Art de raisonner, page
D'un principe vrai, tout est vrai, je veux dire tout ce qui en dérive : et la vérité engendre nécessairement la vérité, comme l'erreur engendre l'erreur.
On voit la faiblesse de ces objections, et peut-être aurail-on le droit de nous reprocher de nous y être arrêté trop longtemps.
Comment donc, encore une fois, se peut-il qu'on ait fait à Condillac l’injuste réputation de matérialiste ?
Que voulez-vous que je réponde? c’est bien ici le cas de dire, habent sua fata libelli. On a fait à Condillac la réputation de matérialiste, comme on fit à Descartes celle d'athée. Ce grand bomme s’enferma , s'enterra, pendant douze ans, dans une retraite de la Hollande, pour méditer les preuves de l'existence de Dieu , et de la spiritualité de l’âme. Ses Méditations, si tongtemps travaillées, parurent enfin. Quelle fut la récompense de tant de veilles ? quel témoignage reçutil, pour avoir consacré sa vie à prouver les plus impor. tantes de toutes les vérités? On publia qu'il était un athée. |
Qu'après un tel exemple, les hommes dont la destinée est d'éclairer les siècles, ne se plaignent pas de l'injustice et de l'ingratitude de leurs contemporains!
Il faut dire à ceux d'entre vous qui pourraient l'ignorer, qu'avant la révolution, il y a trente ou quarante ans, presque tous les professeurs de philosophie de Paris enseignaient Gondillac ; et cependant la mémoire de la fameuse thèse de l’abbé de Prades était toute récente. Cette thèse, accusée de matérialisme et condamnée par la Sorbonne, n’empêcha pas les pro-
fesseurs de continuer leur enseignement : preuve qu'on le jugeait irrépréhensible.
Et, si nous remontons à des époques antérieures, croyez — vous trouver en Sorbonne, au Collège de France , une doctrine opposée à la doctrine qu'a professée Condillac? Croyez-vous que les idées innées eussent prévalu , et que l’on fût bien décidé pour une philosophie qui ne veut pas que toutes nos connaissances dérivent des sensations ?
Mais on sait que, pour sauver la philosophie d’Aristote des invasions du cartésianisme qui avait réussi dans le monde, et qui essayait de pénétrer dans quelques écoles , l’université de Paris sollicila du Parlement un arrêt pour proscrire tout ce qui tendait à renverser l’'axiome : rien n’est dans l'entendement qui n'ait êté auparavant dans les sens.
Il y a plus : Descartes mourut en 1650. Apprenez ce qu’on enseignait à Paris, soixante-six ans après, en 4716.' Voici, Messieurs, un ouvrage composé par Michel Morus, professeur de philosophie latine et grecque au Collége de France. Il est précédé d’une lettre à l'abbé de Pardaillan, chanoine de Notre-Dame, et d’une préface adressée au doyen ct à tous ses collègues. L'ouvrage, intitulé : Vera sciendi melhodus, est écrit en forme de dialogue, et l’on trouve à la dixième page la question suivante :
Demande. « Que pensez-vous des idées innées, et en particulier de celle de Dieu et de celle de la vérité! ? »
41. Quid ergù censes de innatis nobis idets, Dei præserfim et veri? I. 47
Réponse. « Aucune idée n’est innée ; l'âme, au moment de son union avec le corps, est une vraie table rase ; et ceux qui ont imaginé ces idées innées ignorent complétement ce que c’est que le sens, ce que c’est que l'âme, et ce que c’est que les idées ?. »
Ce Morus, homme d'esprit d'ailleurs, est si courroucé contre Descartes et contre ses disciples, que, dans la préface (qu'il n'aurait pas adressée à ses collègues, s'ils n'avaicnt partagé ses sentimen;), il dit, en parlant des innovations produites par la nouvelle philosophie : «a Qu'il fallait faire justice de tous ces novateurs, non pas avec des argumens, mais avec des verges *.
Je crois, en vérité, que le cartésianisme n'a jamais pénétré dans les écoles de Paris. Jusqu'à la régence, on continue d'enseigner Aristole; un peu plus tard, on enseigne Locke et bientôt après Condillac. Les jésuites, vous l’imaginez bien, n'avaient garde de professer une philosophie qui avait été adoptée par Port-Royal. À quelle époque donc a-t-on enseigné Descartes ?
