‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 36 sur 93 · Part.I,lec · texte numérisé non relu

Part.I,lec

5. C'est le nom que l’on donne , ou que l'on donnait , aux philosophes de l’école d’Aristote.

SIXIÈMÉ LECON. 445

sensations ,.ou les idées sensibles , car ils confondaient ces deux choses. Je me bornerai à celles qui sont relalives à la vue.

Les péripatéticiens enscignaient que lorsque nous voyons un corps, il se détache de la surface de ce corps des images, des. spectres, des fantômes, des simulacres, des espèces enfin, qui voltigent dans l'air, entrent dans les yeux, et font une impression sur la rétine. |

Ces espèces, détachées et exprimées, pour ainsi dire, des objets, étaient appelées espèces expresses; et, comme elles faisaient une impression sur la rétine, elles prenaient, dès ce moment, le nom d’espèces impresses. Ces espèces impresses communiquaient jusqu’à l'imagination, ou à la fantaisie, ou au sensorium qui, suivant les uns, était le cerveau lui-même, et, suivant les autres, une faculté distincte du cerveau et moins matérielle que le cerveau , quoiqu’elle ne fût pas tout à fait spirituelle.

Voila donc les espèces dans l'imagination, ou dans la fantaisie : que vont-elles devenir? elles rencontrent deux âmes; une âme active et une âme passive, l’intellect agent et Y'intellect palient. L'intellect agent s'empare des espèces : il les spiritualise, ou achève de les spiritualiser, les transmet ainsi spiritualisées à l’intellect patient; et aussitôt apparaissent les idées des objets sensibles, idées qui sont produites, comme on le voit, ou comme le voient les péripatéticiens, par V'intellect agent, par l’âme active.

Quelquefois on distinguait trois sortes d’espèces : deux

expresses el une impresse : 1° expresses des objets : 2° impresses où imprimées dans l'imagination ; 5° expresses de limagination par l’âme active, pour devenir les sensations de l’âme passive.

Je ne sais, Messieurs, si vous avez bien saisi tout ce jeu, toutes ces métamorphoses des espèces expresses et impresses. Moi, qui viens de chercher à vous en donner une idée, je n’oserais trop me flatter d’en avoir une idée fort claire.

Cette doctrine d'Aristote‘ou d’Épicure a été enseignée pendant des siècles en France, ainsi qu’elle l'était dans toute l'Europe, et ce n’est pas impunément qu’on aurait tenté de s’en écarter. Vous savez qu’une plaisanterie de Boileau empêcha le Parlement de Paris de rendre un arrêt très-sérieux pour maintenir la philosophie d'Aristote, menacée par le cartésianisme, qui déjà s'appuyait sur quelques noms illustres, et de jour en jour acquérait de nouveaux partisans.

Un philosophe moderne, Charles Bonnet, incline beaucoup à regarder les sensations comme un effet de l'action de l’âme. Voici la manière dont il s'exprime dans son Essai analytique:

« Assurément , le corps n’agit pas sur l’âme comme un corps agit sur un autre corps; la simplicité du sen— liment le prouve. Le sentiment est un; le corps est multiple : mais je conçois qu’en conséquence de l'action des fibres nerveuses, il se passe dans l'âme quelque chose qui répond à cette action. L'âme réagit à sa manière, et l'effet de cette réaction est ce que nous nommons perception ou sensation. »

SIXIÈME REÇON. 447

Un homme non moins célèbre que Bonnet, Stah], ne doutait pas que l'âme ne fût elle-même la vraie cause des sensations : et comment en aurait-il douté, lui qui attribuait à l’âme le pouvoir de produire tout en nous, jusqu'aux mouvemens involontaires ; la circulation du sang, la sécrétion des humeurs, etc.? L'âme, en un mot, suivant Stahl, produit toutes les modifications du corps, et toutes ses propres modifications, sans en excepter une seule.

Il est bien surprenant que l'expérience ne lui ait pas ouvert les yeux, à lui et à tous ceux qui veulent que nous soyons nous-mêmes la cause de nos sensations. Direz-vous, lorsque après une sanglante bataille on fait l’'amputation du bras au soldat qui s’est battu en héros, que c’est lui-même, que c’est son âme qui se donne les douleurs atroces qu’il éprouve?

L’âme ne fait pas elle-même ses sensations ; elle les éprouve bon gré, mal gré, car elles sont le résultat nécessaire des mouvemens imprimés aux fibres.

Deuxième objection. Mais, dit-on, si l’âme ne produit pas elle-même ses sensations ; si elle est passive au moment où elles se produisent, ne sort-elle pas de cet état passif à l'instant qu’elles sont produites ? n’agit-elle pas aussitôt qu’elle les éprouve, aussitôt du moins qu’elle souffre ? l'âme , en un mot, n’agit-elle pas quand elle sent ?

Réponse. Oui, sans doute, l’âme agit quand elle sent, l’âme sort de l’état passif à l’instant qu’elle éprouve une sensation, et surtout si la sensation est

douloureuse ; elle ne peut pas, en même temps , souffrir et être inactive. Nous sommes d’accord en cela ; mais je soutiens, contre ce que lobjection dit implicitement , que l’activité qui se montre à la suite de la sensation , se montrât-elle au même instant que la sensation, n’est pas une modification de la sensation : c’est un phénomène d'une nature tout'à fait opposée, comme je l'ai déjà prouvé dans la dernière et l’avantdernitre leçon, et comme dans un momeni je vais le prouver de nouveau, afin qu’il ne vous reste pas le moiudre doute.

