‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 76 sur 117 · Ideni · texte numérisé non relu

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tous les temps et de tous les lieux. Elle fut connue de nos premiers pères ; elle sera connue de nos derniers neveux. Savans, ignorans, tout le monde la comprend , tout le monde la parle. Que Tun de nous soit transporté aux extrémités du globe, au milieu d'une horde sauvage : croyez-vous qu'il ne saura pas exprimer les besoins les plus pressans de la vie? Croyez-vous qu'il se méprenne sur les signes d'un refus barbare , ou d'une intention généreuse et compatissante? il ne s'agit donc pas d'inventer une langue universelle , de la faire : elle existe ; c'est la nature qui l'a faite.

Cette langue, vous le voyez, c'est la langue des gestes, la langue d'action ; et si vous dites qu'une pareille langue est bien pauvre , qu'elle ne peut suffire à tous les besoins de la pensée , je réponds qu'il ne tient qu'h nous de l'enrichir. Elle est pauvre, parce qu'on la dédaigne et qu'on la délaisse ; nous l'avons jugée inutile, et elle l'est devenue. Cependant elle pourrait», aussi bien qu'aucune langue parlée , recevoir et rendre tous les sentimens qui sont dans le cœur de Tbomme , toutes les idées qui sont dans son esprit. Ce qu'on raconte des pantomimes qui jouaient sur les théâtres de Rome ; l'assurance avec laquelle Roscius s'engageait a traduire, par des gestes, les éloquentes périodes dé Cicéron, et à les traduire avec la plus grande fidélité, alors même qu'il plairait à l'orateur d'en changer le caractère en variant le tour, ou en transposant les mots ; enfin, ce que font, sous nos yeux, une foule de . sourds-muets : tout nous dit ce qu'il est permis d'attendre d'uàe hingne pareille. Que les grammairiens, les

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philosophes se réunissent pour en favoriser lès développemens : les promesses de Descartes et de Leibnitz pourront n'être pas vaines.

Mais il Tant rendre cette langue a elle-mâme, et la ramener k sa première simplicité, a son unité primitive. On n'aura pas d'universalité avec des alphabets manuels. Le sourd-muet de Paris parle français avec ses doigts ; celui de Vienne parle allemand ; celui de Pétersbourg parle russe. 11 s*agit donc d'améliorer et de perfectionner , non la partie du langage d*action qui représente immédiatement la figure des lettres, et qui ne peut être qu'une langue locale, mais celle qui représente immédiatement les idées ou les objets, afin de lui faire exprimer tout, a elle seule.

Supposons la chose faite. Supposons, i"" qu'on possède un dénombrement suffisamment exact des idées élémentaires ; 2^ qu'on ait trouvé des signes d'action pour chacune de ces idées ; 5® et enfin que, pour combiner ces signes et ces idées, on ait rédigé une grammaire bien simple , bien naturelle.

Maintenant, établissons dans les différentes écoles de l'Europe , des maîtres chargés d'enseigner cette langue. Ne vous semble-t-ll pas que, dans peu de lemps, tout le monde pourra la parler? Les enfans n'y seront pas les moins habiles, car ils sont curieux ; et des leçons en gestes , en mouvemens, ne leur paraîtront pas ennuyeuses.

On pourra donc voyager de pays en pays , et n'être étranger en aucun lieu. Le Parisien se fera entendre à Lisbonne ou à Archangel, aussi bien que dans le fau-

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bourg Saint-GermaÎD. Si c'est un homme du peuple, il ne dira dans celle langue, comme dans la sienne^ que des choses qui se rapportent aux usages communs de la vie ; si c'est un artiste, un savant, un politique, un philosophe , comme ils auront fait une étude soignée de la partie de la langue qui les intéresse, ils communiqueront avec facilité leurs théories, leurs systèmes, leurs découvertes ; et ils recevront en échange d'autres théories, d'autres découvertes.

11 est vrai que nous raisonnons sur des suppositions ; et Ton doutera qu'on puisse les réaliser. Est-il bien aisé, nous dira-t-on, de faire le recensement de toutes les idées simples, de les caractériser par des signes bien choisis, de les ordonner d'après les besoins de l'esprit, de les combiner suivant les lois d'une bonne logique.

Et quand on aurait surmonté toutes ces difflcultés, il en resterait une encore, et la plus grande de toutes. Il faudra écrire cette langue , sans quoi Ton ne pourra pas se conununiquer d'un lieu k un autre ; et nos savans seront obligés , ou de revenir au& langues ordinaires qu'on parle et qu'on écrit, ou de passer leur vie en voyages, comme les philosophes de l'antiquité. Or, comment écrire le langage d'action ? Quels caractères peindront la finesse ou la stupidité? l'orgueil du regard , ou sa modestie? le doux sourire, ou les convulsions des lèvres , etc.? Ne faut-il pas renvoyer aussi l'exécution de ce projet dans le pays des romans?

J'avoue que ces difficultés sont effrayantes ; mais que diriez-vous, si l'on vous répondait, comme il fut ré-

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pondu à celui qui niait la possibililé du mouvement? on marcha devant lui. Espérons qu'un jour, son livre ' a la main , quelque disciple de l'abbc de TÉpée nous dira : Ouvrez et lisez ; voilà récriture que vous avez jugée impossible.

