‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 88 sur 117 · Part. H , l9ç. th · texte numérisé non relu

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sophes qui confondent les idées générâtes avec les idées collectives , comme d'autres les ont confondues avec les idées composées*.

L'idée collective consiste dans la répétition d'une même idée. Telles sont les idées d'un sénat , d'une armée, d'une forêt , d'une ville , d'un nombre ; je ne dis pas de sénat, d'armée, de forêt, etc. Ces dernières idées sont générales: elle expriment ce qu'il y a de commun entre les sénats de Rome, de Garthage, d'Athènes, de France, d'Angleterre, de Russie; entre les armées de Darius , d'Alexandre , de Charles Xll ; entre les forêts du nord et celles du midi, etc. : au lieu que l'idée d'un sénat est la répétition de l'idée de sénateur ; l'idée d'une armée , la répétition de l'idée de soldat ; l'idée d'une foret , la répétition de l'idée d'arbre ; ridée d'une ville, la répétition de Tidée de maison; l'idée d'un nombre, la répétition de l'idée de l'unité.

On a pensé et enseigné que les idées générales étaient pareillement la répétition d'une même idée , une collection d'idées semblables ; que l'idée générale blanclieur s'obtenait en ajoutant la blancheur de la neige a celle de Tivoire , a celle du lait ; que l'idée générale de la figure humaine résultait de la réunion de la figure d'un enfant, d'un vieillard, d'un blanc, d'un nègre. Imaginez le visage qu'on aurait avec l'idée générale de la figure humaine ainsi conçue.

Il en est de l'idée générale, figure humaine, comme de l'idée générale , homme. Cette idée homme ne représente, ni enfant, ni vieillard , ni guerrier, ni ma-

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gistraty ni savant, ni ignorant; elle ne représente rien de ce qui caractérise les individus : elle se borne a nous faire connaître des qualités communes a tous les hommes. De môme Tidée générale, figure humaine, ne présente aucun caractère de beauté ou de^laideur, de jeunesse ou de vieillesse ; elle nous fait connaître les seuls traits qui distinguent la ligure de T homme de la Ggure de l'animal.

Avant de terminer ce que je me suis proposé dé vous dire aujourd'hui sur les idées générales, je dois répondre a une question qui m'a été adressée. Ou veut savoir si l'idée de la vertu doit être rangée parmi les idées abstraites , ou parmi les idées générales, ou parmi les idées composées.

Qu'est-ce que la vertu ?

La vertu , nous répond la saine philosophie , est « un désir constant de rendre nos actions et nos pensées toujours conformes aux lois divines et humaines, t

Ecrivons ces paroles en lettres d'or, et méditons-les jusqu'à ce que nous puissions nous les appliquer.

Gravons surtout en caractères d'or ces paroles plus belles , plus simples : la vertu consiste a « aimer Dieu par dessus tout, et le prochain comme nous-mômes. »

« Sacrifiez votre intérêt a l'intérêt général : » vous mériterez le nom de vertueux.

Vous serez vertueux , « si vous immolez vos passions * a la raison. »

Toutes ces définitions ont obtenu vos suffrages ; toutes vous ont présenté le modèle de ce qu'il y a de meilleur dans la nature humaine.

Mais pourquoi quatre déflnitions d'une môme chose? Gardez-vous de vous en plaindre: souhaitez plutôt qu'on les multiplie. Chacune montre la verlu sous de nouyeaux points de vue ; et mieux nous la connaîtrons , plus nous aurons de motifs de Taimer.

Rappelez ce que nous avons dit ailleurs et plus d'une fois, combien est abusive la méthode qui, supposant aiix mots une acception toujours la môme, ne peut faire connaître les choses que d'une manière extrêmement imparfaite.

Il faut quelque discernement pour choisir, entre plusieurs définitions , celle qui convient le mieux au sujet que Ton traite. Si, dans un discours politique, vous faisiez consister la vertu a aimer Dieu par-dessus tout ; si dans un discours religieux vous la déGnissiez par la préférence de l'intérêt général a Tinlérôt particulier, vous pourriez dire des choses très-vraies , mais trèsdéplacées. Parlez-vous sur la morale, sur cette partie de la morale qui cherche a relever la dignité de l'honmie : montrez-nous la vertu dans le triomphe de la raison sur les passions, etc.

Comme c'est au choix du terme propre qu'on distingue celui qui sait écrire, c'est au choix de sa dél nition qu'on reconnaîtra celui qui sait raisonner.

Nous pouvons répoudre maintenant à la question qu'on nous a faite : L'idée de la vertu est-elle simple ou composée, abstraite ou concrète, générale ou individuelle ?

