‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 77 sur 117 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

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ils expriment presque toujours des groupes d'idées de différente nature. Le mot corps exprime et rappelle une idée qui comprend les idées de couleur^ de pesanleur, de dureté, etc., idées qui n'ont entre elles aucune liaison.

Aussi la science des corps pourrait-elle se distribuer en autant de sciences particulières que, dans Tidéc de corps, il se trouve d*idées simples. La science de Tâme pourrait également comprendre autant de sciences particulières que Ton comptera d'idées simples dans les idées de son activité et de sa sensibilité.

Ayant remarqué, par exemple, que la sensibilité se manifeste de quatre manières différentes , nous décomposerions l'idée de sentiment en quatre idées simples. Sur la première de ces idées, reposerait la science des objets sensibles; sur la seconde, la science des facultés de l'âme ; sur la troisième , la science des rapports ; sur la quatrième, la science de la morale. Alors la physique, la métaphysique et la morale auraient moins a envier aux sciences mathématiques.

"Nous ne connaîtrons les différens objets de la nature qu'en nous rendant un compté exact et dos idées simples et des idées composées qui représentent ces objets. Or, comment nous assurer des unes et des autres?

Ou les idées simples dérivent immédiatement de nos diverses manières de sentir, ou elles sont le résultat des dernières abstractions que nous faisons subir aux idées composées.

Si elles dérivent d'un sentiment, le seul moyen de

les acquérir est d'éprouver ce sentiment et de s'observer quand on réprouve. Elles sont intransmissibles par des mots et par des définitions. Les définitions ne feront pas connaître les couleurs a un aveugle de naissance : il n'en a jamais éprouvé le sentiment, il n'en aura jamais Tidce. Ce n'est pas avec des mots qu'on fera connaître le goût du café a celui qui n'a jamais approché cette liqueur de ses lèvres, ni l'odeur de la rose a celui qui n'en aurait jamais, senti le parfum, etc. ; et, pour parler des sentimens d'un autre ordre ^ il faut être père pour avoir idée de l'amour paternel , généreux pour avoir idée de la générosité, etc. Je sais bien qu'on croit pouvoir imaginer des affections qu'on n'a jamais éprouvées, et je conviens qu'on les imagine.

Si l'idée simple est le résultat d'une dernière abstraction , elle sera pour nous une acquisition réelle, pourvu que l'idée composée dont nous la détachons nous soit bien connue. Ainsi Tidée simple d'impénétrabilité est une idée très-claire et très-distincte , parce que l'idée de matière ou d'étendue impénétrable, dont nous l'avons extraite, est elle-même une idée très-claire et très-distincte.

On n'obtient pas ordinairement les idées composées avec la même facilité que les idées simples ; car les idées composées supposent plusieurs idées simples , et elles supposent encore un certain ordre entre ces idées.

L'idée simple nous fait connaître un objet simple , placé en nous ou hors de nous. L'idée composée doit nous faire connaître un objet composé ; elle doit donc représenter toutes les parties de cet objet, toutes ses

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qualités , tous ses rapports , tout ce qui le eonstîtue tel qu'il est. 11 ne suffit pas, comme dans l'acquisition de ridée simple, d*un acte d'attention : toutes les facultés de rejdtendement sont mises en jeu ; Tattention observe les qualités Tune après Tautre; la comparaison découvre les rapports qui les lient; le raisonnement cherche a former une chaîne continue de toutes les qualités et de tous les rapports.

En un mot, c*est V analyse qui nous donne les idées composées.

Mais l'analyse varie son action , suivant la nature des rapports qui existent entre les parties ou les qualités de l'objet composé. Ces parties, ces qualités, peuvent être liées entre elles par des rapports de contiguïté, de simultanéité , de succession , de ressemblance : elles peuvent être liées aussi par des rapports de causalité , par des rapports de génération ; c'est principalement a ces derniers rapports qu'il faut nous attacher. Nous leur devons ce qui, plus que toute autre chose, nous distingue des animaux , le raisonnement.

Celui qu'une étude approfondie de l'arithmétique a rendu familier avec les règles et les méthodes de cette science , n'ignore pas la différence des rapports de génération aux autres rapports. Il sait comment les idées engendrent les idées; il sent qu'au moyen de quelques vérités fondamentales, il aurait pu, de lui-même et sans le secours d'aucune expérience, découvrir une foule de vérités. Un premier théorème se transforme : il devient un nouveau théorème qui, se transformant 3i son tour, fera naître la suite entière des

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théorèmes dont se compose la science des nombres.

Voilà Tanalyse de raisonnement: elle ne connaît qu'un rapport, ridenlité ; elle néglige et dédaigne tous les autres ; ils porteraient atteinte a l'unité , qui fait Tessence de tous ses ouvrages.

L'analyse de raisonnement va donc toujours du même au même; elle va, d'un objet considéré sous un point de vue, à ce môme objet considéré sous un nouveau point de vue : de sorte qu'elle paraît tout à la fois en repos et en mouvement.

L'analyse descriptive, au contraire, ne connaît aucun repos ; h peine a-t-elle pris l'idée d'un objet , qu'elle abandonne cet objet pour se porter vers de nouveaux objets, les abandonner successivement, et recueillir ainsi dans sa marche une multitude de rapports de grandeur, de distance, de symétrie, de succession, etc. Telle est l'analyse que nous faisons d'un tableau, d'une campagne, et dont Condillac, au conmiencement de sa Logique, nous a donné un si bel exemple.

Quand l'esprit du mathématicien passe de la multiplication à la formation des puissances, il va d'une opération à cette même opération considérée sous un point de vue particulier. Quand l'œil du spectateur se porte de la prairie sur la forêt , il va d'un objet a un objet entièrement différent.

