‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 48 sur 93 · Part. I, leç · texte numérisé non relu

Part. I, leç

à se comprendre, on finirait peut-être par avoir la paix.

Qui n’aimerait les dispositions de Leibnitz? qui ne s'estimerait heureux de contribuer à faire cesser une guerre d'opinions et de systèmes qui dure depuis si longtemps, et qui seule, entre toutes les guerres, n’a jamais eu de trêve?

Il importe peu de savoir si un homme, qui s'appelle Condillac, est spiritualiste ou matérialiste ; ce qui im porte, c'est de s'assurer si les nombreux ouvrages de cet auteur contiennent une doctrine saine, ou s'ils renferment un dangereux poison : dans ce dernier cas, il faut dissuader tout le monde de les lire, et les arracher des mains de la jeunesse.

Examinons avec calme un système de philosophie si diversement apprécié; sachons quel jugement en porter.

Pour abréger cette discussion, je vous dirai d'abord (oute ma pensée; elle est dans les deux propositions suivantes :

4° Non-seulement Condillac n’est pas matérialiste ; on pourrait l’accuser d’un excès de spiritualisme.

2° Non-seulement il n’ôte pas à l'âme son activité ; quelquefois il lui en accorde trop.

Nous voilà, certes, bien éloignés d’une opinion généralement accréditée, mais qui, je l'espère, tombera bientôt.

Je commencerai par mettre sous vos yeux les objections qu’on peut faire à Condillac : vous pèserez ensuite les réponses.

Voici les objections : je n'essaierai pas de les affaiblir, et je suis très-assuré que, dans aucun des antagonistes de Condillac, rien ne vous paraîtra aussi fort que ce que vous allez entendre.

Objections. Condillac admet et soutient que la pensée , l’entendement , la volonté, la liberté, la raison, que toutes les facultés de l'âme, en un mot, ne sont que la sensation transformée.

Il admet et soutient, non-seulement que les idées sensibles, mais que toutes les idées intellectuelles et morales, toutes, sans en exceptier une seule, sont aulant de transformations de la sensation.

Le voilà convaincu de matérialisme. En effet, lorsqu'un homme est tourmenté de la goutte, la douleur n'est-elle pas dans ses pieds ou dans ses mains? La douleur, qui est une sensation, appartient donc aux différentes parties du corps, elle appartient à la matière. Si, comme le prétend Condillac, toutes les plus nobles facultés de l'âme, si les idées les plus sublimes ne sont que la sensation transformée, elles sont autant de transformations d'une propriété de la matière; elles sont purement matérielles.

Ce n’est pas tout. La sensation étant un phénomène passif, toutes les transformations qu'elle subit doivent nécessairement être passives. Il n’y a donc ni activité, ni liberté dans notre âme, et dès lors que devient la morale ? Que devient la différence entre le crime et la vertu ? Une doctrine qui mène à de tels résultats, et qui dégrade ainsi la nature humaine, doit être repoussée avec indignation.

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Réponse. Quoique ces raisonnemens n’aient qu'une vaine apparence de force, peut-être les amis de Condillac en sont-ils inquiets ; qu’ils se rassurent. Voici la réponse qu’aurait pu faire Condillac, la réponse qu’il aurait eu le droit de faire, la réponse qui sort de tous ses écrits :

‘À quelle secte de philosophie, à quelle académie, à quelle école a-t-on emprunté de telles objections, ou plutôt des inculpations aussi graves? Il faut l’apprendre à ceux-là même qui sont les agresseurs ; car ils ne se doutent pas qu’ils sont les échos d’Averroës et d’Albertle-Grand. Faisons-leur connaître la philosophie qu’on enseignait au douzième et au treizième siècle.

