‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 17 sur 93 · Aristote, Bacon · texte numérisé non relu

Aristote, Bacon

pensent , sans soupconner qu'il y ait un art de penser ; comme ils reçoivent dans leurs yeux l’image de luuivers, sans songer aux merveilles de la mécanique qui opère ce prodige.

H est donc indispensable de ramener lattention au dedans de nous-mêmes et de l’appliquer à la pensée. II faut suivre l'esprit dans sa marche, l’observer dans ses actes, remarquer tout ce qui le dirige, tout ce qui l’égare ; il faut enfin nous assurer de ce qu’il peut naturellement, et de ce que naturellement il ne peut pas, si nous voulons trouver un art qui vienne aider la nature. Quand nous saurons pourquoi nous avons besoin de méthode, la méthode qui nous convient s’offrira peutêtre d’elle-mème.

Un être organisé pour voir à la fois tout ce qu’il y a dans les objets, pour démêler en un instant toutes ses idées, pour se souvenir d’une manière infaillible de toutes ses connaissances , un pareil être n'aurait pas besoin de méthode.

Ce n’est pas ainsi que nous sommes faits. Les sensations nous échappent ; un seul objet absorbe la pensée : la mémoire est trop souvent infidèle; et, dans mille circonstances , nous éprouvons le besoin de retrouver un grand nombre d’idées , de les avoir toutes présentes.

Comment l'esprit humain franchira-t-il les bornes qui l'entourent, qui le pressent de toutes paris? Comment sortira-t-il de l’ignorance à laquelle il semble condamné par sa nature? Changera-t-il cette nature?

N'attendez pas un tel prodige, et cependant ne désespérez pas de l'intelligence.

Éclairé par le besoin de se délivrer d’un sentiment qui l’humilie, si l’homme, suppléant la force par l’adresse, trouvait le moyen de ramener plusieurs idées à une idée unique , et de soumettre à un seul regard ce qui divisait son attention ; alors, n’en doutons pas, il verrait se manifester des effets auparavant insensibles ou nuls ; les progrès, jusque-là toujours lents, toujours pénibles, seraient bientôt aussi rapides que faciles.

Or, ce moyen existe : la méthode est tout près de nous, elle est en nous ; c’est elle qui dirige nos facultés dans ces momens heureux que nous appelons des momens d'inspiration. Nous serons les maîtres de la suivre toujours , si nous parvenons à la connaître.

Deux idées que saisira l’attention la plus légère suffisent, non pas à nous initier dans tous sès secrets, mais à déterminer ce qu’elle a d’essentiel, Quand nous saurons ce que c'est qu'un principe et ce que c’est qu'un sys— tème, nous serons bien près de savoir ce que c’est que la métbode ; nous aurons en même temps la valeur de deux mots qui sont comme les clefs de la langue de la philosophie.

Remarquez toute la diversité des caractères que les peuples ont inventés pour peindre les sons de la voix ; jetez les yeux sur cette planche, où l’on s’est plu à rap— procher les figures les plus bizarres et les dessins les plus réguliers ; observez les formes variées à l’infini que présente le spectacle de l’univers. Si ce n’est point assez des yeux du corps, appelez à votre secours ceux de l’esprit, et tâchez de voir, comme en un tableau, cette multi tude innombrable de caractères, de dessins et de figures.

PREMIÈRE LEÇON. &i

Mais, direz-vous, quelle intelligence est capable d’embrasser tant de choses, quelle mémoire assez vaste pour les contenir, quelle imagination assez puissante pour se les représenter d'une manière distincte ?

je vais donc offrir à votre pensée un objet plus simple. Imaginez un arc de cercle et sa corde, une ligne droite et une ligne courbe; variez la courbure de l'arc, variez aussi la position de la droite : votre imagination saisit facilement ces deux traits; elle les suit, ou croit les suivre dans tous leurs changemens.