Nous avons employé, tour a tour, ces deux méthodes, ces deux analyses. La première nous a appris que toutes les manières d'agir de l'âme humaine ne sont, dans leur principe , que l'attention : la seconde nous a appris que toutes les manières de sentir ne sauraient être rame-

25S DBUXIÊHS PARTIS.

nées h la sensation. Vous étiez attentif, vous comparez ; l'opération est au fond la même : elle était unique , elle est double : mais, après une sensation, vous éprouvez un sentiment de rapport ; la moditieation a changé ; la sensation ne s'est pas transformée en sentiment de rapport ; il y a ici solution de continuité. Je vois une succession , je ne vois pas de génération ; le sentiment de rapport n*est pas un point de vue de la sensation , comme la comparaison est un point de vue de l'attention. Lorsque, après avoir donné votre attention , vous comparez, le raisonnement vous montrera comment s'est fait ce progrès ; le raisonnement ne vous conduira jamais de la sensation au sentiment de rapport , ni au sentiment de Faction de l'esprit, ni au sentiment moral. Et maintenant, nous voyons, avec une pleine évidence, que toutes les branches de la philosophie ne peuvent sortir comme d'un tronc, ni des seules impressions sur les organes, ni des seules sensations de Tàme , ni des seuls actes spontanés de la volonté. Il est vrai que l'impression sur l'organe est immédiatement suiriê de la sensation , et que la sensation est immédiatemcitl suivie d'un acte de Tesprit ; mais ces trois phénomènes qui se touchent, quand on les considère dans l'ordre de leur manifestation, se trouvent séparés par des abîmes, quand on les considère dans l'ordre de leur nature ; car, de la nature d'une impression physique a la nature de la sensation , la distance est infinie : comme elle est infinie, de la nature de la sensation k la nature de la pensée. Le raisonnenient ne peut rien sur la succession , quand la succession n'est pas en même temps

génération; et les philosophes qài ont voulu déduire rintelligence de l'homme, ou du mouvement seul, ou de la sensibilité seule, ou de Taetivîté seule, nous auraient épargné leurs faux systèmes, Vils avaient bien compris celle différence entre les simples successions et les générations.

Ainsi , Messieurs , a mesure que nous avançons , la méthode se fait mieux connaître. Dans la première de nos leçons, dans la seconde, et dans celle d'aujourd*hui ,' elle s* est montrée sous trois asfj)ects divers; le discours d'ouverture et le discours sur fidenlité Font eue pour objet : et il est peu de nos séances , où éjuelque réflexion sur la manière de diriger les facultés de Tesprit ne soit venue s'entremêler k l'exposition de notre doctrine. Si je pouvais vous faire sentir toute Tinfluence d'une bonne méthode; si je pouvais , surtout, contribuer a vous en faire contracter Thabitude, je croirais n'avoir pas indignement rempli mes fonctions.

Qu'attendre de ces philosophes dont le génie présomptueux croit se sufGre k lui-môme? ils veulent, disent-ils, reconstruire l'édiOce des sciences I ils n'ont ni règle, ni compas.

Quoique, dans son essence, la méthode sôit une chose constante et invariable, J3uisqu'elle est fondi^e sur la nature, toujours la même, de l'esprit humain, elle ne doit pas être employée toujours sous la même forme; principalement lorsque nous voulons faire passer nos idées dans l'esprit des autres.

Ceux auxquels s'adressent nos discours, n'ont pas tous une intelligence égale ; il n'ont pas tous égaleïUéût

260 DBOXlilfB »ABTtB.

exercé leurs facultés : la méthode eUe-m£nie ordonne de varier remploi de la méthode, de la montrer a découvert, de ne la montrer qult demi» ou même de la dissimuler.

11 est vrai que t nous sommes tous enfans pour ce que nous ignorons ; t et ces paroles , je suis loin de le nier, renferment une critique aussi spirituelle que juste de la plupart des explications qu'on trouve dans les ouvrages des philosophes. Peu d'entre eux, en effet » savent présenter leurs idées avec le charme de cette simplicité qui les fait entrer facilement dans les esprits, ils oublient que nous sommes censés ignorer ce qu'ils se proposent de nous enseigner. Ils supposent qu'on les entendra k demi-mot / pour se dispenser du travail qu'exige la clarté de l'expression ; cependant ils devraient sentir que la lumière va croissant, à mesure que les expressions deviennent plus transparentes ; et que l'évidence peut augmenter tant qu'on peut simplifier le discours. Or, comme une évidence qui peut augmenter n'est pas proprement l'évidence, il est à croire que ceux qui ne savent pas montrer la vérité, ne l'ont pas distinctement aperçue.

Honneur donc a celui qui, d*un mot, a fait comprendre la nécessité d'qii^ méthode claire et facile, indispensable surtout lorsqu'on enseigne les élémens des sciences !

Mais cet hommage que, je rends au premier qui a si bien dit , je le refuse a ceux qui gâtent les meilleures choses , en les répétant à tout propos et sans discernement.

BIXlfeMB LEÇON. 261

Il est Utile , sans doute , de nous rappeler aux leçons de la nature , que nous oublions trop souvent ; mais nous crier sans cesse qu'il faut toujours tout recommencer, et toujours refaire l'entendement , c'est vouloir ramener à Ta ,byC, Tesprit humain , après qu'il a découvert les lois qui régissent les corps célestes , et, pour dire plus , les lois qui régissent les corps politiques.

On peut ranger en trois classes tous ceux auxquels on destine l'instruction. Ou ils n'ont encore aucune habitude ; ou , par d'heureuses mais trop rares circonstances, ils n'en ont contracté que de bonnes ; ou enGn , ce sont des esprits remplis de préjugés ou d'erreurs invétérées.

Les premiers sont des tables rases qui ne portent l'empreinte d'aucun caractère, et qu'une main habile peut buriner à son gré ; les seconds , semblables a ces vélins sur lesquels la règle a imprimé sa direction, reçoivent et ordonnent à la fois les caractères qu'on leur confie ; les autres, tels que de vieux manuscrits chargés de caractères gothiques, ne peuvent recevoir de nouveaux caractères qu'on n'ait effacé les anciens.