C'était un dogme de cette philosophie, que nous avons trois âmes ; l’âme végétative, l'âme sensitive et l'âme raisonnable. Ces trois âmes avaient des fonctions particulières, assez bien désignées par leurs noms. L'âme végétative, commune aux animaux et aux plantes, était chargée de tout ce qui regarde le soin du corps : elle présidait à son accroissement, au maintien de la santé, à la guérison des maladies. L'âme sensitive, matérielle comme la végétative, éprouvait exclu— sivement toutes les sensations : très-peu élevée au-dessfs de l'âme des bêtes, elle remplissait des fonctions pure— ment animales, les besoins et les plaisirs du corps étaient son unique partage, et l’absorbaient tout entière ; tandis que l'âme raisonnable, d’une nature céleste, rayon émané de la Divinité, substance toule spirituelle, vivait au milieu des idées et dans la con-

templation des essences ; elle seule connaissait les principes de la morale et de la religion ; elle seule pouvait s'élever jusqu'à Dieu; aussi l’appelait-on quelquefois l'âme divine.

Il y a quelque chose d’ingénieux, de naturel du moins, à avoir ainsi imaginé trois principes différens, quand l'observation semblait offrir dans notre nature trois différentes espèces de phénomènes. .

Mais comme chacun de ces trois principes avait son existence indépendante de celle des deux autres, et qu'ils ne communiquaient pas entre eux, on dut s’apercevoir, plus tôt ou plus tard, qu’ils ne rendaient pas raison de ce qui se fait en nous. Des réflexions suggérées par le simple bon sens, montrerent l'insuffisance de ces hypothèses. L'expérience disait à tous les momens que l'âme raisonnable connaît très-bien ce qui se passe dans l'âme sensitive. Sur quoi portent en effet la plupart des pensées de l’âme raisonnable ? à quoi songent habituellement le plus grand nombre des hommes? N'est-ce pas à leurs affaires, à leurs intérêts, à leur santé, à leur bien—être, toutes choses qui sont du ressort de l’âme sensitive ?

Il fallut donc renoncer à cette trinité d’âmes, et ne reconnaître qu’une âme unique. Mais que fit-on? l’âme unique eut trois parties distinctes : l’inférieure, qui tenait la place de l’âme végétative ; la moyenne qui correspondait à l’âme sensitive; et la plus élevée, qui remplissait les fonctions de l’âme raisonnable,

Ne croit-on pas lire les premiers vers de l'Art poétique d’Horace ? « Une belle tête de femme, un assem-

blage bizarre de membres pris de divers animaux, le tout terminé en poisson hideux. »

Telle est la doctrine qui, pendant cinq ou six siècles, fut en honneur dans toute l’Europe. Voilà ce que des professeurs de philosophie ont enseigné à nos pères, jusqu'à l’époque de Bacon ; de Bacon, qui a, non pas rejeté, mais adopté cette âme sensitive en même temps que cette âme raisonnable.

Enfin Descartes vint, et, le premier, il traça la ligne qui sépare à jamais le domaine de l'intelligence de celui de la matière : à la matière il laissa le mouvement, et rien que le mouvement : la sensation, comme la pensée, appartint exclusivement à l'âme. Ce grand homme employa toutes les ressources de son génie pour distinguer ce qui, jusqu’à lui, avait été confondu, ou mal démèélé ! ; et, depuis ce moment, aucun vrai philosophe ne s'est écarté de sa doctrine.

Et parce que vous êtes de plus de cent cinquante ans en arrière des lumières de votre siècle, il faut que

4. « La plupart de ceux qui passent pour babiles dans le monde ne « voient que fort confusément Ja différence essentielle qui est entre « l'esprit et le corps. Saint Augustin même, qui a si bien distingué ces « deux êtres, confesse qu'il a été longtemps sans pouvoir la recon- « naître ; et, quoiqu'on doive demeurer d'accord qu'il a mieux expliqué « les propriétés de l’âme et du corps que tous ceux quj l'ont précédé et « qui l'ont suivi jusqu'à notre siècle, néanmoins il serait à souhaiter « qu’il n’eût pas attribué aux corps qui nous environnent toutes les « qualités sensibles que nous apercevons par leur moyen; car, enfin, « elles ne sont pas clairement contenues dans l'idée qu'il avait de la « matière; de sorte qu'on peut dire avec quelque assuranre, qu'on ‘« n’a point assez clairement connu lu différence de l'esprit et du « corps que depuis quelques années, » c'est-à-dire depuis la publication des Méditations de Descartes.