Eh bien, ces deux objets, dont l’un effrayait votre faiblesse, et dont l’autre vous paraît un jeu d'enfant, ne sont qu’un seul et même objet. C’est avec la droite et la courbe que l’art et la nature dessinent tous leurs ouvrages. Vous ne l’eussiez pas cru : deux élémens ont produit tant.de prodiges ; ils sont les principes générateurs de toutes les formes qui sont au monde,

Et si les courbes elles-mêmes se composent d’une infinité de petites droites inclinées les unes sur les autres, comme le suppose quelquefois la géométrie, alors les deux principes se réduisent à un seul. La ligne droite est le principe unique de toutes les figures.

Qu'on me permette quelques exemples familiers; qu’on me permette même de les prendre dans l’ordre des choses les plus communes, s’ils peuvent fixer d’une ma-— nière précise l’idée que nous attachons au mot principe.

Personne n’ignore la manière dont se fait le pain : on a du grain qu’on broie sous la meule ; le grain ainsi broyé est imbibé d’eau ; il prend ensuite de la consis-

42 PREMIÈRE PARTIE, tance sous la main qui le pétrit ; et bientôt l’action du feu le convertit en pain.

Voilà quatre faits qui se tiennent, mais de telle sorte que le quatrième est une modification du troisième, comme le troisième est une modification du second, et comme le second est une modification du premier. Or, toutes les fois qu’une même chose prend ainsi l’une après l’autre plusieurs formes dérivant l’une de l’autre, on donne à la première le nom de principe.

L'œuf du papillon se métamorphose en chenille, la chenille en chrysalide, la chrysalide en papillon : le papillon est un œuf dans son principe.

Si, des arts mécaniques, ou des opérations de la nature, nous nous transportons au milieu des sciences, qui ne sait qu’en arithmétique l’addition prend successivement les formes de multiplication, d’élévation aux puissances , de théorie des exposans ; que toutes les méthodes enfin qui servent à composer les nombres ont leur principe dans l’addition, comme toutes celles qui les décomposent ont le leur dans la soustraction ?

La connaissance des principes ramène donc à une loi commune les phénomènes les plus divers, et même les plus opposés en apparence : elle assimile, elle identifie des opérations qui semblaient être sans analogie : d’une multitude de parties isolées elle forme un tout symé- ‘trique et régulier ; et, chose admirable ! elle ajoute aux richesses de l'intelligence en réduisant le nombre des idées.

Malheureusement il est rare de saisir les principes,

soit que la hauteur à laquelle ils se trouvent les rende comme inaccessibles à nos regards, soit que, résidant en nous-même, ils se dérobent à notre faible vue, également troublée par la présence trop intime de l'objet et par son trop d'éloignement.

Lorsque, plus heureux ou mieux placés, nous pou— vons observer une suite de phénomènes ordonnés les uns par rapport aux autres, et tous par rapport à un premier, alors, d’un même regard, nous voyons un principe et un système, le principe dans le premier des phénomènes, le système dans leur ensemble.

Le système, lorsqu'il est porté à sa perfection, est le plus haut degré de l'intelligence de l’homme. En nous montrant réunis une multitude d’objets que la nature semblait avoir séparés, en les ramenant à l'unité, il enferme une science entière dans une seule idée, dans un seul mot. Mais combien les bons systèmes sont rares, et combien d'illusions peut faire naître l'attrait de la simplicité !

Il a fallu des siècles pour découvrir la liaison de la chute d’une pomme au mouvement de la lune dans son orbite, et des propriétés de l’ambre aux effets de la foudre : quel jugement porter de ces philosophes qui, d’un seul acte de leur pensée, ont voulu, ont cru embrasser et Fimmensité de tous les phénomènes du monde visible, et l’immensité infiniment plus prodigieuse de ceux qui, ensevelis au sein de la nature, sont couverts d’un voile à jamais impénétrable, ou de ceux qui, perdus dans les abîmes de l’espace, fuient d’une fuile éternelle les regards de l’homme! et comment

excuser l'audace de ces titres fastueux, sysfême de l'univers, syslème de la nature ! |

Mais si c’est folie à l’homme de croire atteindre ce qui est au delà de ce qu’il sent et au-delà de sa raison, c’est sagesse, c'est besoin, c’est devoir d'étudier ce qui est à sa portée.

