Part. I,leç. vi. Part. IE, leg. 11 et v
Le système de Condillac, loin de favoriser le matérialisme, l’anéantit.
Je vous dois quelques éclaircissemens sur le sentiment de l'existence, sur la personnalité, sur le moi. Ce qui surtout en demande, c’est le passage de Condillac par lequel j’ai terminé la leçon précédente. La réflexion dont j'ai fait suivre ce passage n’a pas été goûtée de tout le monde. Elle a donné lieu, au contraire, aux oppositions les plus marquées, tant sur la justesse de la réflexion elle-même, que sur les vrais sentimens de Condillac. Nous avons là une ample matière à discussion ; et je croirai n'avoir pas employé la séance d’au— jourd’hui d’une manière tout à fait inutile, si je réussis à faire tomber une prévention injuste. Commençons par la question relative au sentiment de l'existence. Elle ne souffre pas la moindre difficulté, si l'on se met à la place de la statue.
Condillac suppose une statue organisée comme nous. Ce sera, si vous l'aimez mieux, un homme, mais un homme qui n'aurait encore rien senti. Par une fiction très-permise, on le réduit au sens de l’odorat ; et sa première modification est une odeur, une sensation d'odeur, une sensation-odeur. Condillac examine quelles sont les connaissances auxquelles peut s'élever cet
bomme, ou cette statue, et quelles sont les facultés qui entreront en exercice avec le sens de l’odorat.
Je ne m'engagerai point dans cette suite de recherches, quoique très-curieuses et très-importantes. Je m'arrête à ce qui résulte, dans l'âme de la statue, de la sensation d'une première odeur.
Les uns, comme nous l'avons déjà remarqué, veulent que le sentiment de l'existence, la conscience du moi, se trouve dans la première sensation ; les autres Île nient.:
Ces deux opinions, contraires en apparence, peuvent ne pas l'être dans la réalité. L'âme, dès la premitre sensalion qu'elle éprouve, n’a pas la conscience du moi, Si, par conscience, on entend une perception distincte ; et l'âme en a la conscience, si, par ce mot, on se borne à entendre un sentiment confus.
Il est si vrai que l'âme aurait le sentiment de son existence, qu'une sensation n’est que l'âme elle-même sentant, l'âme modifiée d’une certaine manière. Éprouver une sensation, c’est donc se sentir modifié ; c'est se sentir, c’est avoir le sentiment du soi. Mais ce sentiment du soi, ce sentiment de l'existence, étant confondu avec le sentiment de ce qui modifie cette existence, ne peut pas en être distingué d’abord. L'âme ne peut pas, au premier instant, séparer deux choses qu’elle sent à la fois, elle ne peut pas dire, je odeur : elle ne peut pas commencer par juger; et elle jugerait, si elle pouvait dire je odeur, ou je suis odeur.
Il me paraît donc que pour faire naître le sentiment de l'existence, il suffit d’une première modification,
quoiqu'il ne suffise pas d’une première modification pour en faire naître l’idée*.
J'arrive-aux paroles de Condillac, et à la réflexion dont je les ai accompagnées. Comme une statue bornée au sens de l’odorat n'éprouverait que des sensations d'odeur, elle n'aurait aucune idée de l’étendue, ni de la mobilité, ni de la pesanteur, ni des sons, ni des couleurs, ni des saveurs, ni du froid, ni du chaud; et cependant elle aurait des idées de plaisir et de douleur, des idées de succession, d’étonnement ; elle donnerait son attention, elle désirerait, elle aurait un entendement et une volonté. Seulement l'exercice de ces facultés se trouverait circonscrit dans des limites extrêmement étroites. Or, ceci nous mène à une conclusion à laquelle on aurait pu ne pas s'attendre, c'est que les facultés auxquelles nous devons notre intelligence et notre raison ne dépendent pas, quant à leur existence, de l’organisation du corps.
Condillac a donc anéanti d’un seul mot l'argument le plus spécieux, peut-être, des matérialistes ; car, enfin, si un être peut exister ; s’il peut être heureux ou malheureux; s’il peut avoir les mêmes facultés intellectuelles et morales que nous, sans soupçonner qu'il y ait de l'étendue, que deviennent les prétentions de ceux qui affirment avec tant d'assurance qu'un être inétendu est une chimère; qu’une existence immaté— rielle est une négation d'existence? d’où le savent-ils?
En vous donnant lecture du passage de Condillac,