Troisième objection. La sensation peut-elle être séparée de lattention? par cela seul que nous sentons, ne sommes-nous pas attentifs? Or, s’il en est ainsi, Ja sensation et l'attention ne sont pas deux choses diffé— rentes; ce n’est qu'un seul et même phénomène que nous divisons en deux, par abstraction. Pourquoi donc ne penserait-on pas, avec Condillac, que toutes nos facultés, de même que toutes nos connaissances , ne sont que sensation ?

Réponse. J'accorde, si l’on veut, que la sensation ne puisse être séparée d'un acte d’atiention involonlaire, c’est-à-dire, d’une réaction instinctive. Je ne saurais accorder qu’elle soit inséparable d’une réaction volontaire ou de l'attention proprement dite , puisque, dans le nombre des sensations que j’éprouve, il en est très-peu sur lesquelles je réagisse volontairement , ou sur lesquelles je dirige mon attention. Au moment où je parle, je reçois par la vue une foule de sensations

qui me viennent des objets environnans ; et mon attention, si je viens à la donner, au lieu de se porter sur tous ces objets que je vois à la fois, ne se porte que sur un seul , que sur une seule sensation.

Et alors même que l’attention, ou involontaire ou volontaire, accompagnerait toujours la sensation ; que ces deux phénomènes ne pourraient être séparés; s'ensuivrait-il qu'ils ne fussent qu’un seul et mème phénomène ? qu'il y eût identité dans leur nature? qu'il y cût unité de phénomène? Non, assurément, et c’est la conclusion opposée qui est la vérité : dire que deux choses ne peuvent être séparées, e’est dire qu’elles sont deux, et non pas une seule.

Quatrième objection. Elles ne sont qu’une dans la réalité; et, si nous croyons qu’elles sont deux, c’est par une illusion de l'esprit.

Réponse. Nous voyons plus de choses que nous n’en regardons ; on ne peut le nier : nous voyons tous les objets qui font impression sur la rétine, et nous ne regardons que ceux sur lesquels nous dirigeons nos yeux. Il y a donc en nous plus de sensations qu’il n’y a d'actes d'attention. On me présente une page écrite: dans une langue inconnue : j’épreuve d’abord un grand nombre de sensations confuses. Que l'attention se porte sur une seule lettre, que le regard se dirige sur un seul point ; aussitôt ce paint, auparavant inaperçu, mais senti confusément , se fait jour au milieu de tous les autres, tandis que les lettres environnantes, qui

n’ont produit que de simples sensations , restent dans l'obscurité,

Chaque sens vous fournira la même observation. Vous trouverez, par exemple, que nous entendons plus de choses que nous ne pouvons en écouter. Lorsque, assistant à un spectacle qui nous intéresse vivement, il se fait du bruit autour de nous, l’attention redouble pour ne rien perdre de ce qui se passe sur la scène, et cependant nous l’entendons ce bruit importun qui nous distrait malgré nous.

1] me paraît donc hors de doute que la sensation peut avoir lieu sans l'attention ; et il n’est que trop vrai que nous donnons rarement notre attention à ce que nous éprouvons, à ce que nous sentons ; voilà pourquoi nous sommes si ignorans.

Mais , encore une fois, je suppose qu’il fût certain que la sensation et l'attention vont toujours ensemble, aurait-on le droit d’affirmer que la sensation est attention, ou que l'attention n’est que sensation ? De ce que deux choses sont inséparables, ce serait une bien grande inadvertance que de les confondre dans une seule et même nature. Le recto et le verso d’une feuille de pafier sont inséparables ; est-ce à dire qu’ils ne soient pas distincts? L'idée d’un corps choquant est inséparable de celle d’un corps choqué; s’ensuit-il que ces deux idées ne sont qu’une seule idée? et, pour laisser les exemples particuliers, qu’on n'épuiserait jamais, toute idée relative ne suppose-t-elle pas sa corrélative? peut-on avoir l’idée de montagne sans celle

de vallée, celle de grand sans celle de petit, celle de fort sans celle de faible ?

Ainsi, d’abord, la sensation n’est pas inséparable de l'attention; et puis, ces deux choses fussent-elles inséparables, il ne s’ensuivrait pas qu’elles fussent identiques , qu’elles fussent une seule et même chose.

Comment peut-on confondre deux phénomènes aussi distincts , aussi opposés? L’attention est essentiellement active : la sensation est toute passive. L'âme n’éprouve des sensations qu’à la suite d’un mouvement qui vient du dehors au dedans : nous donnons notre attention à ces mêmes sensations par un acte qui se porte du dedans au dehors.

Cinquième objection. On insiste et l’on dit : Si l’attention n’est pas la sensation, qu’est-elle donc? définissez-nous l'attention.

Réponse. Je ne la définirai pas, et cependant je donnerai une réponse qui, j'espère, vous satisfera.

Nous avons réduit à trois les facultés de l’entendement, c’est-à-dire les facultés auxquelles nous devons toutes nos connaissances. Toutes nos idées, en effet, sont le produit, ou du raisonnement, ou de la comparaison, où de l'attention; du raisonnement, lorsqu'elles étaient enveloppées et cachées dans d’autres idées ; de la comparaison, lorsqu'elles supposent la présence simultanée de plusieurs objets, de plusieurs idées ; de l'attention, lorsqu'un seul objet occupe notre esprit.

La faculté de raisonner dérive de celle de comparer ;

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