Pour acquérir l'intelligence de quelqu'un des systèmes particuliers dont l’ensemble forme le système universel des êtres, il ne faut pas se conduire au hasard.

Et d’abord on devra, soit dans l’ordre physique, soit dans l’ordre moral, commencer par s’instruire soigneusement des phénomènes. Cette remarque est tellement simple qu'elle paraîtra minutieuse et tout à fait inutile; mais si l'on se rappelle que la plupart des philosophes sont portés à vivre au milieu de leurs idées plus qu’au milieu des choses, on jugera peut-être qu’on ne saurait trop souvent la reproduire.

Il est plus commode, plus expéditif, de suivre en toute liberté les mouvemens de l’imagination, et d’ordonner au gré du caprice les êtres qu’elle crée en se jouant, que de se traîner péniblement d’observation en observation, d'expérience en expérience; de revenir, sans jamais se lasser, sur ce qu’on a vu mille fois, jusqu’à ce qu’on rencontre quelqu’une de ces vérités qui appellent d’autres vérités, et autour desquelles tout vient se ranger. Mais, comme ces vains systèmes ne s’appuient pas sur la nature, rien ne peut les soutenir ; et le moment qui les voit s'élever touche au moment qui les verra tomber pour toujours.

Voulez-vous acquérir de vraies connaissances? que tout soit détaillé, compté, pesé. C’est ne rien voir que voir des masses. Divisez votre objet; étudiez successivement toutes ses propriétés ; donnez votre attention aux moindres circonstances. Les faits , ainsi longtemps observés et bien reconnus, laissent apercevoir enfin leurs vrais rapports, non pas seulement les rapports de simultanéité, ou de contiguité, ou de simple succession, ou même de causalité ; mais les rapports de génération, les rapports qui les unissent par les liens d’une origine commune; alors vous aurez un système, et l'esprit sera satisfait.

Cette manière de procéder dans la formation d’un système, celte méthode, la seule qui puisse nous garantir l’exactitude du raisonnement, prend un nom particulier.

Au lieu de dire, en un grand nombre de mots : « L'esprit décompose les objets pour se faire de toutes leurs qualités autant d'idées distinctes , il compare ces idées pour découvrir leurs rapports de génération , et pour remonter ainsi jusqu’à leur origine, jusqu’à leur principe ; » on dit d’un seul mot : « l'esprit analyse .»

Et ce mot, on le voit, ne pouvait guère être mieux choisi, puisque l'esprit devant toujours commencer par la décomposition des objets dont il veut faire l'étude, la méthode est essentiellement décomposition, c’est-àdire analyse *.

" Part. I, leç. xt.

* Ÿ Le nom d'analyse donné à la méthode qui décompose nos idées en

remontant à leur principe, paraîtra d'autant plus juste qu'on l'examinera plus dans toute la rigueur de son étymologie. Âvalbuv he signifie

C’est donc l'analyse qui, ramenant à l'unité les idées qui semblaient les plus diverses et qu’elle-même nous a données, fait produire à la faiblesse les effets de la force ; c’est l'analyse qui sans cesse ajoute à l’in— telligence, ou plutôt li ntelligence est son ouvrage, et la méthode est trouvée.

Que dis-je ? non, elle n’est pas trouvée ; elle est tout au plus indiquée : ce n’est qu’à mesure que nous avancerons dans l’étude de la philosophie que nous pourrons découvrir les différens artifices de l'analyse, et bien connaître les secours qu’elle nous prête. Une première notion exacte, mais bornée, sera suivie de plusieurs autres qui devront être également exactes, mais moins circonscrites, jusqu’à ce que nous nous soyons formé une notion qui, s’il est possible, ne laisse rien à désirer !.

Je termine ces réflexions préliminaires ; elles étaient indispensables et elles suffisent pour entendre les teçons qui vont suivre. De plus longs développemens eussent été prématurés, et j'ai dû ne pas vous les donner à une première séance.