Voulons-nous bien faire? Ne soyons ni à Descartes, ni à Locke, ni à Malebranche, ni à Leibnitz : soyons à la vérité, si nous pouvons; et si nous ne sommes pas assez “heureux pour la trouver de nous-mêmes, aidons-nous de tous ceux qui l'ont cherchée avant nous.
“Étudions Descartes, et apprenons de lui à douter plus qu'il ne l’a fait. Ce grand homme, on doit le dire,
1. Nullæ sunt; et vera tabula rasa est mens nosira, Cum prinüim infunditur ; eæqne ideæ innaiæ ab tis fictæ sunt qui nullam om- ninô, nec sensils, nec mentis, nec ideæ, notionem habuerunt.
2. Ed usqué processit effrœnis illa fingendi licentia, verberibus certè potits quà1 verbis castigandq.
DIXIÈME LEÇON 495 a régénéré, en quelque manière, l'esprit humain, lorsqu'il l’a averti de la nécessité de revenir sur tous les jugemens portés dès l'enfance ; lorsqu'il lui a ordonné de résister aux mouvemens irréfléchis de l'habitude et aux illusions des sens ; lorsqu'il nous a appris à soumettre les préjugés à Ja raison, à nous méfier de la raison ellemême, et surtout lorsqu'il a mis ses conseils en pratique dans la première partie de sa Méthode, et dans plusieurs endroits de ses Wéditations. Mais quand il en vient à l'explication du monde physique, il semble oublier toute sa sagesse. Lui qui doutait de tout, il n'y a qu'un moment, ne doute plus de rien : il sait comment se forment les minéraux, les végétaux, les animaux : il connaît la nature de l'air, de l'eau, du feu ; il explique la foudre, l’aimant, et une infinité de choses que la physique et la chimie, qui depuis ont fait tant de progrès, n’ont pas encore expliquées, et beaucoup, d'autres que prubablement elles n’expliqueront jamais. Enfin il écrit cette étrange phrase, vers la fin de ses Principes : « Il n’y a aucun phénomène en la nature dont l'explication ait été omise en ce Traité. » Lisez Malebranche : aimez sa manière d'écrire ; admirez la sagacité avec laquelle il démêle les erreurs des . sens, de l’imagination, de l'esprit et du cœur; mais quand il se perdra dans sa vision en Dieu, vous serez libres de l’abandonner ; et cependant, gardez-vous de croire qu'il soit réfuté par ce vers si connu :
« Lui qui voit tout en Dieu , n’y voit pas qu’il est fou. »
Lisez Leibnitz ; et quelque jugement que vous portiez
sur les monades, vous vous sentirez obligés de convenir que ee système est fort ingénieux.
Étudiez Locke : prenez de lui l'habitude de vous rendre compte de vos idées, de ne pas vous laisser éblouir par des métaphores et tromper par des équivoques de langage; mais effacez les lignes où il dit que la toute puissance divine pourrait accorder la pensée à la matière, comme si la toute puissance pouvait changer la nature des choses. °
Étudiez Condillac ; et si quelques-unes de ses propn-
sitions vous semblent ou paradoxales ou mal appuycées, :
faites, si j'ose le dire, eomme j'ai fait moi-même. Je l'adopte, quand je trouve qu'il énonce des vérités utiles ; je l'abandoune, quand il me parait s'écarter de la bonne méthode, qu’il apprend à connaître mieux que personne.
* Après tout, un cours de philosophie doit mettre les jeunes gens qui l’auront suivi avec quelque fruit en état de profiler des livres mêmes qui laisseraient craindre quelque danger entre les mains de ceux dont l'esprit n’est accoutumé qu'à des lectures purement littéraires: Le discernement, que donne une étude bien faite de la métaphysique et de la logique, empêche de confondre les principes vrais avec les principes faux, les consé-
quences rigoureuses avec les conséquences mal déduites.
Heureusement, presque tous les ouvrages de philosophie que nous devons aux hommes supérieurs, contiennent des idées à la fois saines et justes. Les ouvrages qu'on appelle dangereux sont, d'ordinaire, la production d’esprits médiocres : ils sont sans attrait pour la curiosité, autant que pour la raison ct le goût.
Définition de la métaphysique.