Elle est composée, puisqu'on peut la déûnir. Cette réponse suffirait ; mais revenez a la première défini-

tion y et faîtes le compte des idées qu'elle renferme : désir, conformité, action, pensée, loi. Dieu, homme. ^ Elle est abstraite, car vous Tavez séparée de plusieurs idées avec lesquelles elle était unie. Fénelon était un écrivain illustre, il était archevêque, précepteur d'un prince, académicien, etc. Mais quand vous vous sou* venez qu'il disait : « Je préfère le genre humain à ma patrie, ma patrie a ma famille, ma famille h moimême; > quand vous vous le représentez sacriGantaux décisions de l'autorité ce que Thomme de génie a de plus cher, son opinion, sa pensée; alors, oubliant toutes ses autres qualités, il ne reste dans votre esprit que l'image de sa vertu.

L'idée de la vertu est générale, elle est très-générale. Nul individu de notre espèce, heureusement pour les sociétés humaines et pour l'humanité, ne saurait avoir été toujours étranger à la vertu ; il ne saurait en avoir effacé tous les traits. Où est l'âme assez dégradée pour n'en rien conserver? Dans quel cœur sa flamme est-elle éteinte au point de ne jamais laisser échapper quelque étincelle? Mais elle brille surtout dans les Socrate, les jMarc-Aurèle, les Fénelon, les Vincent de Paul.

La philosophie n'offre pas de question plus féconde en résultats utiles que celle des idées générales : aucune n'a un rapport plus direct a la conduite que nous devons tenir dans la recherche de la vérité. Comme les idées générales et les noms généraux sont presque toujours une même chose pour notre esprit, et que les noms propres n'entrent pas dans les langues des

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sciences, on voit que traiter des idées générales, expliquer leur formation , montrer leur indispensable nécessité, et faire sentir en môme temps combien elles nuisent quand elles sont mal faites, t^'est traiter en effet de T influence des langues sur la marche directe ou rétrograde, ou sur Timmobilité de Tcsprit humain; mais ces importantes considérations appartiennent a la logique plutôt qu'a la métaphysique.

C'est à la logique de nous dire pourquoi la science des nombres, avant l'invention de ses signes, méritait k peine le nom de science; pourquoi la littérature française n'exista que du moment où la langue eut dépouillé sa barbarie; du moment où des sons rudes, des termes impropres, une syntaxe irrégulière, firent place a des expressions harmonieuses, justes, disposées suivant les lois de la raison et du goût.

C'est à la logique de décider si les idées générales sont des principes ou des conséquences. Pour résoudre cette question , elle distinguera les connaissances acquises par la simple observation, des connaissances acquises par le raisonnement. Les unes et les autres supposent, il est vrai, quelques idées individuelles; mais, d'un côté, Tesprit se porte a l'instant aux idées les plus générales pour revenir aux individus par des idées toujours moins générales, tandis que de l'autre, avançant par un mouvement progressif, il voit ses idées s'étendre a mesure qu'il s'élève.

Les idées les plus générales sont les principes ou les commencemens des sciences d'observation ; elles sont les derniers résultats des sciences de raisonnement :

mais ces choses demandent quelques modifications que je ne puis vous faire connaître aujourd'hui. N'allons pas plus loin et sachons nous arrêter pour prévenir le moment de la fatigue.

N'oubliez pas, Messieurs , le mal qu'ont fait et que font encore tous les jours les idées générales ; mais n'oubliez pas le bien qu'elles font , et le plus grand bien qu'elles pourraient nous faire.

N'oubliez pas surtout que l'intelligence suprême , embrassant tout, et tout à la fois, n'a besoin ni de nos idées générales, ni de notre raisonnement, et que toutes les sciences dont s'enorgueillit le génie de l'homme ne sont qu'un magnifique témoignage de son impuissance.

ET DEHNIÈRE LEÇON.

Tout ce que peut nous apprendre la métaphysique tient à la solution de deux problèmes : « trouver la manière dont 86 forme rintelligenoe de rhorame, » et, par ce moyen , a la bien former.» Exposition succincte des principes qui nous ont servi à résoudre le premier de ces problèmes. Indication de la méthode qu'il faut suivre pour résoudre le second. Application de cette méthode à quelques idées, et particulièrement aux idées des corps, de l'âme et de Dieu. Erreur inévitable des philosophes pour n'avoir reconnu dans l'homme qu'une seule manière de sentir. Ce qu'il faut penser de l'ontologie. Résumé de la doctrine métaphysique développée dans les leçons précédentes.

La métaphysique est tout entière dans la solution de deux problèmes.

Celui qui s'est engagé daus Fétude d'une science , . éprouve, a mesure qu'il se porte en avant, le besoin de comparer l'espace qu'il a parcouru a Tespace qui lui reste a parcourir : une telle comparaison le. rend plus modeste, ou lui donne des espérances. Heureux si toujours elle produisait ces deux senlimens à la fois !

