‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 40 sur 93 · Part. II · texte numérisé non relu

Part. II

On peut, à quelques égards, comparer les propositions générales , les maximes universelles, à ces effets de commerce qui représentent de fortes sommes, qui même en tiennent lieu, mais dont on suspecte un peu la valeur, jusqu’à ce qu’on les voie réalisés. °

Réalisons donc : faisons sortir les règles de leur généralité ; appliquons-les à quelque exemple.

Celui que je choisis, puisqu'on me l’oppose, est un chef-d'œuvre de l'industrie humaine, une des plus belles créations du génie de la mécanique; c’est une montre. Voyons de quelle manière on peut en obtenir la connaissance, et comparons cette connaissance à celle que nous avons du système des facultés de l'âme. |

Je suppose donc que nous cherchions à nous faire une idée juste et complète de ce système mécanique. N’est-il pas naturel d'en mettre sous nos yeux les diverses parties , de les examiner successivement, d’étudier leurs formes et leurs dimensions ? Lorsque ce premier travail est terminé, lorsque nous connaissons bien la nature et le nombre de toutes les pièces, pouvonsnous ne pas les rapprocher les unes des autres pour composer de ces parties éparses un ensemble régulier ? Enfin, la curiosité peut-elle ne pas se demander quel est le mobile qui met tout en jeu, et quel est le résultat de cette impulsion ?

Or, Messieurs, lorsque vous aurez une idée bien distincte de toutes les pièces qui doivent entrer dans la composition de la montre; lorsque vous saurez par quel artifice elles tiennent les unes aux autres, et que vous

aurez reconnu le ressort qui donne le mouvement à une première roue, d'où il se transmet à une seconde, à une troisième, etc., jusques à l'aiguille qui divise le temps en parties égales et marque les heures, quelles nouvelles recherches vous sont nécessaires ? Vous connaissez le principe, les moyens et le but; l'esprit est satisfait, et n'a plus rien à désirer.

Mais, s’il ne vous manque rien pour la connaissance parfaite du système mécanique de la montre, que vous manque-t-il pour la connaissance parfaite du système métaphysique des facultés de l’âme, du système de la pensée, puisque ce système se fonde sur la perception distincte de chacune des facultés, sur celle de leurs rapports, et sur la certitude d’avoir trouvé leur principe ?

La parité est exacte, ct si vous niez que je connaisse le système des facultés de l’âme, j'ai un droit égal de nier que vous connaissiez la montre.

Me pardonnera-t-on d'aller plus loin, et d'essayer de prouver que s’il y avait disparité, elle serait à l'avantage du système des facultés de l'âme ?

Vous savez que dans une montre tout tient à un ressort ; mais vous ignorez en quoi consiste la nature de ce ressort. Vous savez que le mouÿement se communique d’une roue à une autre ; mais vous ignorez de quelle manivre se fait la communication du mouvement. Ces diflicultés ne sont pas dans le système des facultés de l'âme. Car, certainement, je sais mieux ce qui se fait en moi, ou plutôt ce que je fais, quand je donne mon attention, que je ne sais ce qui se passe dans yne lame d'acier,

quand, après avoir été pliée, elle cherche à reprendre sa première forme. Je sais mieux comment l'acte de comparer est suivi de l’acte de raisonner, que je ne sais comment une impulsion ou une pression est suivie d’un mouvement.

On dirait que, dans l'intelligence de l’homme, il n’y a plus d'idées, aussitôt qu’il n’y a plus d'images. C’est un préjugé qui tombera de lui-même, quand nous traiterons de la nature de l’idée‘. On verra, et déjà l’on peut voir dès ce moment, qu’il n'y a d’idées-images que celles qui sont relatives à la vue et au toucher.

Voilà les éclaircissements qu'on m'a demandés, ou du moins voilà quelques éclaircissemens. Peut-être trouverez-vous que ces nouvelles réflexions sur les systèmes en général, sur les fausses notions qu'on se fait de la liberté, sur la nature de l'attention et sur le degré de clarté qu'il nous est permis d'attribuer au système des facultés de l’âme, ajoutent quelque chose à ce que nous savions.

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