Je ne dirai pas aujourd'hui ce que c’est que la philosophie, ni comment on peut diviser un cours de philosophie. |

Je sens bien que ce sont des choses que d’abord on voudrait savoir, et cette curiosité paraît assez naturelle.

pas seulement décomposer ; il signifie décomposer en remontant : comme ävaGaivety ne signifie pas seulement marcher, mais marcher en remontant, ävaxhëy naviguer en remontant, etc., ec.

1 Part. 1,lec. 11, iv, xt et xun1; Discours sur l'identité. Part. II, leç. x. XI, X1t, et x111 |

Cependant je demande la permission de ne pas la satisfaire en ce moment, parce que je dois m’abstenir de parler quand je n’ai pas la certitude de pouvoir me faire comprendre. Vous trouverez, vous ferez vousmème la définition de la philosophie, quand vous en aurez médité les principales questions ; et comment pourriez-vous apprécier la disposition des parties d’un tout que vous ne connaissez pas encore '?

Si, dès l’entrée, je ne crois pas devoir exposer le plan de mes leçons, je puis indiquer un des résultats que j’ambitionnerais le plus d'obtenir.

L'esprit humain n'est pas tout entier dans Démosthènes ou Bossuet, ni dans Virgile ou Boileau, ni dans Tacite ou Montesquieu , ni dans Archimède ou Newton, ni même dans la réunion des orateurs, des poètes, des historiens et des géomètres.

Interrogez les philosophes. Consultez Socrate, Platon, Descartes, Malebranche : les réponses de ces grands hommes vous ouvriront un” nouvel univers. Vous ne connaissiez que les besoins et les plaisirs des sens, ou ceux de l’imaginalion, ou les attraits d’une vaine curiosité : ils vous ont créé de nouveaux besoins, pour vous donner de nouveaux plaisirs ; ils se sont retirés au dedans d’eux-mêmes, et ils ont découvert un monde rempli de merveilles que l’œil ne peut voir, mais dont les beautés ont mille fois plus de réalité que celles du monde visible. Ils ont reconnu que l’homme extérieur n’est pas tout l’homme ni sa plus noble partie. L'esprit a été séparé de la matière : les ressorts cachés qui

1 Part. 11, lec.1.

donnent le jeu à la pensée ont été mis au jour : la raison, observée dans ses causes et dans ses effets, a été soumise à des lois; et alors, de connaissance en connaissance, elle a pu s'élever jusqu’à un premier et unique régulateur, sans lequel l’ordre physique est impossible, et l’ordre moral une chimère.

Voilà quelques-unes des vérités que le genre humain doit à la philosophie. Sont-elles moins grandes, sontelles moins belles que tout ce que nous ont appris l'astronomie ou la chimie ? Sont-elles moins dignes d’une sérieuse attention ? plus étrangères à notre bon-— heur ? Qui pourrait ne pas sentir que notre premier intérêt est de nous connaître nous-mêmes ?

On ne sera pas surpris qu’une étude dont l’objet nous touche de si près ait appelé, dans tous les temps, les méditations d’un grand nombre d'hommes qui se sont dits philosophes ; mais très-peu se sont montrés dignes de ce beau nom.

La plupart, abusés par un langage qui leur était devenu familier avant la connaissance des choses, ont cru s’être fait des idées, quand ils n’avaient assemblé que des mots. D'autres, s’abandonnant au délire de leur imagination, n’ont enfanté que des rêves extravagans; ou, attachés à des sectes, n’ont aperçu la vérité que dans ce qui pouvait faire triompher leur parti. Quelques-uns, il faut le dire à la honte de l'esprit humain, ont été proclamés sages et philosophes, quand leur doctrine pervertissait la raison, sapait les fondemens des sociétés, et enlevait aux malheureux leur dernière espérance.

” IL est done nécessaire, pour ne pas nous égarer en philosophie, de mettre du choix dans nos lectures et dans nos études.

Je voudrais vous apprendre à bien faire ce choix. Je voudrais que ceux qui auront écoulé ces leçons pussent à l'instant, et d’une manière presque infaillible, distinguer le bon du mauvais, l'excellent du médiocre ; il faudrait, par exemple, qu’en jetant les yeux sur l’Éthique de Spinosa, on éprouvât une répugnance invincible à le suivre dans ses monstrueuses rêveries, comme il faudrait qu'après avoir lu une page de Pascal , on s'écriât : Voilà Pesprit humain dans toute sa perfection !

