Part. T,leç. niet v
ou mal raisonné en parlant, soit de la spiritualité, soit de l’activité de l’âme. Condillac est-il spiritualiste ? refuse-t-il à l'âme son activité? c'est uniquement à ces deux questions de fait que j’ai voulu répondre; et je pense en avoir dit assez pour vous convaincre. Si pourtant il restait encore quelques doutes, ils seront entiè— rement dissipés à la prochaine séance.
Confirmation de la leçon précédente.
Je vais prouver de nouveau combien est peu fondée, combien est injuste l'imputation de matérialisme qu’on fait à Condillac. On sera disposé à micux juger de cet excellent esprit, quaud on saura jusqu'à quel-point il est éloigné d’un sentiment qui ne blesse pas moins la philosophie que la religion ; et les matérialistes qui, ne l'ayant pas lu, ou n'ayant pas su le lire, osent s'en faire un appui, comprendront enfin qu’ils n’eurent jamais, ni dans Malebranche , ni dans Descartes, ni dans saint Augustin, un aussi puissant adversaire. Rappelons en peu de mots quelques-unes des propositions développées dans la leçon précédente.
1° J'ai donné la solution d’un problème qui divisail les nfétaphysiciens. Il s'agissait de savoir si, au moment où l’âme éprouve une première sensation, elle a la conscience de sa personnalité, de son moi. On était divisé par une équivoque de langage, par des mots à double sens. On peut prétendre, en effet, qu'à une première sensalion, l'âme a la conscience de son moi, et qu’elle ne l’a pas; qu’elle le connaît, et qu’elle l'ignore; qu’elle en a le sentiment, et qu'elle ne la pas; parce que toutes ces expressions se prennent dans deux acceptions différentes, ou plutôt, parce que la né-
gligence de la plupart des métaphiysiciens, et le peu de besoin qu’ils éprouvent de penser et de parler avec précision , laissent tout dans l’incertitude. Nous avons fait observer qu'à une première sensation, l'âme a le sentiment de son existence, mais qu’elle n’en a pas encore l’idée. Le choix, et lespèce d’opposition de ces deux mots, ont Lerminé la dispute.
2° J'ai dit qu'avec l'odorat seul, l’âme jouirait de toutes les facultés dont nous jouissons. Ces facultés, il est vrai, s'exerceraient dans un champ très-limité, et de leur action il ne résulterait que des connaissances extrèmement bornées ; mais pour avoir un exercice plus circonscrit, ces facultés n’en seraient pas moins réelles. D'où j'ai tiré l’importante conclusion : que les facultés de l'âme ne dépendent pas , quant à leur existence, de l'organisation du corps.
Et cela pourra vous servir à apprécier Fopinion de ceux qui avancent que plusieurs facultés de l'âme sont dues au toucher. C’est une erreur : plusieurs de nos connaissances, un très-grand nombre, dépendent du toucher ; mais les facultés, non.
3° Condillac, partant de la supposition d’une âme réduite au sens de l’odorat, signale, dès les premières | lignes du Traité des Sensations, le peu de fondement de la doctrine des matérialistes ; et j'en avais conclu en faveur de sa philosophie qu’elle n’est donc ni matérialiste, ni favorable au matérialisme, comme le Jui ont reproché l'ignorance el la légèreté,
Mais l’un d’entre vous ayant affirmé, d’un ton plein d'assurance, que le passage de Condillac ne prouve
rien , ni contre le matérialisme en lui-même, ni contre le matérialisme de l'auteùr, je me suis arrêté sur ce que je n'avais dit qu’en passant ; et j'ai montré que le matérialiste qui ne veut admettre d’existence que celle des objets qui tombent sous les sens, ressemble à ce roi de . Siam qui niait l'existence de la glace, parce qu'il n'avait jamais vu l’eau que dans un état de fluidité.
4° Cette première réponse devait amener la question de fait : Condillac est-il matérialiste? question qui n'est pas un hors-d'œuvre, puisqu'elle vous divise, qu'il s’agit de rectifier une opinion fausse, et que les ouvrages de cet écrivain se trouvant entre les mains de la jeunesse, c'était pour moi une nétessité de constater s'ils renferment ou non une telle erreur.
Afin de convaincre les plus obstinés que rien au monde n’est aussi injuste que l’imputation faite à Condillac. j'ai exposé son système, jusqu'ici mal compris, des facultés de lentendement, et je l’ai exposé de telle manière qu’il n’y a personne, je pense, qui ne l’at-saisi avec la plus grande facilité.