Cette langue universelle se distribuerait en autant de langues particulières que l'on distingue de sciences ; et , lorsqu'elle aurait reçu de grands développemens , il serait comme impossible de l'embrasser dans toute son étendue. Les savans feraient donc sagement de borner leur ambition. Quelque appui que Tesprit de l'homme puisse trouver dans les signes d'une langue bien faite , la nature est si immense, si variée, si inépuisable, que Télude de la seule métaphysique, de la morale, d'une branche de la physique, demandera toujours une application sans partage; comme l'étude de l'arithmétique et de l'algèbre, malgré la perfection et l'universalité' de leurs signes , exige le dévouement entier de l'homme doué de la plus grande capacité.

Je n'insiste pas davantage. Il me suffit de vous avoir fait remarquer de quelle manière les idées simples se lient à une langue universelle ; cependant je ne serais pas surpris d'avoir remué quelques imaginations. Nous aimons les grands projets : ils nous charment toujours, au hasard d'y mêler quelques rôves. Kt quel projet plus grand que celui de ramener a l'uniformité d'une loi de la nature ce qu'il y a au monde de plus changeant et de plus divers, l'expression de la pensée I

Quoique la langue universelle dût reposer, si elle existait, sur une bonne théorie des idées simples, il ne

faut pas s imaginer qu'il soit nécessaire de tenir au compte minutieux de toutes ces idées. On peut, sans aucune perte réelle pour ravance:uent des sciences, en négliger le plus grand nombre : on le doit môme, atin de réduire Tulphabet a dejusles homes. Qu est-il besoin d'enregistrer toutes les modiiications qui uous viennent de chacun de nos sens? Aussi , pour la plupart , manquentelles d'expressions dans nos langues vulgaires. Quand on a dit, d'une odeur, qu'elle est bonne ou mauvaise, et d'une saveur, qu'elle est aigre, douce, amère» on est obligé de recourir à des comparaisons : odeur de rose ; odeur de violette ; goût de sucre , etc.

Et si vous généralisez cette observation , vous trouverez que nous avons iuGniment plus de sentimens que d'idées , et beaucoup plus d'idées que de mots.

Pour que le nombre de nos idées égalât celui de nos sentimens, il faudrait les avoir tous remarqués, tous notés, et en avoir tenu le compte le plus exact. Si l'on pouvait se permettre celte supposition, alors la recherche des faits sur lesquels reposent les sciences philosophiques serait épuisée, et les générations futures ne pourraient que répéter les observations des générations qui les auraient précédées; mais il n'en sera jamais ainsi. Le génie manquera plutôt aux phénomènes toujours nouveaux de la sensibilité que les phénomènes de la sensibilité ne manqueront au génie.

De môme que le nombre des sentimens surpasse celui des idées, de môme, et par les mômes raisons, le nombre des idées doit surpasser celui des mots. Est-ce un mal que nous ayons moins de mots que d'idées? je

ne dirai pas que le besoin d'un mot nouveau ne soit jamais réel ; mais au point ob la langue française est parvenue^ il est bien rare que ce besoin se fasse sentir aux écrivains qui en connaissent toutes les ressources. Racine, Boileau, Pascal, Bossuet, Malebranche, écrivaient il y a plus d*un siècle : on ne les a jamais entendus se plaindre de la pauvreté de la langue. Plaignons-nous plutôt de ses fausses richesses , de cette multitude importune de mots qui s'offrent a la fois pour rendre une m(^me idée. Nous allions fixer le caractère de cette idée ; l'attention se divise, elle devient incertaine, et cependant le mot propre nous échappe.

La métaphysique, surtout, est remplie d'exemples de cette surabondance d'expressions parasites ou trompeuses. Les hommes voués k cette science, qui plus que toute autre exige de longues méditations, ayant ordinairement vécu dans la solitude et pensé k part, ont dû se faire chacun une langue particulière , et l'on a eo quelquefois jusqu a dix, jusqu'à vingt noms différens pour une même chose * : voila ce qui nous trompe. Nous croyons que tous ces noms répondent a autant d'objets. Nous nous fatiguons a découvrir dans les ouvrages des philosophes ce qu'ils n'ont pas voulu y mettre ; à leurs obscurités, qui ne sont pas rares , nous en ajoutons de nouvelles , nous achevons de les rendre inintelligibles , et nous ne retirons aucun fruit de nos études.

La langue la plus propre k servir l'action de la pen-

i. Part II,lef. II.

sée, nous l'avons dit ailleurs * , serait celle qui, avec le plus petit nombre de mots, exprimerait le plus grand nombre d*idées; et celui-là raisonnerait le mieux avec celle langue, qui saurait mieux Téconomiser. « Plus vous abrégerez vos discours, dit Gondillac, plus vos idées se rapprocheront; et plus elles seront rapprochées, plus il vous sera facile d'en saisir tous les rapports '. • La plus parfaite des langues , celle de rarithmétique , n*a que dix caractères, et ces dix caractères suffisent k toutes les combinaisons des nombres ; elle pourrait n'en avoir que cinq , que deux ; les calculs ne s*en feraient pas moins : il est vrai qu'ils ne se feraient pas avec la même facilité. Aussi a-t-on préféré l'arithmétique décimale à la quinaire, à la binaire et à toute autre qui comprendrait plus de dix ou moins de dix caractères.

L'arithmétique a le grand avantage de reposer sur une seule idée simple, l'idée de runîté; il est doue possible d'en réduire les caractères, non-seulement k deux , mais à un seul. On répète ce caractère ou. ce chiffre deux fois pour exprimer le nombre deux , cinq fois pour exprimer le nombre cinq, dix fois pour exprimer le nombre dix; et alors cette arithmétique d'un seul chiffre rentre dans l'arithmétique décimale, la plus commode de toutes.

Aucune des autres sciences n'a jusqu'ici la simplicité de l'arithmétique. Les mois désignent rarement des idées qui ne soient que la répétition d'une même idée ;

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