C'est ainsi que celui dont le goût littéraire s’est formé par une longue étude des modèles, lit et relit avec amour les vers de Racine, quand le premier hémistiche de Chapelain l’arrête tout à coup, et lui ôte le courage de continuer.

Si j'avais le bonheur de développer ou d’entretenir cel esprit de critique dans une assemblée qui réunit tous les âges et tous les talens, des auditcurs qui ne sont encore que des élèves, et des savans du premier ordre, peut-être jugeriez-vous , Messieurs, que vous n'avez pas entièrement perdu votre temps en fréquen— tant cette école. Je pourrais aussi penser, à mon tour, que je ne l’ai pas employé d’une manière tout à fait inutile.

Du principe des facultés de l’âme!, et de l'influence du langage sur nos opinions.

Les. réflexions que je vous ai communiquées sur les principes, sur les systèmes et sur l'analyse, s’appliquent à toutes les sciences, à l'étude raisonnée de tous les objets de la nature; elles peuvent donc nous donner quelque facilité pour pénétrer dans l’intérieur de notre âme, pour observer les divers modes de son action, les diverses facultés qui lui appartiennent.

Condillac est le premier qui, voulant connaître les facultés de l'âme, ait senti le besoin de l’analyse la plus sévère; et son travail refait ou reproduit dans chacun de ses nombreux ouvrages, donne toujours le même résultat, sous des formes très-peu variées.

Une explication sur laquelle on revient à tant de reprises , laisserait-elle soupçonner qu’on se méfie de soimême et de ses preuves, ou bien dit-elle qu’on s’est pleinement satisfait? Condillac ne nous laisse pas dans

4. Les facultés de l’âme supposent l'existence de l'âme. 11 semble donc qu'avant de parler des facultés, il faudrait avoir prouvé que l'âme existe ; que ce que les philosophes appellent notre âme, ce que tout le monde appelle notre âme, n'est pas le résultat de l’organisation du corps; que c'est u : être réel, une substance essentiellement différente de la substance corporelle ; mais cette preuve tirant sa force principale de la connaissance des facultés auxquelles nous devons les développemens de l'intelligence, nous avons cru nécessaire de commencer par faire l'étude de ces facultés. |

l’incertitude. 11 trouve à ses raisonnemens la force ct l'évidence des démonstrations mathématiques. Il ne craint pas d’assurer qu’on ne peut se faire de l’entendementune idée plus exacte que celle qu'il en donne".

Le principe dont il voit dériver toutes les parties d’un système qui a si longtemps occupé son esprit, c’est la faculté de sentir, ou, comme il s’exprime souvent, la sensation ; autorisé en cela par l’analogie, puisque nous disons la pensée pour la faculté de penser, la parole pour la faculté de parler, etc.

On enseignait que toutes nos connaissances ont leur origine dans la sensation ; mais personne encore n'avait été jusqu’à dire que les facultés eussent la mème origine, qu'elles ne fussent dans leur principe que la sen— sation.

Condillac a donc ajouté à la doctrine des autres philosophes. Ils ne cessaient de nous parler de l’origine des idées; et jamais ils n’avaient songé à l’origine des facultés auxquelles nous devons ces idées.

Cet auteur a fait plus : il ne s’est pas contenté de remonter à l’origine ou au principe, soit des idées, soit des facultés ; il a cru devoir en étudier la génération.

Si, en effet, on ne connaît pas cette génération; si l’on n’a pas vu comment toutes nos idées et toutes nos facultés naissent les unes des autres, les idées des idées, les facultés des facultés, tout est isolé : point de liaison, point de système, et par conséquent point de science, point de philosophie.

Les principes ne suffisent pas aux besoins de l'esprit.

