d'une langue universelle; et il fait son alphabef avec des jugemens, des propositions. Combien de caractères n'exigerait pas un tel alphabet I car on voit aisément que le nombre des notions composées excède le nombre des notions simples dans le même rapport que le nombre des syllabes qu'on peut former avec vingtquatre lettres, excède le nombre vingt-quatre.

11 est fâcheux que, d'un travail qui avait occupé toute la vie de Leibnitz, nous ayons si peu de chose. Qu'en reste-t-il, en effet? ce que Descafles, soixantedix ans auparavant, avait trouvé dans un quart d'heure, et ce qu'il avait dit beaucoup mieux que Leibnitz.

Une langue universelle est-elle possible? Plusieurs sa vans l'ont cru. Descartes l'a cru. Descartes perise-t-il que cette langue puisse devenir familière ^ tous les habitans d'une ville, a tout un peuple, a tous les peuples? Oui, répond-il , mais dans le pays des romans*.

Nous n'irons pas dans le pays des romans ; nous n'irons pas bien loin dans le pays des réalités, pour trouver la langue universelle. Nous n'aurons pas môme besoin de la chercher, car elle est partout. Elle est de

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