Mélanges
tion avec ma nature, qu'elle ne m'effraye ni ne m'înquiète, qu'elle n'entre pas même dans mon esprit. Je dirai plus : il me parait absurde de demander le but de Texistence de Dieu. Je doute qu'on sache ce qu'on demande.
Quelle est la cause efficiente de Texistence, de toutes les existences? Une telle question et une telle cause sont de véritables contradictions. Pour produire toutes les existences, la cause efficiente doit exister : et des lors, n'étant pas cause de sa propre existence , elle n'est pas cause efficiente de toutes les existences.
On cherche la raison de Texislence : il n'y en a pas. Cette raison , s'il y en avait une , devrait être antérieure a l'existence , ou du moins elle devrait être conçue antérieure a l'existence.
Ainsi supposée, ainsi conçue, cette raison serait ou une cause qui aurait produit l'existence , ou un principe dont l'existence serait une émanation ; elle serait donc elle-même une existence dont on continuerait a demander la raison et à la demander sans fin.
On peut demander la raison d'une existence particulière : on ne peut pas demander la raison de toute existence. Cependant si vous voulez que l'existence ait sa raisou eu elle-même, ou qu'elle soit elle-même sa propre raison, je ne m'y oppose pas.
je. ne conçois ni la création ni l'existence nécessaire : j'en ai une entière certitude, mais je n'en ai point l'idée. Je n'ai idée ni de l'éternité, ni du passage du néant à l'existence, et je me tiens tranquille. Pourquoi m'effrayer de celte ignorance? Est-ce qu'elle serait
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moins naturelle que tant d*aulres? Ne m' est-il pas évi- «lent que les idées de création et d'éternité que je n'ai pas, je ne saurais les avoir? D'où me viendraient-elles , a moins d'une révélation, quand elles n'ont leur origine dans aucun de mes sentimens?
N'oublions pas que le nom d'une idée générale peut en môme temps être le nom d'une idée individuelle. C(mime nom d'idée générale, il exprime une qualité commune, un point de vue commun a plusieurs êtres; comme nom d'idée individuelle, il est signe d'une existence réelle, d'un être individuel.
lUen ne s'acquiert plus fuciicmcnl que lis i<l('oi générales de tous les objets de l'univers ; lion ne s'acquiert plus diflicilement que les idées individuelles do ces objets : les premières se bornent a nous fîiire connaître quelques l}ualités, une qualité; les dernières, si nous les avions complètes , nous feraient connaître la réunion de toutes les qualités des êtres, de toutes leurs propriétés.
Aussi voyons-nous que les enfans, après les premières impressions qui leur viennent des objets , et dont ils tirent quelques idées sensibles, se portent aussitôt aux idées les plus générales, bon , mauvais , cbose , homme , oiseau, fleur, etc. ; et cela doit être : car il et bcnncoup plus aisé de saisir les ressemblances, que les diTférences. On n'obtient la plupart des différences (jue par une application dont le travail se fait sentir; au lieu que, d'un premier coup d'œil, on aperçoit les ressemblances.
Par les progrès de l'âge et de l'expérience »* l'enfant
distingue Tarbre cerisier, Tarbre prunier, Tbomme fort, l'homme ricbe, Thomme savant, etc. ; c*est-àdire qu'il forme des elasses moins générales à mesure qu'il sMustruit.
Avoir dans son esprit des idées très-générales, des classes tns-générales , sans y avoir en môme temps les classes subordonnées, qui, par une gradation ménagée avec art, conduisent aux individus, c'est donc ressembler aux enfans, c'est ne rien savoir.