1 Logique, p. 66.

On peut savoir que le mouvement réel de la terre est le principe des mouvemens apparens des corps célestes , et n’être pas un savant astronome. On peut répéter, d’après quelques écrivains , que l'intérèt personnel est le principe de la morale, ou croire, avec le plus grand nombre, que la morale a son principe dans un sentiment opposé à l'intérêt personnel, et n’avoir qu'une connaissance très-imparfaite des devoirs envers Dieu, envers les hommes , envers soi-même.

Ces deux questions : l'origine et la génération des facultés de l'âme, l’origine et la génération des idées, seront l’objet principal de notre enseignement ; elles en formeront les deux parties.

Dans la première partie, il sera démontré que /es facultés de l'âme n'ont pas leur origine dans la sensation ; et dans la seconde, on verra la solution, jusqu'ici vainement cherchée, du problème de l'origine de nos connaissances. Deux opinions également anciennes et célèbres, les idées viennent des sens, les idées sont innées, feront place à une vérité fondée sur des observations qui avaient échappé à tous les philosophes, ,

Je ne parlerai pas d’abord ma langue : je me servirai de celle qui est généralement convenue, de celle qui est adoptée par les plus grands philosophes, Descartes, Locke, Leibnitz, Malebranche, etc. L'esprit n’a quelque liberté dans ses mouvemens qu'autant qu’il va ou qu’il est conduit de ce qui lui est familier à ce qui lui est nouveau, de ce qu’il admet à ce qu’on veut lui faire admettre. Je crois donc, au moment où je commence,

devoir me servir de la langue reçue, Je me réserve de la modifier, ou mème de la refaire, à mesure que le besoin s’en fera sentir ‘.

J'ouvre les livres des philosophes : ils traitent de l’entendement, de la volonté, du désir, de la liberté, de la pensée, des sensations, des idées, des perceptions, de la mémoire, de la comparaison, du jugement, du raisonnement , de l’imagination, de l’abstraction, de la réflexion, de la synthèse, de l'analyse, de la raison, des rapports, de l’attention, etc.

Voilà ce qu'ils appellent les facultés de l’âme, les facultés de esprit. |

L'esprit a la faculté de penser, de vouloir, de sentir, de percevoir, de se ressouvenir, de comparer, de juger, de raisonner, d’abstraire, d’analyser, etc.

C’est de toutes ces facultés, de tous ces attributs de l'esprit, reconnus ou regardés par les philosophes comme autant de facultés, que nous cherchons le principe.

Si nous nous proposions d’en découvrir le système, nous devrions, pour nous conformer à ce que nous avons enseigné dans la première séance, remplir trois conditions : nous faire une idée bien distincte de chacune de ces facultés; les comparer de toutes les mahières et sous tous les rapports, afin d’apercevoir le rapport de génération qui les fait sortir les unes des autres ; et, par ce moyen, nous assurer de la faculté qui n’en présuppose aucune , que les autres présup-

‘ F'Pert, I, leg. sv. Part, ZI, loc. 111 et sui,

posent , et de laquelle elles dérivent toutes. Ces trois conditions remplies , le système serait connu. . Mais ce n’est pas le système des facultés de âme que nous voulons trouver en ee moment. Nous nous bornons à la recherche du principe, ou de l’origine de ces facultés, en partant des idées reçues et en parlant comme on parle; en appelant du nom de facultés toutes les choses que les philosophes appellent facultés , et dont nous venons de faire l’énumération.

Varions lemploi de la méthode ; apprenons-en un nouvel artifice. | Je ne connais ni les facultés, ni leurs rapports, ni l’ordre dans lequel on doit en faire l’étude; ou du moins je n’ai ici que des idées extrémement imparfaites. Dans mon ignorance, j'écris les noms des facultés par ordre alphabétique.

Abstraction, Analyse, Attention, Comparaison, Désir, Entendement, Idée, Imagination, Jugement, | Liberté, Mémoire, Pensée, Perception, Raison, Raisonnement , Rapport, Réflexion, Sensation , Synthèse, Volonté, La faculté que nous avons nommée avant tontes les

DEUXIÈME LEÇON. 85 autres, c’est l’abstraction : mais on abstrait quelque chose sans doute , on abstrait des idées; l’abstraction n'est donc pas la première faculté:

Analyse : c’est une méthode.