4. La crainte que cette leçon ne parût trop longue ponr être lue en une fois, nous a engagé ù la dlYiser en plusieurs paragraphes.

TREIZIÈME LEÇOff. 337

 quel point sommes-nous des recherches qu*eiige rétude de Tespril humain? Approchons-nous de leur terme ? Non, Messieurs; a peine les avons-nous commencées. Vous ne serez pas découragés par cette réponse, car vous avez senti la nécessité d'un premier travail; pour vous préparer a ces recherches, pour les rendre plus faciles, plus si\res.

Nous avons, j*ose le croire, tout disposé pour bien commencer. Nous avons demandé aux philosophes un compte rigoureux de leurs opinions sur les principes de rintelligence ; nous avons soumis a l'examen le plus attentif tout ce qu'ils ont pensé, tout ce qu'ils ont imaginé pour découvrir ces principes. Rien de ce qui les a satisfaits n'a pu nous satisfaire. Les uns ont mal vu, les autres mal raisonné : souvent tout a été fautif, les expériences et les théories. 11 a donc fallu ne plus suivre des guides qui nous auraient égaré. Nous nous sommes frayé une route inûniment plus étendue que celle qui avait été tracée par les sensations. Nous avons laissé loin de nous celle qui était indiquée par des notions originairement gravées dans nos âmes ; nous avons évité toutes celles qu*on a tentées jusqu'à ce jour.

Nous avons dit : « Toutes les idées ont leur origine dans le sentiment; » et nous nous sommes séparé de Platon, de Descartes, de Malebranche.

Nous avons dit : « Foutes les idées n'ont pas leur origine dans la sensation , elles ne l'ont pas même dans la réunion de la sensation à la réflexion de l'esprit sur ses propres opérations ; » et nous avons abandonné Aristote, Gondillac, Locke.

Nous avons dit encore . «Toutes les idées ontieur cause dans Taction des facultés de Tentendement ; t et nous nous sommes trouvé hors des voies de tous les philosophes.

Si, en effet, tout ce que Thomme peut savoir a son origine dans quelque sentiment, et sa cause dans quelque acte de Tesprit, nous avons dû ne reconnaître aucune école ; car ces choses n'ont été professées par aucune école.

Mais suffit-il d'avoir appris a distinguer ce que nous faisons nous-mêmes en nous-mêmes, de ce qui se fait en nous sans notre coopération ; d'avoir démêlé toutes nos manières d'agir et toutes nos manières de sentir ? Suftit-il de nous être démontré qu'a la différence du sentiment qui nous vient de la nature, l'idée est un produit de notre activité propre ; que notre intelligence enfin est notre ouvrage ?

Qu'avons-nous fait pour cette intelligence ?

Nous avons constaté la manière dont elle se forme ; la manière dont se forment les idées : avons-nous procédé à la formation d'une seule idée*? Nous savons que toutes les idées ont leur origine dans quelque sentiment : cette vérité a-t-elle été mise à l'épreuve? a-t-elle reçu ses applications ?

Tout semble donc a faire : et cependant tout est fait, en quelque sorte.

Un peuple dont le territoire abonde en mines d'or et d'argent, et qui, en même temps, possède les in-

4. Sont exceptées , sans qu'on le dise , les idées dont nous avons en besoin pour établir notre doctrine.

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sirumens nécessaires a Tes traction de ces métaux , n'a qu'à vouloir : ses richesses métalliques augmenteront chaque jour , tant que les mines ne seront pas épuisées , tant que Tindustrie ne se lassera pas de fouiller dans le^ entrailles de la terre.

Image de l'esprit humain. Les divers sentimens qu'il doit à la nature sont les mines qui recèlent les matériaux inépuisables de ses connaissances. Les facultés qu'il doit aussi à la nature , mais dont l'art a augmenté la puissance, sont les instrumens avec lesquels il agit sur ces matériaux , pour en faire sortir les richesses intellectuelles.

Il ne tient donc qu'à nous d'entrer en possession de ces richesses , de les accroître sans mesure. Le sentiment qui les donne ne nous manque jamais ; à la vérité , nous sommes obligés de les lui demander; souvent même, de les lui demander avec obstination ; mais presque toujours il cède à nos instances réitérées.

Pour savoir interroger le sentiment, il faut le connaître, il faut s'être bien assuré de tout ce qui le constitue. Car si vous négligez quelqu'un des élémens de notre sensibilité , vous ne rendrez pas raison de notre intelligence.

L'intelligence qui nous appartient embrasse des idées sensibles, des idées intellectuelles et des idées morales. C'est cette intelligence, et non une autre, qu'il s'agit d'expliquer, ou dumoinsqu'il s'agitd'expliquer d'abord.

Ce problème, le plus intéressant qui puisse être proposé à la curiosité de l'homme , se divise en deux problèmes, dont l'un, plus vaste dans ses développemens,

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