Combien d'hommes, cependant, avec quelques idées générales, parlent hardiment d'architecture, de peinture, de musique 1 Je sais qu'ils prctent a rire aux vrais connaisseurs; mais le nombre des vrais connaisseurs n'est jamais très-grand. Combien décident sur la guerre, sur la marine, sur toutes les branches de l'administration ! Combien aussi se donnent une apparence de profondeur, en jetant dans leurs discours les mots philosophie, nature, métaphysique, analyse, et autres semblables! Malheureusement ils sont trahis par ces mots mêmes; leurs méprises, quand ils en viennent aux applications , rappellent la métaphore et la métonymie, « grands mots que Pradon croit des termes de chimie. »
Imaginerait-on qu'avec des classes générales qui ne seraient pas liées a des classes sulmrdonnées, et par celles-ci aux individus, l'ignorance pût aller au point de confondre un mouton avec un oiseau? C'esl pourtant ce qui est arrivé a des insulaires de la mer du Sud. Cook raconte qu'en voyant un mouton, ils le prirent pour un oiseau. Aous po concevons pas d'abord une
méprise aussi élrange ; mais Ttle ne contenait , en qua- ^kvpèdes , 4]ue le cochon , le chien , et une multitude de rats : ces trois espèces , et les oiseaux , voila tout ce que les insulaires connaissaient. Ils savaient que l'espèce des oiseaux est très-variée : car de temps en temps il en paraissait dans leur îte , qui ne s'étaient pas montrés auparavant. Voici comment ils raisonnèrent : cet animal que nous voyons n'est ni un cochon, ni un chien , ni un rat ; il faut donc que ce soit un oiseau. Ce raisonnement ressemble a plus d'un raisonnement que nous faisons tous les jours : c'est le sophisme connu sous le nom de dénombrement imparfait.
Que penser, après cela, d'un précepte que donne Buffon dans son discours de réception a l'Académie française? « Avec de l'attention a ne nommer les choses que par les termes les plus généraux , le stylé aura de la noblesse. »
Ce précepte, plein de goût quand on l'applique a des sujets qui ont de la dignité, ou a des sujets dès longtemps connus, exige, dans la pratique, un grand discernement. Des idées neuves, des idées jusqu'à vous mal démêlées, veulent des expressions particulières et très-circonscrites : avec des termes généraux , vous ne serez pas entendu ; votre style n'aura ni clarté , ni précision. Et si, a propos d'une querelle d'écoliers, vous veniez faire un étalage de la loi politique et de la loi naturelle , vous risqueriez fort de vous rendre ridicule.
Pour sentir combien la noblesse du style tient à l'emploi des termes généraux , supposez qu'aux obsèques d'un personnage illustre, l'orateur, voulant décrire les
cércjnonies de la pompe funèbre , s'énonce de la manière suivante : Les pontifes sacrés, revêtus d'ornemens lugubres , etc. ; l'expression générale ornemens a plus de noblesse, vous n en doutez pas, que n'en auraient des expressions qui détailleraient toutes les parties des ornemens. Mais pourquoi ces expressions de détail manqueraient-elles de noblesse? parce que celui qui, dans un discours solennel , célèbre les vertus d'un héros ou d'un roi, doit oublier tout ce qui n'a pas quelque grandeur. Pourrait-il, sans se dégrader, descendre jusqu'au langage d'un sacristain? Le mot m'est échappé. Si vous trouvez qu'il manque de noblesse, il conflrmera ce que je viens de dire.
Les termes généraux , termes d'ignorance quand ils ne tiennent a rien , annoncent au contraire les connaissances les plus étendues, et en même temps les plus exactes , quand ils se lient a des termes moins généraux, à des classes moins générales, qui, elles-mêmes, se lient à des classes toujours moins générales jusqu'à ce qu'on soit arrivé aux choses.
C'est des individus qu'est d'abord sortie la lumière ; c'est sur les individus qu'elle doit se reporter , mais augmentée, mais plus vive. D'une qualité individuelle, nous nous sommes élevés a la classe la plus générale : celte classe s'est distribuée en classes subordonnées , lorsque nous avons aperçu des différences entre les objets qui, au premier coup d'œil, nous avaient paru semblables. De nouvelles différences ont donné lieu à de nouvelles classes : et, de classe en classe, de différence en différence , de qualité en qualité , nous sommes