‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 35 sur 93 · Traité des Sensations, p · texte numérisé non relu

Traité des Sensations, p

Peut-être Condillac nous dirait-il : Je donne le nom d'attention à la première sensation, afin qu’on soit averti que l’activité s'exerce au même instant que Ja sensibilité ; a! n que l’on sache que la sensibilité et l’aclivité ne sont qu'une seule et même chose, et que ce n'est que par abstraction que nous voyons deux phénomènes dans un seul, Sensation et attention sont bien deux mots différens, mais ce ne sont pas deux choses différentes ; j'ai mis cette vérité en évidence à la tête de mon ouvrage, pour prévenir le reproche que vous me faites de transformer la passivité en activité, quand je transforme la sensation en attention.

Pourquoi donc transformez-vous? Qu'est-il besoin de transformer pour obtenir l'attention, si la première chose qui se manifeste dans l’âme est l'attention? Les faits dérivés peuvent être des transformations de faits antérieurs ; mais un fait primitif n’est la transformation de rien ; et, puisque une première sensation est, selon vous, une première attention, je ne vous entends plus quand vous me parlez de la nécessité d’une transformation pour obtenir l'attention.

Si la sensation se confond avec l'attention, si la sen— sation est attention, alors, ou nous sommes toujours el essentiellement actifs, ou toujours et essentiellement passifs, ou toujours et tout à la fois essentiellement actifs et essentiellement passifs.

D'abord, les deux premières suppositions doivent être rejetées; car une expérience de tous les momens nous dit que nous sommes tour à tour passifs et actifs : passifs, lorsque la cause de nos modifications est hors

de nous: actifs, lorsque nous sommes nous-mêmes celte cause.

Quant à la troisième supposition, elle en renferme deux. Elle signifie, en effet, ou que nous sommes toujours essentiellement actifs et sensibles out à la fois, ce qui est très-certain, car telle est notre nature; ou que nous sommes toujours essentiellement agissans et sen— tans tout à la fois, ce qui n’est nullement évident.

Mais que s’'ensuit-il de ce que nous sommes toujours et essentiellement actifs et sensibles tout à la fois? Que s’ensuivrait-il de ce que nous serions toujours et essentiellement agissans et sentans tout à la fois? S’ensuit-il, s’ensuivrait-il que l’activité fût une transformation de la sensibilité, que l’action fût une transformation de la sensation ? 11 faudrait donc que l’activité füt une transformation de Ja passivité; qu’une manière d'être ac— tive, fût une transformation d’une manière d’être pas— sive; une telle transformation ne peut être ni admise, ni comprise. | .

Relisons le passage : « À la première odeur, la capacité de sentir de notre statue est tout entière à l’impression qui se fait sur son organe. »

L'auteur a voulu dire : « A la sensation produite par l'impression, et non à l'impression. » Ceci ne peut être qu’une manière elliptique de s’exprimer.

Continuons. « La capacité de sentir est fouf entière à l’impression qui se fait sur l’organe. »

Une première odeur peut être très-faible, elle peut être très-forte. Si l'odeur est à peine sentie, comment la capacité de sentir sera-t-elle absorbée tout entière ;

ou, si la capacité de sentir est tout entière à la plus faible des odeurs, comment pourra-t-elle suffire à une odeur forte ?

« La capacité de sentir esf tout entière à l’impression. »

Cette thanière de s’exprimer ne laisse-t-elle rien à désirer, et sommes-nous assurés de saisir la pensée de l’auteur? Je n’ignore pas combien il est difficile de re— présenter par le langage un état que nous n’avons jamais connu, puisque nous n’avons jamais été réduits à un sens unique; mais plus les objets se refusent à une exposition évidente, plus nous devons nous montrer scrupuleux dans le choix des termes. Ne pouvant nous flatter d’obtenir une clarté parfaite, cherchons du moins à éviter des équivoques.

« La capacité de sentir est tout entière à l’impression. » Par ces mots est tout entière, devons-nous entendre que la capacité de sentir, ou plutôt que l’âme elle-même, en tant que sensible, se porte sur l’impression, sur la sensation? ou bien veut-on dire que l'âme reçoit cette impression, cette sensation? Dans la première supposition, âme, en tant que sensible, ne serait qu’active, ne serait qu’attentive, et pour avoir l'attention, il serait inutile de rien transformer: Dans la supposition contraire, le premier état serait purement passif; cet état ne serait pas attention, et, par

conséquent, il ne devrait pas recevoir le nom d’attention.

Résumons :

40 11 n’est pas exact de dire qu’une sensation dont l'intensité, considérée dans ses causes physiques, peut

varier depuis le plus léger ébranlement de la fibre jusqu’à la convulsjon de toute la machine, sans que l'âme y ait en rien influé, soit le même phénomène où se manifeste si pleinement l'influence de l’âme, et que nous appelons attention.

2° On ne peut admettre que la capacité de sentir soit tout entière à une première odeur, quel que soit le degré d’énergie ou de faiblesse de cette odeur.

3° Je ne devine pas la pensée de l’auteur, quand il cherche à déterminer le caractère de la première modification de la statue, puisque cette modification, provenant d’une impression faile sur l’odorat, est né— cessairement passive, et que, par le nom d’attention qu’il lui donne, il la fait ou semble la faire active.

4° Ce qui étonne plus que tout, c’est que, voulant montrer l'attention dans le premier exercice de la sen- - sibilité , qu'ordinairement il appelle faculté de sentir, Condillac ne la désigne ici que par l’expression toute passive de capacité de sentir,

Vous le voyez, Messieurs, les plus grands philosophes peuvent laisser échapper des inexactitudes, des erreurs. Mais que vous seriez loin de ma pensée, si, dans les observations que vous venez d’entendre, vous supposiez un autre sentiment que celui d’un devoir à remplir ! Les découvertes de Condillac sont si utiles, si fécondes, que nous ne saurions avoir pour lui trop de reconnaissance, ni l’étudier avec trop de soin : et si la critique, à laquelle je n’ai pu me refuser, vous paraît fondée, elle est elle-même le fruit d’une longue méditation de ses ouvrages.

Objections relatives à l’activité de l’âme et à la nature de l'attention ‘. Réponses.

Je croyais avoir prouvé que la sensation et l’attention diffèrent essentiellement, qu’elles sont opposées dans leur nature. On ne se rend pas à mes preuves; on attaque mes raisonnemens.

On dit : 1° que l'âme produit elle-même ses sensations ; 2° qu’elle est dans un état actif lorsqu'elle sent ; 5° que l'attention ne diffère pas de la sensation ; -4° que, distinguée de la sensation, elle n’est rien; 5° que si elle n’est pas la sensation, elle ne peut être définie. On veut enfin que je fasse voir comment il n’y a pas de création proprement dite dans l’esprit humain *.

Je commencerai ma réponse à la première objection par quelques détails historiques.

L'opinion que Pâme est la vraie cause des modifications qu’elle éprouve à la suite des impressions faites sur les organes a été celle de plusieurs philosophes, et particulièrement des péripatéticiens*, Voici quelle était leur doctrine touchant la manière dont se forment Îles

4. Les objections auxquelles on répond dans cette leçon et dans les leçons suivantes ont toutes élé faites par divers auditeurs.

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