A ces trois sortes d'esprits, il faut^ non pas trois méthodes différentes , mais trois emplois différens de la m^^me méthode.

2<)2 DEUXIÈMB PARTIE.

Des idées abstraites.

Nous allons parler des idées abstraites ; et je m'aperçois déjà qu'on s'attend a une discussion des plus pénibles, des plus fatigantes. Ces mots abstraction, abstrait, se lienl, dans la plupart des esprits, a tout ce qu'il y a de subtil , d'obscur, d'impénétrable ; il suflit de les prononcer pour décourager l'attention , et pour éteindre aussitôt la curiosité.

Que dira-t-on si une chose qui effraie a ce point les imaginations, est ce qu'il y a au monde de plus simple, de plus facile; si Tabstraction est inévitable, si elle est une suite nécessaire de la faiblesse de notre esprit?

Abstrait et difûcilesont incompatibles, nous pouvons l'assurer. Jamais alliance de mots ne couvrit une telle opposition d'idées. Hâtons-nou^de justifier ces assertions.

Je suppose qu'on offre à mon regard un corps dont je n'aie absolument aucune idée ; il est vrai qu'une telle absence d'idées n'est guère possible ; quel que soit le corps dont il s'agisse , je hii connais a l'instant une certaine forme , une certaine couleur. Mais permettez-moi la supposition d'une ignorance complète , semblable a celle de l'enfant qui vient au monde.

Le corps dont nous parlons sera, si vous le voulez, un fruit; le voila devant moi, en présence de tous mes sens : aux yeux, au goût, a l'odorat, il parait coloré, savoureux, odorant. Je le prends dans mes mains; il est pesant, il est d'une certaine forme. Je le laisse tomber, il rend un son. Avec un sens de plus, 11 est à croire que je découvrirais dans ce fruit des qualités dont je ne puis avoir idée ; comme avec un sens de moins , il est certain que j'ignorerais Texistence de quelqu'une des qualités que je lui connais.

Chacun de mes sens a donc pour objet une qualité spéciale qui lui correspond et qu'il sépare ou qu'il abstrait de toutes les autres qualités. Par l'œil, je sens et j'aperçois des couleurs, et rien que des couleurs; par l'ouie » je sens et je connais exclusivement des sons; par l'odorat, exclusivement des odeurs, etc.

Comment n'y aurait-il pas séparation , abstraction ? Les cinq organes des sens agissent chacun a part; les cinq espèces de qualités , les cinq espèces de sensations et les cinq espèces d'idées qui leur sont relatives , n'ont entre elles rien de commun.

L'homme, pourvu de cinq organes, dont chacun lui sert a acquérir une espèce particulière d'idées, distribue nécessairement tous les objets sensibles en cinq espèces de qualités. Le corps humain , si Ton peut ainsi le dire , est une machine k abstractions. Les sens ne peuvent pas ne pas abstraire Pour que l'œil pût ne point abstraire les couleurs, il faudrait qu'il les vît confondue avec les odeurs, avec les saveurs; il faudrait qu'il vît des odeurs, qu'il vît des saveurs.

264 DBtJXlBMB PARTIR.

L'absiraclion des sens est donc Topération la plus naturelle : il nous est même impossible de ne pas la faire. Voyons si ('abstraction de l'esprit rencontrera plus de difficulté que celle des sens.

Quel est Thomme un peu accoutumé à réfléchir et a méditer, qui n*ait mille fois éprouvé combien il est nécessaire de resserrer le champ de la pensée? Si, trop impatient , vous faites violence a vos facultés , en voulant les forcer k saisir à la fois un grand nombre d*idéesy tout fuit , tout s'échappe, et les rapports entre les idées, et les idées elles-mêmes; on ne voit rien pour avoir eu Tambition de trop voir.

Ce n'est pas ainsi que procède Tesprit, lorsque, livré à lui-même , il s'étudie a connaître un objet. 11 n'agit ni par toutes ses facultés a la fois, ni sur plusieurs qualités a la fois. L'expérience lui a appris que la confusion est la suite d'une méthode aussi peu sensée. D'abord, il ne fait usage que de la plus simple de ses facultés , de l'attention. Il ne la porte pas sur l'objet entier : il la fixe sut une seule qualité, sur un seul point de vue ; il l'y retient jusqu'à ce qu'il ait pu se faire de cette qualité, de ce point de vue, une idée exacte, une image fidèle.

Gherche-t-il k connaître les propriétés de l'étendue : • il oublie qu'elle a de la profondeur pour ne voir qu'une surface. L'objet est encore trop composé. Dans la surface, il ne prendra que la longueur; et dans cette longueur môme, séparée des autres dimensions, il sent quelquefois le besoin de ne considérer que le point.

Aurions-nous connu Factivité et la sensibilité de

notre âme , si nous n'avions étudié à part chacune de ses manières d*agir, et ctiacune de ses manières de sentir?

L*espnt humain va donc toujours séparant , toujours divisant, toujours simplifiant : seul moyen, en effet, de saisir les choses, de s* en former des idées.

Il est vrai qu'après avoir ainsi tout séparé, nous sommes obligés de tout réunir ; sans quoi nos connaissances ne seraient pas conformes a la nature, c' est-adire aux choses comme elles sont. Les qualités des corps n'ont pas chacune une existence propre et indépendante; les facultés de Tâme ne sont pas autant d'ôtres distincts. Des deux côtés, c'est un seul et même être; ou tout a la fois étendu, solide, coloré; ou tout à la fois capable de comparer, de raisonner, de désirer.

Mais quoique toutes, ou presque toutes nos connaissances embrassent différentes réunions d'idées, il a fallu commencer par acquérir ces idées une a une, en portant successivement notre attention sur les diverses qualités des êtres.

