‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 47 sur 93 · Part. 11, leç. 11 et suiv · texte numérisé non relu

Part. 11, leç. 11 et suiv

mon intention n’a pas été de prouver la spiritualité de l'âme. Cette question n'appartenait pas à la dernière leçon ; elle n'est pas non plus l’objet de celle-ci. Seu— lement j'ai voulu déposer dans vos esprits une semence de vérité, réservant pour un autre temps le soin de la faire éclore. J'étais bien aise aussi de faire voir à quel point Condillac est éloigné du matérialisme qu’on lui reproche, puisque, en commençant le Trailé des Sensations, sa premiere pensée est de frapper au cœur ce système, comme il avait eu déjà la même pensée, au commencement de l’Essai sur l'origine des connais sances humaines.

Mais, à cette occasion, j'ai pu me convaincre, pour la millième fois, d'une chose qui étonne toujours, et qui cependant ne devrait plus étonner, c’est que les mêmes raisons, les mêmes argumeus fassent naître des opinions si opposées.

L'un de vous, immédiatement après la dernière séance, voulut bien me témoigner qu’il était frappé de ce qu’il vemait d'entendre sur l’immatérialité de l’âme; et, tout à côté, on soutenait en même temps que le passage de Condillac ne prouve rien, ni contre son matérialisme, ni contre le matérialisme en lui-même ; et j'ai su depuis que ces opinions avaient été débattues avec une extrême vivacité.

Une telle divergence est une chose remarquable. Je n’ai rien à dire, en ce moment, à celui dont l’excellent esprit et la raison éclairée ont si bien pénétré les conséquences d’une idée qui semblait n être que jetée : à l’autre ou aux autres, je répondrai par une anecdote.

Un Hollandais fut présenté au roi de Siam, et eut avec lui une longue conversation. Le roi écoutait avec ravissement le récit des merveilles de l'Europe. Le Hollandais s’'avisa de dire qu'il y avait une saison de l'année où les habitans de son pays marchaient sur l’eau à pied sec. Le roi, qui jusqu'alors avait montré une singulière satisfaction, changea tout à coup de visage ; et, prenant un air courroucé : Je n’aime pas les imposteurs, dit-il, c'en est assez, retirez-vous.

Le roi de Siam n'avait jamais vu l’eau que dans un état de fluidité. 11 ne soupconnait pas que le froid pût la rendre solide, et lui donner assez de consistance pour supporter le poids d'un homme. Nous sommes nés tous, et nous vivons tous au milieu de la matière : l'idée d’un état où l’on pourrait sentir et penser sans soupçonner l'existence du corps, nous paraît d’abord une chimère; et nous nions la possibilité d’un tel état. Le roi de Siam qui nie la glace, c’est le matérialiste qui nie l’âme.

Comment se fait-il qu'un écrivain ait employé toutes les ressources de son esprit à démontrer l'immatéria— lité de l’âme, et qu’il soit accuse de matérialisme ? comment se fait-il encore qu'on lui impute d’ôter à l'âme son activité, tandis qu’il reconnaît cette activité, qu'il l’établit à chaque ligne de ses ouvrages?

J'ai longtemps cherché si de telles inculpations peu— vent être fondées : je l'ai toujours cherché vainement. Je crois devoir les combattre. Mais auparavant il faut savoir et bien savoir ce que c’est que nos facultés, suivant Condillac; ce qu’elles sont dans leur principe et

dans leurs transformations. 11 m’a semblé, d’après la manière dont se sont exprimés quelques-uns d’entre vous, que cette doctrine n’a pas été parfaitement comprise. J'ai lieu de penser également que de tous ceux qui depuis soixante ans l’ont approuvée ‘ou critiquée, bien peu en ont pénétré le véritable sens,

Condillac reconnaît six facultés dans l’entendement, ou sept, en comptant la sensation, origine commune, suivant lui, de l’entendement et de la volonté : sensation, attention, comparaison, jugement, réflexion, imagination, raisonnement.

Ces facultés ne sont pas indépendantes les unes des autres ; elles sont liées de telle manière, que chacune, excepté la première et la dernière, naît ou dérive de celle qui la précède, et engendre celle qui la suit.

La dérivation du jugement, par exemple, consiste en ce que le jugement n’est autre chose que la comparaison, mais la comparaison modifiée par un changement qui lui est survenu; de même la comparaison n'est que l'attention modifiée, et l’attention enfin n’est que la sensation qui a subi un changement.

Quel est ce changement? Quelle est cette modification dont a besoin une faculté, pour donner naissance à la suivante, pour devenir la suivante ?