Voici encore une leçon qui m'est commandée par des questions que l’on m'adresse; et je ne dois pas craindre que mon cours de philosophie en soit plus mal ordonné. Comme vos questions se rapportent toujours à ce qui vient d’être dit, il faut bien que, mes réponses, si elles ont quelque justesse, soient en harmonie ave ce que j'ai enseigné précédemment. Ainsi tout écart m'est défendu , et c’est à vous que je le dois.
La question à laquelle on veut que je réponde aujourd’hui paraît cependant faire exception. Elle ne tient pas à la dernière leçon, plus qu’à une autre: elle tient à toutes également ; elle sort de toutes les idées que nous avons soumises à la discussion, et même de toutes celles que nous pourrons y soumettre. On demande si nous faisons de la métaphysique ; on demande ce que c’est que la métaphysique.
Pour définir la métaphysique, je n’aurais besoin que de deux mots : les définitions n'en veulent pas davantage; il ne leur faut en effet qu’un genre et une difference. Toutefois, ces deux mots pouvant n’être pas bien compris, seraient ici de trop, malgré le laconisme de ma réponse. Je délinirai la métaphysique, mais seulement lorsque la définition aura été préparée.
Faisons-nous de la métaphysique ?
le cherche à m'expliquer le motif d’une question pareille. Comme, dans bien des têtes, les mots méta-" physique, obscurité, diffculté, se trouvent confondus, il se pourrait que, si j'ai quelquefois eu le bonheur de m'exprimer ayec clarté, on ait cru entendre autre chose que de la métaphysique : je serais heureux de vous avoir causé une telle surprise. Métaphysique, analyse, facilité, lumière, sont des mots qu'il faut prendre l'habitude d'associer. Lorsque vous me verrez engagé dans une discussion obscure, fatigante, dites sans balancer : Voilà de la mauvaise métaphysique. ” Dites mieux : Ce n’est pas là de la métaphysique.
Mais qu'est-ce donc que la métaphysique ?
Bientôt on demandera qu'est-ce que la logique ? Qu'est-ce que la morale ? Qu'est-ce que la philosophie ? Ailleurs on demande : Qu'est-ce que l'éloquence? Qu'estce que la poésie ? Qu'est-ce qu'une idylle? En quoi son essence diffère-t-elle de l'essence d'une églogue ? Le Télémaque est-il un poème, est-il un roman ?
Ce sont là des questions telles qu'on en fait tous les
jours, telles qu’en proposent souvent les sociétés littéraires.
Le büt principal de cette leçon est moins de vous dire ce que c'est que la métaphysique, d’en déterminer l'idée, que de vous prémunir contre cette habitude universelle de questionner, contre cette impatience de voir défini ce qu'il n’est pas encore temps de définir.
Ecoutons d'abord les définitions qu'on donne dans le monde, je parle du monde où nous vivons, du monde des académies.
. J'aperçois un groupe d’étudians qui disputent, avec
tout le feu de leur âge, sur la nature, sur l'essence de
la métaphysique : autant de têtes, autant de délinitions. Voici quelques-unes de ces définitions :
La métaphysique est la science des esprits.
La métaphysique est la science de ce qu’il y a de plus général dans tous les êtres. Elle traite des corps, comme des esprits ; elle s'occupe de la nature des sub-— stances, des modes, des accidens. Toute science a sa métaphysique ; tout est du ressort de la métaphysique.
La métaphysique est la science des sciences.
La métaphysique est la science des causes premières, la science de la raison des choses.
__ La métaphysique, c’est l'ontologie, ou la science de l'être.
La métaphysique embrasse l'ontologie, la psycho— logie, la théodicée et même la cosmologie.
La métaphysique est la science du possible, en tant que possible.
La métaphysique est la science de l'absolu, de l'inconditionnel, etc.
On croira sans peine que nos définisseurs ne sont pas près d’être d'accord. Laissons-les disputer à leur aise, et passons d’un autre côté.
Ici, ce sont des hommes graves, qui sont divisés sur l'essence de la philosophie.
La philosophie, dit le premier, est l'amour de la sagesse : autrefois même, c'était la sagesse; mais on sentit promptement qu'il n’est pas aussi facile de posséder la sagesse que de l'aimer : on se borna donc à
cetie définition. Je la trouve assez belle, et je l’adopte.