L'abstraction de l'esprit est aussi naturelle que celle des sens. Elle nous est commandée par la nature même de notre esprit.

Pourrions-nous ne pas faire continuellement des abstractions, quand il nous est impossible de parler sans abstraire ? Parler, c'est énoncer une suite de propositions. Or, dans toute proposition, l'attribut est un terme abstrait ; il désigne une qualité abstraite. Dieu est bon : l'idée de bonté nous est venue d'abord des objets physiques, du pain, du vin, du sucre, etc. ; ensuite des actions des hommes, qui sont appelées » II. »

bonnes ou mauvaises, d*après rintenlion qui les précède et i^effet qui les suit. Nous disons d'un roi qu'il est bon , quand il fait le bonheur de son peuple ; nous disons que Dieu est bon, parce qu'il est Tauteur de tout bien.

Le sujet d'une proposition, quoi(|ue toujours plus composé que Tattribut, ne laisse pas d'ôtre abstrait^ si vous exceptez les propositions individuelles , comme Bossuei est éloquent^ Henri IV est le module des princes. Mais les propositions individuelles ne se présentent guère dans les ouvrages de science. 11 est rare \ de trouver le nom d'un individu dans un traité de mathématiques , ou de métaphysique : sujet et attribut y ■> tout est abstrait. Aussi dit-on que ces sciences sont des sciences abstraites ; on devrait le dire de toutes, comme nous allons le prouver dans un moment.

Parler, c'est donc abstraire ; et l'abstraction du langage n'est pas moins naturelle que celle de l'esprit et que celle des sens.

Peut-ôtre nous reprochera-t-on de nous écarter ici de l'exactitude que nous cherchons ordinairement a mettre dans nos discours. Les sens font-ils des abstraotions? le langage en fait-il? n'est-ce pas toujours Vesr prit qui abstrait?

L'observation est fondée. C'est l'esprit, en effet, qui agit toujours : tantôt par le moyen des organes des sens, tantôt en s'aidant du langage; quelquefois par sa propre et unique énergie, si pourtant il n'y a pas ici plus de sagesse a rester dans le doute, et s'il est permis a l'homme d'affirmer que, pendant cette vie et

tout le temps que persiste Tunion des deux substances, Tâme produise quelque acte qui n'ait pas sa cause occasionelle dans certains mouvemens du corps.

Cependant nous croyons devoir conserver ces manières de parler , abstraction des sens , abstraction du langage ; leur contraste avec Tabstraction de Tesprit nous fera mieux sentir que l'abstraction de l'esprit ne se fait pas toujours ôe la même manière. La précision y gagne, la justesse n'y perd rien, pourvu qu'on n'aille pas se figurer que les sens font des abstractions d'un , côté, quand Tesprit en fait d'un autre ; mais on n'ou-

bliera pas que c'est toujours l'esprit qui abstrait, soit en présence des objets , soit en leur absence. En présence des ol>jets physiques, il abstrait les couleurs par' les yeux, les sons par Touïe, etc. En l'absence des objets, l'esprit opère sur des idées rappelées, et sur sa propre pensée; il abstrait successivement leurs différens points de vue. Enfin , en présence des objets comme i en leur absence, la parole, obéissant à l'esprit, passe

I par une suite d'idées abstraites, à mesure que les itf*o-

positions se succèdent et font place à d'autres propositions.

De quelque manière que se fasse l'abstraction , elle nous donne des idées qui sont simples, ou qui approchent de la simplicité ; et si nous la conduisons avec ordre sur les différentes qualités des objets, nous parviendrons k connaître toutes ces qualités et en même temps les rapports qui les unissent, c'est-à-dire que nous parviendrons à connaître les objets tels qu'ils sont : alors l'abstraction .deviendra Tanalyse ; elle de-

)K8 DBUXIÈliE PARTIE

viendra la méthode à laquelle nous sommes redevables de toutes nos connaissances

Les idées que nous acquérons par Tabstraction devaient être nommées ; et il aurait fallu être bien ennemi de Tanalogie pour ne pas leur donner le nom d'abstraites. Âu^i l'ont-elles reçu , mais elles ont reçu en même temps le nom d'abstraction, le nom de Topération a laquelle elles sont dues : en sorte que le mot abstraction désigne, et Tacte de Tesprit qui sépare une idée d'avec d'autres idées, et l'idée même que l'esprit vient de séparer ou d'abstraire.

Considérée comme une opération de l'esprit, l'abstraction n'est pas une faculté nouvelle a joindre aux facultés de l'entendement ; elle n'est que l'attention qui s'arrête sur une qualité d'un objet, et qui, la faisant dominer sur les autres , l'en sépare pour ainsi dire , l'en abstrait. Cette qualité et l'idée qui la représente ont donc justement été nommées abstraites. On devait s'en tenir là , et ne pas leur donner le nom d'abstraction ; mais le mal est fait, et nous tenterions vainement de le guérir.

11 en est du mot abstraction comme de presque tous les noms des opérations de l'âme. Ces noms, et nous l'avions déjà dit, expriment encore le résultat des opérations, ainsi qu'on le voit dans pensée, entendement, rapport, etc. Avec des mots à double sens, il n'est pas facile de toujours faire entendre aux autres sa pensée, ni de toujours bien savoir ce qu'on pense soi-même. Quelques précautions dissiperaient les équivoques occasionées par une langue aussi mal faite.

aNZIÈMK LBÇON. 269

Pourquoi ne pas restreindre la signification du mot rapport a l'idée qui provient de la comparaison , et lui ôter la signification active , qu*il faudrait laisser exclusivement au mot comparaison? Pourquoi ne pas restreindre aussi la signiûcation du mot entendement aux facultés productrices des idées? et pourquoi ne pas destiner le mot intelligence a exprimer la réunion de toutes les idées? Ce qui n' empocherait pas que l'un et Tautre de ces deux mots ne continuât a désigner l'âme, la substance de l'âme.