Attention : on donne son attention à des sensations, à des idées.

* Comparaison : elle suppose évidemment quelque faculté antérieure.

Désir : avant de désirer, il faut connaître, il faut avoir senii.

Entendement : on dit les facultés de l’entendement ; ‘cette faculté est donc composée, elle est une réunion de facultés.

Idée : celle-ci paraît plus simple; je la note.

Imagination : par l’imagination, on se retrace plus ou moins vivement les idées, on les convertit en images que l’on combine de toutes manières ; cette faculté en présuppose d’autres.

Jugement : le jugement ne peut se montrer qu’après la comparaison.

Liberté : c’est un choix, une préférence ; cette fa— culté n’est certamement pas la première.

Mémoire : il est trop manifeste que l’âme ne commence pas par se ressouvenir.

Pensée : se dit de toutes les facuités.

Perception : quoiïqu’on dise qu’on a la perception d’un rapport, et que sous ce point de vue la perception ne puisse pas être la première faculté, il semble que, si l’âme n'avait absolument aucune perception, toutes les autres facultés lui seraient inutiles, ou peut-être

même n’existeraient pas ; la perception, si elle n’est pas la première faculté, sera donc bien près de la première. Je note la perception.

Raison , raisonnement, rapport , réflexion , sont incontestablement des facultés dérivées.

Sensation : ce que j'ai dit de la perception ou faculté de percevoir, je le dis de la sensation ou faculté de sentir; si l’âme ne sentait pas, de quoi serait-elle capable ? Je note la sensation.

Synthèse : c’est une méthode.

Volonté : elle suppose quelques idées , quelques perceptions, quelques sensations.

Voilà notre problème extrêmement simplifié. Nous sommes débarrassés d’une multitude de facultés qui ne peuvent être à la tête du système; et le premier rang appartient nécessairement ou à l’idée , ou à la perception, ou à la sensation.

Mais l’idée ne suppose-t-elle pas la sensation? Ne faut-il pas avoir reçu l’impression des objets avant de les connaître et pour les connaître ? L'idée ne peut occuper le premier rang.

Restent la sensation et la perception. Or, percevoir se dit, et de la faculté de sentir, et de celle d’avoir des idées. Perception est ici un mot équivoque propre à jeter de la confusion dans l’esprit, et qu’on doit bannir de l’entrée du système, puisque le mot idée en est exclu. Reste donc enfin le mot sensation, qui seul doit être conservé.

La faculté de sentir est la première faculté de l’âme : tel est le résultat auquel vous serez inévitable-

ment conduits par la langue que parlent lous les philosophes.

Vous refusez-vous à cette conclusion, répugnez-vous à l’admettre, changez donc votre langue ; ou, si vous tenez à la conserver, soyez conséquens, et dites que la faculté de sentir est en effet la faculté première, la faculté de laquelle dérivent toutes les autres.

Le principe que nous cherchons n’est plus alors un mystère ; il se montre à découvert; on n’a qu’à le suivre dans ses développemens pour en voir naître un système qui ne sera pas moins solide que régulier : ou plutôt, la chose est faite, et c’est Condillac qui en a la gloire.

Au contraire, si la sensation ne peut être ce principe, si elle n’est pas la première faculté de l’âme, le système, quelque régularité qu’il présente dans l’ordonnance de ses parties, manque par la base, et il est à refaire.

Nous avons donc à examiner d’abord comment, de la simple sensation, Condillac fait sortir toutes les puissances’ de l'esprit ; et si nous trouvons que le problème ne soit pas bien résolu, nous chercherons à en douner une autre solution.

Système des Facultés ou des Opérations ‘ de l’âme, par Condillac.