La philosophie, dit un second, est bien autre chose que l’amour de la sagesse. L'amour est un pur sentiment, uñe simple affection; et la philosophie ne s'adresse pas seulement au cœur, elle parle à l'intelligence, à la raison. La philosophie, comme l'a trèsbien dit un ancien, est la science des choses divines et humaines. ° |
Eh! qui pourra se croire philosophe, s’écrie un troisième, si, pour mériter ce nom, il faut embrasser dans ses connaissances et la terre el les cieux? Voici ma définition : La philosophie est une science qui nous montre les effets dans leurs caüses, et les causes dans leurs effets. j'ignore si elle est d’un ancien ou d’un . moderne, mais je la préfère à loute autre.
Assistons à un nouveau débat. 11 s’agit de la logique.
L'un veut que la logique soit l’art de raisonner. Mauvaise, très-mauvaise définition, dit son voisin ; la logique ne se borne pas au raisonnement : elle com— prend dans ses règles les idées, le jugement, la réflexion , l'imagination, la méthode, enfin tout ce qu’on appelle opérations de l'esprit. La logique est l’art de penser, voilà sa véritable définition.
Est-il permis, reprend un autre, de dégrader à ce point la logique et les logiciens? Ignorez-yous que le logicien pose des axiomes, d’après lesquels il fait ses démonstrations dont il tire des corollaires ? Cette marche est celle du savant. La logique n’est donc pas l’art de raisonner, elle n'est pas l’art de penser, elle n’est pas un art; elle-est une véritable science.
ÔNZIÈME LEÇON. : 201
Plus loin on argumente pour et contre la liberté. C’est le pouvoir de faire ce qu'on veut ; c’est le pouvoir de choisir entre deux contradictoires ; c’est le pouvoir de choisir entre deux contraires; c’est la spontanéité : c’est l’activité; c’est la volonté; c’est l’exemption de toute crainte; c’est un état d’indifférence parfaite, etc.
Voñà, messieurs, une image et une faible image de ce qu'on voit tous les jours, de ce qu'on a vu dans tous les temps, et de ce que, j'en ai bien peur, on verra après nous.
Vous avez entendu les réponses des autres ; j’essaierai tout à l'heure de donner la mienne. Veuillez ne pas vous impatienter, si je la fais précéder de quelques réflexions, qui ne s’appliqueront pas seulement à la définition de la métaphysique, mais que vous pourrez appliquer au plus grand nombre des définitions,
Qu'est-ce que la métaphysique ?
Celui qui me fait cette question étant censé ignorer ce que c’est que la métaphysique, ce mot n’est pour lui qu'un mot sans idée, sans objet ; et l'on me demande quelle est l’idée, quel est l’objet, quelle est la chose enfin qui, dans lesprit ou hors de l'esprit, correspond à ce mot métaphysique ?
Si vous demandiez ce que C’est qu’un être dont les qualités tombent sous les sens, je pourrais vous répondre : je pourrais vous dire, par exemple, ce que c'est qu'un édifice, un arbre, un fruit, que vous ne connaîtriez pas et que je connaitrais ; je pourrais vous dire ce que c’est qu’une machine, un instrument de musique, vous décrire leur forme, etc.
Si mème vous me demandiez ce que c’est que l’âme ou quelqu'une de ses facullés, ce que c’est que Dieu ou quelqu'un de ses attributs, je pourrais faire une réponse ; car enfin je comprendrais la question. |
Je la comprendrais encore si vous me demandiez ce que c'est que la métaphysique de Platon, ou d’Aris— ote, ou de Descartes, ou de Locke.
Toutes les fois qu'a un mot dont vous demanderez l'explication, correspondra une idée, ou un objet quel qu'il soit, on pourra ne pas rester muct ; mais qu'y a t-il sous le mot métaphysique ?
Si nous étions convenus d’imposer ce nom à quelque objet, à quelque idée ou à quelque réunion d'idées, il suffirait, pour donner une réponse, de rappeler cet objet, ces idées : nous n’avons pas fait cette convention ; une réponse n’est pas possible encore.
Métaphysique, au moment où nous commençons la discussion, n’est absolument qu’un mot, et ne peut être qu’un mot : dès-lors, la question que vous me faites se résout nécessairement en une des trois suivantes : Qu'est-ce qu'on entend par ce mot ? ou, qu’estce qu’on doit entendre? ou, qu'est-ce que vous entendez ?
Qu'est-ce qu’on entend? Vous venez de le voir; et vous devez être persuadés qu’il est peu de mots, dans la langue de la philosophie, sur lesquels on soit moins d’accord. La question est donc insoluble, si vous ne voulez qu’une seule définition *.