Cette remarque pourra vous être utile; elle vous aidera a pénétrer la pensée des philosophes, dans les occasions où eux-mêmes ne se sont pas bien compris ; elle vous montrera la raison qui les a empêchés de se comprendre. Vous verrez que la confusion de leurs idées et de leur langage tient a ce qu'on n'avait jamais tracé la ligne qui sépare Tactivité, la puissance de l'esprit, du résultat de cette activité , du produit de cette puissance.

Alors le même mot abstraction a désigné l'acte de Tesprit qui abstrait , et l'idée abstraite obtenue par cet acte ; le mot pensée a désigné les facultés , et en même temps le produit de leur action ; le mot entendement a désigné la faculté de former des idées, et la réunion de toutes les idées; en sorte qu'on pourrait dire et qu'on devrait dire, pour parler cette langue, que l'abstraction est le produit de l'abstraction; la pensée, le produit de la pensée; l'entendement, le produit de '. l'entendement.

as.

270 DBUXIÀIIB PÀRTIB.

Ne soyons plus étonnés que tant de bons espfits trouvent de la répugnance à lire les ouvrages des métaphysiciens. Je me borné h une critique générale. Vos lectures vous fourniront assez d'applications.

Maintenant que nous tînmes familiarisés avec le sens de ces mots^ abstraire, abstraction, abstrait, nous trouverons quelque facilité, je Fespère, a résoudre des questions qui nous auraient embarrassés.

Et d*abord nous apprécierons une espèce de formule qui , depuis quelque temps, est dans toutes les bouches, et qui Semble avoir acquis l'autorité d'une sentence : votre idée est abstraite, c'est une chimère ; votre raisonnement porte sur une abstraction, sur un rien.

Une idée abstraite est une chimère I une abstraction n'est rien ! voilà donc la géométrie devenue tout d'un coup une science chimérique? ce seront des chimères aussi que les idées du froid , du chaud , de la faim , de la soif? ce seront des riens que l'entendement, la volonté, la pensée? Car enûn, ces idées sont abstraites, ces choses sont des abstractions.

Eh quoi! c'est en réunissant des qualités abstraites qu'on forme des réalités, et vous voulez que les qualités abstraites ne soient rien I

Abstraire, c'est séparer, ôter : on ne peut pas séparer des riens; et si l'on ôte, il faut bien que l'on ôte quelque chose. Non, dites-vous, on n'ôte rien. On n*abstrait donc pas , et c'est votre critique qui ne porte sur rien.

Au reste, si quelqu'un nous blâme de faire trop

ONZIÈME LEÇON. 27t

d'abstractions, nous lui repondrons : Adressez-nous vos reproches sans faire des abstractions , nous tâcherons de vous imiter.

El si , dans Tintention de nous effrayer, on nous menaçait d'une question abstraite, bien abstraite, nous dirions : Tant mieux! elle eh sera plus simple, plus aiséel

Gomment a-t-on pu croire à la difllcultc des «ibstractlons, quand les sens, la pensée, la parole, .quand tout nous oblige d'abstraire?

Je serais tenté de croire qu'il en est des mots difficulté, difficile y comme de tant d'autres dont on ne s'est jamais rendu compte.

Rien n'était plus difficile que de s'élever dans les airs ; depuis l'inventeur des ballons, rien n'est plus facile.

Rien n'était plus difficile que la démonstration de plusieurs théorèmes de géométrie ; on a trouvé ces démonstrations : personne aujourd'hui ne se plaint de la difficulté.

Ji Qu'y a-t-il de plus difficile que la métaphysique, si

l'on en juge d'après l'opinion commune? Nous avons examiné les deux questions qui sont le fondement de cette science, la question des facilités de l'âme et la question de l'origine de nos connaissances. Avez-vous trouvé quelque chose de bien pénible dans ces recherches? ont-elles exigé une attention fatigante, une V contention extraordinaire? peut-être môme , en descen-

dant a des explications trop détaillées, nous sommesnous quelquefois exposé a blesser votre sagacité. Combien peu cependant il nous eut coûté de rapprocher

DOS preuves, de serrer nos argumens, afin qu'on pût tout voir d'un coup d'oeil !

Nous avons pense que, pour laisser des souvenirs durables , une seule impression , quelle que fût sa force , ne saurait suppléer une suite d'impressions moins vives , mais souvent renouvelées.

Nous avons pensé que la vue de Fesprit demande a être ménagée comme celle du corps. Il y a quelque analogie entre la manière dont les yeux reçoivent la lumière du soleil , et la manière dontrintelligence reçoit la lumière de la vérité. C/est par des gradations insensibles que Tobscurité du sentiment doit faire place a la clarté des idées , comme, dans nos climats, c'est par des gradations insensibles que les ténèbres de la nuit font place à la clarté du jour.

L'effet d'un ouvrage dramatique est manqué, si l'intérêt se ralentit. Un ouvrage didactique perdra beaucoup de son prix , si la lumière ne va pas toujours croissant; car le développement des passions et le développement des idées sont assujettis a la même loi.

Que les métaphysiciens observent ces choses, qu'ils se règlent d'après les besoins de notre esprit ; on ne se plaindra plus des difOcultés de la métaphysique.

J'ai bien peur que la plupart de ces questions , de tout temps regardées comme si difficiles, ne soient des questions de tout temps mal résolues, ou même des questions impossibles à résoudre.

Mais une science, l'algèbre, par exemple, n'estr-ce pas une chose difficile?

Une science bien traitée, l'algèbre, la géométrie, la

ONSJÈIiB tBCON. 273

physique^ la métaphysique , la morale, Téconomie politique y etc. ; une science bien traitée , nous Ta vous dit 9 est une suite de propositions liées de telle manière que chacune, à la fois conséquence et principe, développe celle qui la précède , pour être k son tour développée par celle qui la suit. Dans cet enchaînement de propositions, il n*y a point de difOcullé réelle : la première proposition est toujours aisée; elle est, ou elle doit être évidente par elle-même : sans quoi elle aurait besoin d'être prouvée , et elle ne serait pas la première ; la seconde, la troisième et les autres reçoivent leur évidence de celles qui les précèdent inmiédiatement : lors donc qu'on est arrivé k la douzième, a la vingtième proposition , il suffit , afin de la comprendre, d'avoir déjà compris toutes celles qui l'ont amenée.

