PRONONCÉ
A L'OUVERTURE DU COURS DE PHILOSOPHIE DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE L’ACADÉMIR DE PARIS, LE 9,6 AVRIL 1844.
La philosophie, oubliant ce qu’elle doit aux signes de la pensée, a quelquefois accusé la parole d’être un obstacle au mouvement de l'esprit et aux progrès de la raison. Aucune erreur ne semble plus naturelle, quand on songe aux vices des langues, aux abus qu’en ont toujours fait et que ne cessent d’en faire les passions et l'ignorance. Combien, cependant, une telle erreur est éloignée de la vérité ! car, si l’intelligence de l’homme
est l’ouvrage de l'analyse, que serait-elle sans dessignes, | instrumens nécessaires de l’analyse? Que serait-elle, surtout, sans le signe par”excellence, la parole ?
Ceux qui, dans les langues, ne voient que des moyens de communication, peuvent bien concevoir comment les sciences se transmettent d’un peuple à un autre peuple, ou d’une génération aux générations suivantes ; ils ignoreront toujours comment elles se forment, et comment elles prennent leurs accroissemens.
Ceux qui, remontant à l’origine du langage, ont appris que des signes nous sont indispensables à nousmêmes; qu’ils nous servent à noter les idées acquises, à les rendre durables, ont fait plus que les premiers, sans doute : mais il ne suffisait pas de connaître la manière dont se conservent les idées, il fallait remarquer la manière dont elles se produisent.
Celui-là seul possédera tout le secret des signes, à qui les langues offriront, à la fois, des moyens de communication pour la pensée, des formules pour retenir des idées prêtes à nous échapper, et des méthodes propres à faire naître des idées nouvelles.
On se rendra sans peine à cette vérité , que les langues sont ; en effet, autant d’instrumens de découverte, si nous n’exagérons pas leur influence en l’étendant jusqu’aux idées qui nous viennent par l’action des sens immédiatement. |
Le mouvement des organes, sollicité d’abord par la seule nature, bientôt soumis à la volonté, se porte sur les objets qui nous environnent : il se dirige, tour à tour, sur les différentes qualités de ces objets, et nous donne les premières idées.
À un travail si nécessaire, mais en même temps si insufisant pour les besoins “de l'intelligence; à une analyse si incomplète, et qui laisse à peine entrevoir quelque rayon de lumière, se joint le langage d'action. Ici, de l’analogie des signes, et de leur contraste, sort die nouvelle espèce d’idées. L'âme n’avait qu’un sentiment confus des rapports; elle en acquiert la percep- : tion distincte.
D'OUVERTURL. 5
"Enfin, naît et se développe l'infinie variété des
langues parlées et des langues écrites; et, avec elles,
naissent, pour se multiplier toujours, les prodiges de la pensée.
Dès lors, les idées les plus circonscrites s'étendent, se généralisent ; les plus éloignées se rapprochent; les plus fugitives se fixent : l'esprit en dispose à son gré; il les étudie à loisir ; il les choisit, les ordonne; et des rapports nouveaux apparaissent en foule, environnés d’une vive clarté.
Dès lors , le raisonnement, jusque-là confondu avec le souvenir des affections éprouvées, s’en sépare pour agir seul; libre, mais aidé par les signes, il se transporte au delà des impressions sensibles; il découvre un ordre intellectuel, un ordre moral, et présente à notre admiration des beautés qui effacent toutes les beautés de l’ordre physique. On dirait que l’entendement ne connaît plus de bornes : tant ses facultés ont gagné en puissance; tant elles ont agrandi leur empire.
Ainsi commence, s'accroît et se perfectionne l’intelligence.
Ainsi, l’homme, si souvent averti de sa faiblesse lors— qu’il veut se donner des sensations, peut tout pour se donner des idées, puisque c’est par des moyens qui lui sont naturels, et par des ressources artificielles dont il dispose, qu'il les obtient. Une idée était cachée, et comme perdue dans une sensation : il se rend attentif, il dirige ses organes, et la trouve. Plusieurs idées, un grand nombre d'idées étaient enveloppées dans une
- de
seule idée : avec des signes qui sont en son pouvoir, il les dégage, et s’en rend le maître.
- Cet emploi des signes, qui ouvre et facilite le passage des premières idées à de nouvelles idées ; ce procédé -qui, d’une vérité connue, fera sortir mille vérités in— connues ; cette méthode, qui, dans ce que nous savons, nous montre ce que nous ignorons ; cette langue enfin sans laquelle, réduit aux hasards de l’expérience, et borné à des connaissances pratiques, l’homme n’aurait pu s'élever jusqu’aux lois de la théorie : tel est l’objet sur lequel je désire de fixer un moment votre esprit.
. Parce que la raison se présente d’abord sous des formes moins riantes que limagination , il ne faut pas croire qu’elle n'ait aussi quelque attrait. Peut-être qu’en écrivant son Essai, Locke n’éprouvait pas de moindres jouissances que Racine quand il composait ses admirables tragédies ; peut-être aussi plus d’un lecteur, en passant de Corneille à Bacon, a-t-il senti que la langue de la raison n’avait pas moins de richesse et moins de puissance que les accents des passions ; et celui‘ qui tout à coup fut saisi d’un transport inconnu et d’une violente palpitation à l'ouverture d’un livre, était-il en présence d’un poëte ou d’un philosophe?
Mille expériences le prouvent; la faculté de raisonner peut être une source de plaisirs aussi vifs que ceux qui nous viennent de la capacité de sentir, et la réflexion n'est pas plus avare de récompenses que l'imagination.
Une pbilosophie, trop docile au préjugé, regardait