‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 25 sur 93 · Part. 1,1eç. vit · texte numérisé non relu

Part. 1,1eç. vit

Seconde objection. Plus on est éclairé, plus la délibération est prompte, moins il y a de délibération ; et comme la liberté, telle que vous la concevez, est un choix après délibération, il semble que les lumières diminuent la liberté, et qu’une raison parfaitement éclairée nous ferait retomber sous le joug de la nécessité,

Réponse. On ne fait pas attention qu’il en est de l'excellence de la liberté comme de celle d’un bon gouvernement, dont la perfection consiste à ne pas se laisser apercevoir. La liberté la plus parfaite semble s’évanouir par sa perfection même, et prend l'apparence de la nécessité. Heureux celui qui s’est fait une pareille nécessité, puisqu'il choisit toujours ce qui est le mieux! Remarquez pourtant que la liberté suppose toujours une délibération ; mais cette délibération serait si prompte dans une intelligence parfaite, qu’elle se confondrait avec la comparaison, avec la vue simultanée des deux objets sur lesquels devrait s'exercer le choix ou la préférence. |

Troisième objection. On ne saurait vouloir sans motif. La volonté n’est donc pas libre.

Réponse. Mais nous les pesons, ces motifs, nous les balançons; nous délibérons : et c’est parce qu’il y a délibération, que la volonté devient et s'appelle liberté.

Quatrième objection. Dieu n’a-t-il pas de toute éternité prévu les actions des hommes ? Et Dieu n’est-il pas infaillible? Tout se fait donc en nous par une inévitable nécessité.

Réponse. Prévoir est une expression empruntée de

la nature humaine : on ne saurait l’appliquer à la na- ‘ture divine, pour laquelle il n’y a ni passé, ni futur. L'homme prévoit et se trompe; Dieu voit et ne se trompe pas : or, voir n’impose ni contrainte ni nécessité.

Disons, avec une pleine assurance, que la volonté est libre, que l’âme est libre, que l’homme est libre.

Et, pour reveuir à notre système, que cette discussion ne doit pas nous avoir fait perdre de vue,

Nous réunirons, sous le mot volonté, le désir, la préférence et la liberté ;

Comme sous le mot entendement, nous avons réuni l'attention , la comparaison et le raisonnement.

]1 ne nous manquera rien si nous réunissons encore l’entendement et la volonté sous le mot pensée.

Ainsi la pensée ou la faculté de penser, comprend l’entendement et la volonté.

L’entendement comprend l'attention , la comparaison et le raisonnement. La volonté comprend le désir, la préférence et la liberté.

La liberté naît de la préférence, la préférence du désir ; le désir est la direction des facultés de l’entendement qui naissent les unes des autres, le raisonnement de la comparaison, et la comparaison de l’attention. |

Par conséquent, il est prouvé que la pensée dérive de J’attention, c’est-à-dire, du pouvoir que nous avons de concentrer notre activité et notre sensibilité sur un seul objet pour les distribuer ensuite sur plu- ” sieurs. ce

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Tel nous a paru le système des facultés de l’âme.

Un heureux emploi de celles de l’entendement fit découvrir à Newton les lois de l’univers. Le bon usage de celles de la volonté mena Socrate à la sagesse.

Science, sagesse ! ces deux mots ont-été synonymes dans quelques langues anciennes : pourquoi ne le sontils pas dans toutes les langues du monde ?

Messieurs, j'ai cherché à m'’entendre, en méditant cet essai sur les facultés de l’âme, et si j’y avais réussi, j'aurais la certitude d’avoir été entendu. On analyse bien pour les autres, lorsque l'on a bien analysé pour soi : mais qu’il est rare de se méfier, autant qu'on le devrait, des jugemens ou trop précipités ou dès long temps tournés en habitude ! Quel est celui dont l’attention peut arrêter au passage et retenir, assez longtemps, les uns après les autres, tant de mots, tant d'idées qui effleurent à peine la sensibilité, qui échappent à la réflexion, et qui disparaissent avec la rapidité de l'éclair, pour faire place à d’autres mots et à d’autres idées ?

Les vrais savans, avertis par leur expérience, ne se lassent pas de nous redire combien il est nécessaire de soumettre à un nouvel examen ce que nous avons vu mille fois, ce que nous avons examiné mille fois.

La meilleure disposition pour trouver la vérité serait de commencer par bien se pénétrer de sa profonde ignorance; mais où est la raison assez pure, assez désintéressée, pour se rendre une si exacte justice ?

Le premier philosophe de l’antiquité, et le chef de la philosophie parmi les modernes, ont commencé

l’œuvre de leurs méditations par le doute. La sagesse consisterait souvent à finir comme ces grands hommes ont commencé.

* Nous sommes si faibles, que tout nous entraîne ; si légers, qu'un rien no%s distrait ; si vains, que nous croyons tout savoir sans avoir rien appris : et cependant si passionnés, si entêtés, que nous tenons avec fureur à nos chimères. Si nous ne pensons pas, nous ne sommes rien ; et si nous pensons, nous avons tous des pensées diverses.

Ces réflexions, dont malheureusement il est impossible de se dissimuler la vérité, doivent nous inspirer une grande méfiance de nous-mêmes : elles doivent surtout l’inspirer à celui qui, traitant une matière des plus difficiles, et dans laquelle. cependant tout le monde se croit juge, porte la parole devant une assemblée où siègent de véritables juges.

Des principes des sciences. Examen critique du système de Condillac

Je n’ai pas dû m'’attendre qu’on adoptât à l'instant et sans opposition tout ce que j'ai mis en avant dans nos leçons précédentes. Aussi n'ai-je pas été surpris qu’on m'’ait adressé des objections. Je me propose d'y répondre, mais seulement à la séance prochaine. Celleci est destinée à de nouvelles considérations sur les systèmes et sur les principes. Je dois aussi exposer les raisons qui m'ont forcé de refuser mon assentiment à l’analyse des facultés de l’âme, telle que nous l’a donnée Condillac !.

Pour connaître la nature des facultés de l’âme, il faut remonter à l’origine particulière de chaque faculté, et à l’origine commune de toutes. Nature vient d’un mot latin qui signifie naftre. Étudier une chose dans sa nature, c'est l’observer au moment de sa naissance, ou dans son origine, ou dans son principe, ou dans son commencement.

Un système dans la formation duquel on aurait né- &ligé de remonter à l’origine de chacune des idées qu’il

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