J'avoue que vous aurez de la peine k la saisir, ou même que vous ne la saisirez pas, si vous avez franchi les intermédiaires , ou si la science que vous étudiez est mal exposée. Mais, dans le premier cas, ce sera votre faute ; et dans le second , ce sera la faute de l'auteur. Ce ne sera jamais la faute , je veux dire la difficulté de la science.

Nous savons mal ce que nous croyons savoir ; voila pourquoi nous avons de la peine k nous instruire. L'inconnu que nous voulons découvrir est dans un connu antérieur. Gomment trouverez-vous cet inconnu hors du connu qui le contient? Tant que les propositions successives d'une science ne seront pas disposées dans cet ordre qui les fait naitre les unes des autres ,

ilfi bEUXI^MB PAtlTlfi.

on ne les verra jamais les unes dans les autres, on ne les verra jamais. Il est vrai que nous parvenons quelquefois li saisir une vérité, quoique Tauteur ne Tait pas mise à sa place. Alors ce n'est pas de Fauteur que nous tenons cette vérité , mais du rétablissement de l'ordre qu'il avait interverti ; ce n'est pas des mauvaises misons qu'il nous donne, mais de la bonne raison qu'il ne donne pas, et que notre esprit supplée.

On pourrait appliquer ici le mot de Fontenelle a celui qui venait de lui faire un ruisonnement embarrassé et presque inintelligible. • Je comprends bien ce que vous dites ; mais , en conscience , je ne devrais pas le comprendre, o

Si, après cela, vous m'objectez que c'est un fait que les sciences sont difficiles , je vous répondrai que c'est un fait que beaucoup de livres sont mal faits, et que c'est un fait encore que peu de personnes savent lire les livres bien faits. Vous me pardonnerez la cacophonie.

« Les sciences ne présentent pas de difficultés réelles : les abstractions n'en présentent aucune. » Voilà deux paradoxe^ qui, dorénavant, seront pour nous deux vérités. Mais n'oubliez pas que je parle dos sciences bien traitées , et par conséquent des sciences bien connues, ou du moins de ce qu'il y a de bien connu dans les sciences ; car s'il s'agissait de découvertes à faire , la première de ces propositions ne serait pas un paradoxe, elle serait une absurdité.

Ou nos recherches s'appliquent immédiatement a la nature, ou nous nous instruisons dans les ouvrages de ceux qui l'ont bien observée. L'étude de la nature, on

ne le sait que trop , demande du temps, de la patience , du génie. Ce n'est pas en un jour qu*a été trouvé le vrai système du monde : les bommes , depuis Vorigine des sociétés, ont porté un regard curieui sur le mouvement des astres ; et depuis trois siècles seulement , Copernic est parvenu a constater le mouvenjienl de la terre et Timmobilité du soleil, encore avait-il été mis sur la voie par Técole de Pytbagore, et lui a-t-il fallu trente-six ans de méditation.

Il n'était pas facile de reconnaître l'analogie de la foudre avec les propriétés de Tambre.

il ne rétait pas davantage d'apercevoir le rapport du phénomène de la combustion et de celui de la respiration.

Mais si ce n'est qu'à la suite de travaux longtemps continués, de méthodes perfectionnées, et quelquefois d'un hasard heureux , que la vérité se montre pour la première fois aux hommes de génie, la vérité, une fois découverte, peut être mise à la portée de tous les esprits. Il suffit qu'elle soit bien présentée, et qu'on veuille donner de Tattention.

Ce ne sont pas les sciences bien traitées q^i sont difficiles; ce ne sont pas les mathématiques; ce n'est pas la métaphysique, malgré l'opinion contraire. 11 est vrai que cette opinion se fonde sur des ouvrages qui portent le nom de métaphysique , et qui sont d'une obscurité impénétrable. De ces ouvrages, il faudrait changer le titre évidemment usurpé, et leur donner un autre nom s'ils méritent un nom.

L'objet de la métaphysique étant d'observer ce qui

276 DBUXIÈMK PA&TIB.

se passe continuellement en nous, comment un bon traité de métaphysique, un traité bien exposé, pourrait-il être diflicile? il doit nous faire dire k chaque ligne : Yoilk ce que nous éprouvons, ce que nous faisons tous les jours, et que nous remarquons en ce moment pour la première fois ; il doit être compris k l'instant par tout homme d'une intelligence ordinaire ; et c'est ici que s'applique surtout la réflexion de Pascal : « Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire, t

Je ne serais pas éloigné de penser que souvent il y a plus de difGculté k saisir certains rapports ordinaires de la vie, que ce qu'on appelle des théories savantes. Rien, assurément, de plus aisé a concevoir que le rapport de père et de fils , de frère et de sœur, d'oncle et de neveu; celui de beau-frère, quoique un peu moins simple, se conçoit encore très-facilement. Mais si vous me parlez de la belle-sœur de votre beau-frère, j'éprouve déjà une sorte d'embarras ; et si vous ajoutez : La belle-sœur de mon beau-frère est nièce d'un cousin de mon oncle, je ne sais plus où j'en suis, et je renonce k mettre dans ma tête les degrés d'une telle parenté.

Ces remarques sur les abstractions et sur la manière dont les sciences pourraient être exposées ont une utilité pratique : en nous apprenant k ne pas nous laisser décourager par des difficultés imaginaires , elles nous donneront un juste sentiment de nos forces ; et s'il arrive que, soit faute d'avoir des idées , soit pour les avoir mal démêlées, soit pour les avoir mal ordonnées, no9

ONZIÈME LBÇON. 277

discours manquent de clarté, elles nous défendront de chercher une mauvaise excuse dans ce que les sujets que nous traitons peuvent avoir d*abstrait : car ce qui est abstrait est simple ; et ce qui est simple ne peut être que facile.