(Malebranche , préface de la Recherche de la Vérité.)

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vous en preniez le droit de m'appeler matérialiste! Qui donc ici mérite ce reproche, ou celui qui ne voyant qu'insensibilité dans la substance corporelle, remonte à une modification spirituelle pour expliquer ce qui se passe dans son âme, ou celui qui, ne craignant pas de faire sentir la matière, est obligé de lui accorder le don de la pensée, et, par conséquent, anéantit l’âme elle-même ?

C’en est assez, c'en est trop pour ma juste défense ; je m’empresse même d’en retirer ce qui se tourne en récrimination contre vous. Non, je ne vous accuserai pas de matérialisme, quoique le matérialisme soit une suite nécessaire de vos principes ; j’aime mieux penser que vous n’avez pas aperçu cette dangereuse consé-— quence. Mais, en vous excusant de n’avoir pas vu l’erreur où elle est, j’ai le droit de me plaindre que vous l’ayez vue où elle n’est pas.

Après ce que nous ont enseigné Descartes et Malebranche, après les preuves invincibles qui démontrent que la sensation ne peut être la modification que d’une substance spirituelle; quand, à défaut du raisonnement, l'expérience si connue de celui qui souffre dans la main qu'il n’a plus indique avec tant d’évidence que la douleur néappartient pas au corps, comment est-il possible qu’on s’obsline encore à vouloir faire sentir la matière ? !

Cette erreur ne tiendrait-elle pas, comme tant d'autres , à quelque confusion de mots? Ne serait-elle pas l'effet d’une méprise de langage?

Le mot impression s'applique au corps et à l'âme; et

NEUVIÈME LEÇON. | 4779 quand il s’applique à l’âme, il devient synonyme du mot sensation. On dit que les objets extérieurs font une impression sur nos organes ; on dit aussi qu'ils pro— duisent une impression dans l'âme.

L’impression et la sensation, considérées dans l’âme, sont donc une seule et même chose : la sensation est impression ; l'impression est sensation.

L’habitude une fois prise d’identifier ces deux mots, lorsque nous parlons de l'âme, ne ferait-elle pas que l’on continue à les identifier en parlant du corps, et que l’on confond ainsi l'impression sur l'organe avec la sensation ?

Mais la sensation, vous devriez le savoir, n’est pas l'impression faite sur l’organe ; et je ne puis pas être responsable des opinions répréhensibles qui sont la suite de la confusion de vos idées et des vices de votrelangage.

Condillac vient de vous prouver qu'il est spiritualiste : consentira-t-il à l’être jusqu’à Pexcès? Noa, sans doute ; il ne ferait jamais une pareille concession : il nous dirait qu'il a cherché à n'être, ni en deçà ni au delà de la vérité ; et que, pour éviter une erreur, il n’a eu garde de se jeter dans une erreur opposée. Toutefois, nous n’en remarquerons pas moins, au sujet de ses vrais sentimens, qu’il est si éloigné du matérialisme, qu’un des auteurs les plus orthodoxes du siècle dernier, un écrivain qui a combattu sans relâche les matérialistes, et qui n’a fait grâce à aucun homme célèbre de son temps, lorsqu'il a vu ou cru voir dans ses

écrits la plus légère atteinte aux dogmes fondamentaux de la religion, l’auteur des Lettres à un Américain, s'exprime de la manière suivante, en parlant du Jraïte des Sensations.