Si les philosophes avaient raisonné conséquemment à leur manière de parler, ils n’auraient pu s’empècher de voir la première faculté de l’âme dans la sensibilité, ou dans la sensation, ou dans le sentiment ; expressions qui signifient, ici, une seule et même chose, la faculté de sentir. |

Aucun d'eux, avant Condillac, n’est arrivé à ce rosultat, qu’ils étaient bien loin de prévoir; ils ne pouvaient pas même y arriver : lorsqu'ils prononçaient le mot faculté, une préoccupation habituelle portait leur esprit sur les idées, qui sont le produit ou l'effet de l’action des facultés, mais qui ne sont pas des facullcs.

ls croyaient satisfaire à tout, en traitant des idées ;

4. Chaque opération de l’âme, c’est-à-dire chacune de ses manières d'agir, présuppose une faculté, un pouvoir d'agir. Ainsi, autant d'opéralions , autant de facultés correspondantes. Le système des opérations est donc en même temps le système des facultés. Exposer le premier, c'est exposer le second.

Ceux qui sont versés dans la lecture des philosophes, et qui sont instruits des disputes occasionnées par ce qu'on appelle à posteriori et à priori, donneront un moment d'attention à cette note ?.

Est-il nécessaire d’avertir que l'opération étant la faculté en exercice,

l'usage permet, dans beaucoup de circonstances, de substituer le mot faculté au mot opération, et réciproquement ? (Note de la 4e édition.)

2. On ne l’a ps donné, ce moment d'attention, (P. IL, leg. 1x.) (Note de la 5e edition.)

ils demandaient si elles sont acquises, si elles sont innées , si l’âme les reçoit passivement , etc.

On cherchait donc l’origine des idées, le principe des connaissances ; on ne s’avisait pas de chercher le principe des facultés, l’origine des opérations : on établissait entre les idées un ordre plus ou moins régulier, plus ou moins naturel ; il n’était pas question d’ordonner les facultés, de les réduire en système, on n’y pensait pas.

Condillac est le seul qui ait imaginé de séparer les facultés de leurs produits, et de faire deux questions différentes de la théorie des facultés et de la théorie des idées. Et cependant, lui plus qu’un autre semblait pouvoir se dispenser de faire celte séparation, puisqu'il ne voit partout que sensation; puisqu’il regarde la sensation comme le principe unique dont les trans— formations successives deviennent et sont, non pas seulement des idées , des rapports, des connaissances ) mais aussi des facultés, des opérations, des puissances , des habitudes; en un mot, tout ce qu’il est possible de concevoir dans l’âme.

Condillac à de commun avee un très-grand nombre de philosophes de faire dériver les idées des sensations : ce qui lui est particulier, c'est de faire dériver les facultés de }r nrême source.

Locke avait dit : Toutes les idées viennent de la sensation, ou de la réflexion de l'esprit sur ses propres opérations. Condillac a dit : Toutes les idées, et la réflexion elle-même, quel que soit l’objet auquel elle s'applique, viennent de la sensation.

Il faut l’entendre développer sa doctrine. Cet auteur veut prouver et croit démontrer que toutes les facultés de l’âme naissent de la sensation ; qu’elles ne sont toutes que la sensation qui change de forme pour devenir chacune d’elles ; à peu près, si l’on peut comparer l’ordre physique à l’ordre intellectuel, comme la glace change de forme pour devenir de l’eau, et comme l’eau change de forme lorsqu'elle se convertit en vapeur.

Je vais donner lecture du chapitre de sa Logique, où, pour Ja dixième fois, il présente l’analyse des facultés de l’âme ; analyse dont il est tellement sûr, qu’il »’y a rien en géométrie qui lui paraisse mieux démontré. Je ne sais si vous en jugerez de même ; je ne serais pas fâché que d’abord elle parût vous offrir les caractères de l'évidence. Nos leçons en acquerraient plus d’intérêt. .

« C’est l’âme seule qui connaît, parce que c’est l'âme seule qui sent ; et il n’appartient qu'à elle de faire l’analvse de tout ce qui lui est connu par sensation. Cependant, comment apprendra-t-elle à se conduire, si elle ne se connaît pas elle-même, si elle ignore ses facultés ? Il faut donc qu’elle s’étudie; il faut que nous découvrions toutes les facultés dont elle est capable ; mais où les découvrirons-nous, sinon dans la faculté de sentir ? Certainement celte faculté enveloppe tuutes celles qui peuvent venir à notre connaissance, Si ce n’est que parce que l'âme sent que nous connaissons les

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