Pour achever de dissiper cette frayeur qu'on nous fait des abstractions , nous nous aiderons de quelques exemples.

S'il est des abstractions qui puissent nous coûter, ce devront être celles qu'on voudra faire subir k des idées qu'une longue habitude a rendues comme inséparables. Quelquefois la nature produit entre deux idées une association si intime, qu*on ne voit pas d'abord comment on pourrait la dissoudre. Quelquefois aussi le préjugé , la passion, unissent fortement des choses entre lesquelles il n'existe pas de rapport.

Les idées de couleur et d'étendue sont très-distinctes ; mais, dans les commencemens de la vie, elles ont été si promptement et si étroitement liées, qu'il nous est

' impossible aujourd'hui de les séparer, et de voir ties

couleurs sans les voir étendues. Cette séparation que l'œil ne peut faire , l'esprit la fera aisément ; et je puis dire que je préfère le blanc au l>leu ou au rouge, sans penser a la longueur ou à la largeur des corps d'où me viennent ces couleurs.

Quant aux liaisons qui sont l'ouvrage de nos pas-

^ sions ou de nos préjugés, permettez -moi, entre mille

I exemples , d'en choisir un des plus familiers. Je sup-

pose une personne dont l'opinion politique soit portée

I jusqu'à l'intolérance ; on \i\o passera la supposition.

278 DBUXlàMB PARTIS.

Cette personne est attaquée d'une maladie grave ; elle demande un médecin, et on lui en nomme un très-* habile. « Monsieur un tel ! on sait comment il pense. — Et] I madame, qu'importent ses opinions 1 songez k guérir. — Ne me parlez pas de cet homme : c*est un extravagant, un ignorant, un esprit faux. » La voilà, par un entêtement aveugle , hors d'état de faire la plus légère abstraction ; de distinguer dans un môme individu, une qualité d'une autre qualité, le médecin du politique.

Je trouve maître Jacques, dans Molière, beaucoup meilleur métaphysicien.

Harpagon s'est décidé a donner un repas; il appelle maître Jacques. « Est-ce à votre cocher, monsieur, ou à votre cuisiuier que vous voulez parler? — Au cuisinier. — Attendez donc, s'il vous plaît. » 11 ôte alors sa casaque de cocher, et paraît vctu en cuisinier. Harpagon veut ensuite qu on nettoie son carrosse ; maître Jacques, changeant d'habit comme d'oftice, reparaît aussitôt en cocher. Vous voyez qu'il entend les abstractions un peu mieux que notre malade.

Il n'y a personne , même dans les dernières classes du peuple, qui, par ses discours , ne prouve que de pareilles abstractions lui sont familières. L'homme le moins instruit, faisant quelque révélation à un juge, lui dira naturellement : C'est au juge que je parle, et non a monsieur ; ou bien. C'est à monsieur et non au juge.

Voulez-vous une belle abstraction? Louis Xll, auparavant duc d'Orléans, étant monté sur le trône,

quelques courtisans lui conseillaient de tirer vengeance d'un grand seigneur qui l'avait autrefois offensé. Louis XII 9 par une abstraction tout a fait noble et royale , répondit : « Le roi de France ne venge pas les injures faites au duc d'Orléans. »

Je cherche des abstractions qui puissent motiver le reproche de présenter des difficultés : je n'en trouve pas. Voyons pourtant.

Lorsque le peuple d'Athènes prononçait l'ostracisme d'Aristide, pouvait-on dire que cet homme juste était banni par un décret des législateurs? Assurément un bon écrivain ne dira jamais : Les législateurs ont condamné Aristide. Les Athéniens, dans un tel acte, n'étaient pas législateurs, ils étaient juges ; et dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, ils furent très-mauvais juges.

L'abstraction , qui, dans un seul et même individu , ou dans une même assemblée, sépare le juge du législateur, pourra, je le veux, n'être pas faite par l'irréflexion ; mais l'irréflexion mérite-t-elle qu'on tienne compte de ses fautes ?

Cependant il est arrivé que des gens de lettres sont tombés a cet égard dans de singulières méprises. Un traducteur, pour nous donner en français un passage latin de Hobbes dirigé contre les mauvais citoyens, qui , ne supportant aucune des charges de l'état, prétendent néanmoins profiter des avantages de la société, rend ces mots : volunt tamen in civiiate esse, par ceux-ci, veulent jouir de la ville, au lieu de dire, veulent jouir des droits de cité.

Cet écrivain pouvait il ignorer qu une ville est un assemblage de maisons, et qu'une cité est une réunion de citoyens? Est-il donc plus difficile d'abstraire d'un individu la qualité de citoyen , quand il exerce ses droits politiques, ou celle de sujet, quand il obéit aux lois, que celle de Parisien , quand vous le considérez comme natif de Paris? Ces mots sont-ils étrangers a la langue, et leurs idées ne doivent-elles pas se trouver dans tous les esprits un peu cultivés?

Ne craignons pas de le redire , abstraction et difficulté sont des mots incompatibles ; ce n'est que par un abus de langage qu'on a pu les associer. Disons aussi que c'est par un autre abus de langage qu'on parle d'idées abstraites, d'idées plus abstraites, d'idées trèsabstràites , comme si la séparation admettait différens degrés, et qu'une chose pût être ôtée, plus ôtée, trèsôtée.

C'est parce que les idées sont plus ou moins générales , qu'on a été amené à compter plusieurs degrés dans l'abstraction. Abstrait et général se touchent de si près, qu'on les a confondus l'un avec l'autre; peut-être nous arrivera-t-il de les confondre aussi quelquefois , puisqu'il faut parler comme on parle.