« J'ai déjà montré ce qu’on doit penser de ce traité, dans un ouvrage qui paraîtra incessamment. Il est de la dernière importance, à tous égards, de discuter ce livre profond où l’auteur, dont la pénétration est su— périeure, a poussé l’analyse de nos sens bien au delà de ses justes bornes. ZZ s’y écarte le plus qu'il est possible du matérialisme; mais il ne sent pas assez que les deux extrémités sont également vicieuses, et qu’il est peut-être plus dangereux pour ceux qui s’obstinent à méconnaître la nature de leur âme, de les pousser dans un spiritualisme universel, que de leur laisser le dogme stupide du matérialisme. »

Observez, je vous prie, que le Traité des Sensations, plus que tous les autres ouvrages de Condillac, a servi de prétexte à l’accusation de matérialisme. Sensation, statue : il n’en faut pas davantage à certains esprits pour crier au matérialisme. Si on avait été au delà du titre, si on avait lu seulement les premières pages, on aurait porté un jugement plus équitable.

Vous me dispenserez d’examiner si le Traité des Sensations conduit en effet à un spiritualisme universel. Ce n’est pas de quoi il s'agit dans ce moment. Il me suffit d’avoir établi ma première proposition, qui en comprend deux, et même trois. Condillac n’est pas matérialiste : on a pu dire qu'il exagère le spiritualisme :

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et enlin, ceux qui le condamnent favorisent, sans le savoir, l'opinion dont ils l’accusent.

Venons à la seconde proposition. Condillac dépouille-t-il l'âme de son activité?

Écoutez la lecture des passages suivans, el vous ferez la réponse vous-mêmes.

4° « Plus le contraste des plaisirs et des peines a de vivacité, plus il occasione d'action dans l'âme", »

20 « L'expérience seule suffit pour nous convaincre qu’une grande muliitude d’impressions qui se font à la fois, avec le même degré de vivacité, ôte toute action à l'esprit ?, °

5° « Le désir n’est donc que l'action des mêmes fa— cultés qu’on attribue à l’entendement*. » -

4° « Nous verrons comment l’âme acquiert d’un moment à l’autre plus d'activité, et s’élève de connaissances en connaissances ‘. »

5° « Il y a en nous un principe de nos actions, que nous sentons, mais que nous ne pouvons définir : on l'appelle force. Nous sommes également actifs par rapport à tout ce que celte force produit en nous, ou hors de nous“, »

6° « L'esprit est purement passif dans la production des idées simples : il est, au contraire, actif dans la génération des idées complexes®. »

. Traité des Sensations, page 9.

. Idem, page 15.

Idem, page 21.

. Idem, page 22.

. Idem, page 65.

. Art de penser, page 169.

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7° « Ce sont les actions de l’âme qui déterminent celles du corps; et, d’après celles-ci qu’on voit, on juge de celles-Tà qu'on ne voit pas! »

je pourrais multiplier les citations; mais celles-ci sufisent pour convaincre l’impartialité qu'aucun philosophe n’a mieux reconnu, plus souvent proclamé Pac. tivité de l’âme.

Et non-seulement Condillac reconnait cette activité ; il combat ceux qui semblent y porter atleinte. Malebranche avait dit : « J'appelle la faculté ou la capacité qu'a l'âme de recevoir les idées, entendement ?. »

Condillac le reprend en ces termes : « L'esprit ne "forme done par lui-même aucunes idées; elles lui vienifent toutes faites. Voila les conséquences qu’on adopte, quand on ne raisonne que d'après des comparaisons ; mais, quand on voudra consulter l’expérience, on verra que l’entendement n’est passif que par rapport aux idées qui viennent immédiatement des sens, et que les autres sont toutes son ouvrage Ÿ. »

Bien plus, Condillac voit lPactivité de l’âme, nonseulement. dans la sensation, mais dans la première sensation *, |

Il serait inutile de rappeler que moi-même, en examinant le système de Condillac, j'ai soutenu contre lui que la sensation est essentiellement passive ; car l'objet de cette discussion n’est pas de savoir si Condillac a bien

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