Alors on a vu qu'un système qui fait sortir de la sensation toutes les facultés de l'âme peut bien manquer de vérité, mais qu'il ne peut favoriser le matérialisme, à moins qu’on n’accorde la sensation à la matière. Ceux donc qui accusent de matérialisme Condillac, parce qu’il fait dériver toutes les facultés de l’âme de la sensation, supposent et admettent que la sensation est une propriété de la matière. Or, attribuer à la malière le sentiment, c’est lui attribuer la pensée : je l'avais déjà dit plus d’une fois, et je ne saurais trop le
redire ; car l'ignorance de cette vérité a occasioné et occasione encore tous les jours plus de mauvaise philosophie que n’en ont jamais produit toutes les rèveries des scolastiques. Condillac, en cela d’accord avec Des— cartes, Malebranche, et tous les vrais philosophes, ne voit dans la sensation qu’une modification spiriluelle d’une substance spirituelle. Par conséquent, toutes les transformations de la sensation sont, dans le système de Condillac, autant de transformations d'une modification spirituelle, 11 n’y a donc pas la plus légère apparence de matérialisme dans ce système ; et le matérialisme est tout entier dans l'opinion de ceux qui l’attaquent.
5° Enfin, j’ai mis hors de doute que le reproche fait à Condillac, de nier l’activité de l’âme, est encore moins fondé, s’il est possible , que le reproche de matérialisme,
Voilà, Messieurs, un résumé de la dernière séance ; mais à ces considérations il est facile d’en ajouter de nouvelles qui vous assureront de plus en plus du spiritualisme de Condillac.
Son premier ouyrage est une dissertation sur lExtslence de Dieu, qu’il envoya à l'académie de Berlin, dissertation remarquable par deux argumens qu'on ne (rouve pas dans les autres auteurs de {héodicée; ou, du moins, je ne les y ai pas vus. Condillac réfute d’une manière extrêmement simple le polythéisme, et il donne une preuve nouvelle de la création du monde. Le plus grand nombre des philosophes admettent un Dieu ordonnateur de l'univers. L'harmonie admirable
qui règve sur la terre et dans les cieux force la raison à reconnaître une intelligence suprême qui a tout disposé avec une souveraine sagesse ; mais plusieurs doutaient de la création, ou même ils la niaïent. Condillac démontre que la cause qui ordonne ne peut être que la cause même qui a créé.
Le second ouvrage de Condillac, ou plutôt le premier qu’il a donné au public, est l’Essai sur l'origine des connaîissances humaines. Quelle est l'idée qu'il y présente avant tout à l'esprit de son lecteur ? La voici :
« Sait que nous nous élevions, pour parler métaphoriquement, jusque dans les cieux, soit que nous descendions dans les abîimes, nous ne sortons point de nous-mèmes; et ce n’est jamais que notre propre pensée que nous apercevons. »
Ce début philosophique, je vous le demande, est-il une expression de matérialisme ? N'est-il pas, au contraire, l'annonce d'un spiritualisme qui semble exagéré, comme , à l'exemple de l'auteur des Lettres à un Américain, pourraient peut-être le lui reprocher ses adversaires , s'ils tiraient leurs argumens des écrits de Condillac et non de quelques préventions aveugles ?
Dans le premier chapitre de son Essai, etc., Condillac prouve la spiritualité de l'âme, et fait sentir toute la’ faiblesse des raisonnemens des matérialistes.
Dans son Traité des Sensations, le soin qui l'occupe d’abôrd, c’est de jeter de la défaveur sur le matérialisme *.
4 Part, 1, leç. vis et 1x.
Dans son 7Zraité des Animaux, il combal Buffon qui attribue les sensations à la matière.
Dans sa Grammuire, il démontre encore la spiritualité de l’âme. .
Dans son Ar£ de raisonner, il met en regard ces deux . propositions : « Les trois angles d’un triangle égalent deux angles droits ; » « l'âme est une substance inctendue et’ simple. » Il les démontre l’une et l’autre par des raisonnemens parallèles, et vous force à les admettre loutes deux, ou à les rejeter toutes deux.
Dans sa Logique !, il s'empresse de nous dire: « Les sens ne sont que la cause occasionelle des impressions que les objets font sur nous. C’est l’âme qui sent ; c'est à elle seule que les sensations appartiennent. » |
Enfin , Condillac revient tant de fois sur celte question de la simplicité de l’âme, qu’il nous en fatiguerait si nous pouvions jamais nous lasser de contempler dans notre âme l’attribut condition nécessaire de la pensée. - |
Et à quelle époque montre-t-il celte persévérance opiniâtre? À une époque-où c'était le ton de la bonne sociôté, et d'une littérature qui avait usurpé le nom de philosophie, de regarder comme de petits esprits tous ceux qui voulaient aller au delà de ce mot de Voltaire : « Je suis corps, et je pense; voilà tout ce que je Sais. D
L'imputation de matérialisme qu’on fait à Condillac est donc inconcevable : elle l’est au point qu'on ne sail comment la qualifier.