Toute science est d'abstraction. Toutes nos connaissances , comparées à leur objet , sont partielles , imparfaites. Aucune n'est complète ni ne saurait l'être.

Il n'est pas besoin d'un monde poui^ remplir notre intelligence c'est trop d'un atome. Qui eût dit , il y a quelques siècles , qu'avec un grain de sable on apercevrait des milliers d'étoiles dont on ne soupçonnait pas

0N2là]IB LEÇON. 284

l'existence? Qui eût dit qu'arec un grain de sable on découvrirait des animalcules vingt-huit millions de fois plus petits qu'un ciron? Qui assurera que ce même grain de sable ne recèle pas des propriétés plus merveilleuses encore?

Et si nous le connaissions par tout ce qu'il a d'absolu et par tout ce qu'il a de relatif , soit à nous, soit fkux choses, nous verrions sans doute que rien dans Tunivers n*est étranger a son existence, et qu'il nous mène a connaître la nature entière * ; car dans les jugemens dont se forment nos connaissances , il n'entre que trois choses: deux termes que Ton compare et Vidée du rapport saisi par l'esprit a la suite de leur comparaison ; et comme, les deux termes étant donnés, on peut trouver le rapport qui en dérive , de môme , un terme et un rapport étant donnés , on trouvera ou du moins il ne sera pas impossible de trouver l'autre terme.

I . Ce que nous disons de la connaissance d'un grain de sable , Pascal le dit de la connaissance de l'homme , qui , sous tant de rapports , est aussi un grain de sable.

« L'homme a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'élémens pour le composer, de chaleur et d'alimens pour le nourrir, d'air pour respirer. Il voit la lumière , il sent les corps ; enQn tout tombe sous son alliance.

« n faut donc , pour connaître l'homme , savoir d'où vient qu'il a besoin d'air pour subsister, et pour connaître l'air il faut savoir par où il a rapport à la vie de l'homme.

« La flamme ne subsiste point sans l'air; donc pour connaître l'un il faut connaître l'antre.

K Donc toutes choses étant causées et causantes , aidées et aidantes , médiatement et immédiatement , et toutes s'entretenant par un lien naturel et Insensible , qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout , non pins que de connaître le tout sans connaître en détail les parties. »

C'est ainsi que vous aurez la distance d'un astre k la terre, dès que vous aurez le rapport de cette distance au rayon terrestre.

Si donc nous avions la connaissance accomplie d'un seul grain de sable, où serait la limite de nos connaissances ?

Elle est partout aujourd'hui , cette limite. Notre science ne pouvant être une et entière, nous sommes forcés de la partager en plusieurs sciences fractionnaires ou abstraites. La géométrie abstrait l'étendue ; la mécanique, le mouvement ; l'optique, la lumière ; l'acoustique, le son ; la métaphysique, l'entendement; la morale, la volonté. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que l'intelligence d'un homme pût tout embrasser à la fois ; il faudrait que cet homme fut Dieu.

Abstraction, analyse, métaphysique : accoutumonsnous à ne voir sous ces mots que la manière la plus naturelle de conduire nos facultés. Qu'y verrez -vous, si vous n'y voyez pas une méthode adaptée a notre faiblesse ?

Les idées abstraites , comme telles, ne sont que les premiers rudimens de notre intelligence ; elles deviennent notre intelligence elle-même en devenant générales. INous les examinerons sous ce point de vue dans la leçon suivante.

Des idées générales.

L'idée de la figure du corps que vous tenez dans vos mains est une idée abstraite , une idée qui faisait partie de ridée totale de ce corps, et que vous en avez séparée pour la considérer seule, pour vous en occuper exclusivement.

Cette idée n*est pas uniquement abstraite : elle est en même temps individuelle; elle vous montre la figure du corps qui est dans vos mains, et non la figure de tout autre corps.

L'idée de l'odeur d'une rose que vous approchez de votre odorat ; Tidée de la saveur d'un fruit que vous mettez dans votre bouche ; l'idée du son d'une harpe qui tlatte vos oreilles, sont autant d'idées a la fois abstraites et individuelles.

Si vous n'aviez que des idées abstraites-individuelles, quelles seraient vos connaissances ?

Vous verriez des qualités séparées de leurs objets,. et cette séparation n'existe pas dans la nature : toutes seraient pour vous séparées les unes des autres; et vous n'apercevriez entre elles aucun rapport.

Afin donc que nous puissions connaître les choses , et comme elles sont en elles-mêmes, et comine elles sont dans leurs rapports, il faut que plusieurs idées

tH DBUXIÈMB l»ARriB.

abstraites se réunissent en une idée composée; et il faut aussi, que, perdant leur individualité, elles deviennent communes ou générales.

Nous avons déjà parlé des idées générales, mais d'une manière trop insuffisante '. Nous leur destinons cette leçon tout entière. Les avantages que Tesprit en relire, ^autant que les abus qu'il en fait, nous imposent le devoir de mettre le plus grand soin a les bien étudier.

Gomme des traits épars ne forment pas un tableau , des idées dispersées ne sauraient former notre intelligence.

L'intelligence de l'homme est surtout dans les rapports , dans les liaisons ; elle est dans l'ordre , dans l'harmonie, dans l'enchaînement des principes et des conséquences. Voilà les besoins de l'esprit, voilà ses richesses.

Sachons comment les idées perdent leur caractère primitif qui individualise tout, pour prendre un caractère qui rend tout général.

L'idée abstraite blancheur, que je suppose nous être venue par l'action des rayons du soleil sur la rétine, ou, pour abréger, que je suppose nous être venue du soleil, peut nous venir aussi de la neige, du lait, d*uu lis.

L'idée abstraite saveur peut nous venir du pain, du vin, d'une pêche.

L'idée abstraite son peut nous v*^r d'une cloche, d'un instrument de musique, de la voix d'un homme.

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