Condillac va nous l'expliquer. Une sensation , lorsque les organes se dirigent sur l’objet qui l’occasione, acquiert un nouveau degré d'énergie ; elle devient plus vive qu’elle n’était. Ce surcroît de vivacité dans la sensation est un changement qui s’est opéré en elle, et alors elle prend le nom d’attention.

L'attention peut être double; Pâme peut éprouver à la fois deux sensations qui l'affectent avec une certaine vivacité. Quand l'attention, de simple qu’elle était, devient double, on a la comparaison.

Mais, par cela seul que l’âme compare, elle sent quelque ressemblance ou quelque différence. Voilà le jugement.

Or, le jugement peut être composé :

« Un chemin est montant, sablonneux, malaisé. »

Il y a dans ce vers un jugement qui comprend deux jugemens : 1° un chemin est montant et sablonneux ; 2° un chemin est malaisé ; et le second de ces jugemens, un chemin est malaisé, se trouve contenu dans le premier, un chemin est montant et sablonneux. Sentir que deux jugemens sont ainsi liés par le rapport du contenant au contenu, c’est raisonner.

La sensation, d’après Condillac, se change donc, ou, comme il s'exprime, se transforme successivement en attention, en comparaison, en jugement, etc. Si le mot transformation n'offre pas une idée suffisamment déterminée, on pourra l’interpréter d’une manière qui ne laisse rien de vague en l'appliquant à un système qui tombe sous les sens.

Vous savez tous que les filamens de l'écorce du chanvre ou du lin, par certaines opérations qu'on leur fait subir, se transforment en fil, et que le fil se transforme successivement en toile, en papier. Ici, le mot transformation ne présente aucune difficulté, parce qu'il exprime un changement de forme survenu à une

substance qui, étant matérielle, est susceplible de formes.

Ce même mot transformation, emprunté de l’école d’Aristote et de celle de Bacon qui ne cessent de parler de formes positives, de formes privatives, de formes substantielles, peut donc, par un transport du sens propre au sens métaphorique, s'appliquer assez heureusement aux changemens successifs qu'éprouve la sensation dans le système de Condillac.

Et si enfin on ne veut pas de ce mot, on n'a qu'à dire plus simplement que la sensation se change en attention, en comparaison, en jugement, etc., ou en— core, qu'elle devient attention, comparaison , etc., et que toutes les facultés de l’âme ne sont, dans leur principe, que la sensation, et, en elles-mêmes, que la sensation modifiée.

Voilà une exposition claire du système de Condillac, et si claire qu'il est impossible, je crois, de ne pas le comprendre. Ceux qui d'abord ne l'avaient pas bien saisi me sauront gré peut-être de le leur avoir présenté de nouveau.

Mais s’il est injuste de reprocher un défaut de clarté à ce système, n’a—t-on pas le droit de lui reprocher le manque de vérité?

Oui, Messieurs, je le pense et'ne puis m'empêcher de le penser : un système ne peut se soutenir qu’autant que les faits qu’il embrasse sont bien constatés, et bien liés. Sont-ils bien constatés, sont-ils bien liés dans l'analyse de Condillac? n’avons-nous pas fait voir que l'attention , le jugement et l'inquiétude sont définis

d'une manière inexacte ? n’avons-nous pas démontré que la chaîne qui devrait être continue, depuis la première faculté jusqu'à la dernière, est rompue trois fois : dans le passage de la sensation à l'attention, dans celui de la comparaison au jugement , et dans celui du malaise à l'inquiétude.

Telles sont les raisons qui nous ont forcé d’abandonner ce système. S'il reposait sur des faits qu’on pût vérifier en s'observant soi-même; si leur déduction était une vraïe génération, nous nous serions empressé de l’adopter, sans craindre le danger de matérialisme ; car rien au monde n’en est plus éloigné. Vous en jugerez bientôt vous-mêmes.

La plupart des philosophes tiennent, et ont toujours tenu à quelque secte. Autrefois c’étaient des stoïciens, des platoniciens, des péripatéticiens, des épicuriens, des pyrrhoniens : aujourd'hui, ce sont des cartésiens, des malebranchistes, des lockistes, etc. Leibnitz sem— blait n’être occupé que d’une seule pensée. Il aurait voulu tout accorder, tout réunir; les gouvernemens, les religions et toutes les sectes de philosophie. Je voudrais, à l'exemple de ce grand homme, chercher à rapprocher les esprits, qui ne sont pas aussi séparés qu'ils le croient : je voudrais faire voir que leurs divisions sont moins réelles qu'apparentes, que souvent elles sont moins dans les choses que dans les mots. Avec plus d'accord dans les idées, il n’y aurait pas autant d'opposition dans les jugemens; et, si l'on parvenait

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