‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 52 sur 93 · Part. 1, leç. xu · texte numérisé non relu

Part. 1, leç. xu

Mais, que doit-on entendre? Je réponds qu’il n’y a aucune autorité qui Pait décidé : il n’y en a aucune qui ait cru mème ètre en droit de le faire. On ne peut donc pas dire qu’on doive entendre par métaphysique telle ou telle chose. Ainsi cette seconde question est mise à l'écart,

Reste la troisième : vous me demandez ce que j’en-— tends par métaphysique; et vous désirez, je pense, connaître les motifs qui m'ont porté à mettre sous ce mot telle idée au lieu de telle autre. Ce n’est point, en effet, par caprice que j’ai dû me déterminer. Il faudrait, quand vous aurez appris quelle idée j’attache à ce mot, que vous y trouvassiez ce que vous avez aperçu de commun et de plus général dans les définilions, d’ailleurs si diverses, que vous avez entendues, et, autant qu'il se pourrait, l'acception que lui ont donnée les hommes de génie qui ont écrit sur la métaphysique ; car, enfin, il ne doit y avoir sous les mots que ce que les meilleurs esprits se sont accordés à y mettre. |

Je puis répondre à cette troisième question, et vous enseigner, en même temps, le moyen de sortir d’un labyrinthe de mots, dans lequel il est difficile de ne pas s'égarer.

Le moyen que je vais indiquer est très-simple; il consiste à saisir la différence qui se trouve entre une proposition qui définit et une proposition qui ne définit pas.

Une proposition, ou un jugement, se forme par le rapprochement et la liaison de deux termes. Dieu est bon : voilà une proposition. Le sucre est doux : voilà

une proposition. Un triangle est une surface terminée par trois lignes : voilà encore une proposition.

On voit que toute proposition est composée de deux termes ou membres, plus du signe de leur liaison ; et il faut savoir que le premier terme, Dieu, dans l'exemple Dieu est bon, s’appelle le sujet ; que le second terme, .- bon, s'appelle Pattribut, et que le signe de leur liaison, est, s’appelle le verbe. |

Or, l’attribut d’une proposition peut avoir avec le sujet deux rapports différens Dans l’exemple le sucre est doux, l’idée de l’attribut n’est pas la même que celle du sujet : l’idée de sucre comprend plusieurs idées partielles, la forme, la pesanteur, la couleur, le goût, etc.; au lieu que l’idée de doux est une idée simple, une idée unique. Mais, dans l’exemple un triangle est une surface terminée par trois lignes, l’idée de l’attribut, surface terminée par trois lignes, est la même que celle du sujet, triangle.

Lorsque, dans une proposition, l’idée de lattribut est la même que celle du sujet, alors la proposition peut bien n’être pas encore une défnition, comme dans érois est la moilié de six: car ce n’est pas la moilié de six qui est la définition de trois, c’est deux ctun; mais il faut, si l’on veut avoir une définition, que l’idée de l’attribut soit la même que celle du sujet, cl il faut en même temps que le sujet soit le nom de lattribut : trois est le nom de deux et un.

11 y a donc une différence très-remarquable entre une simple proposition et une proposition qui définit. Dans Ja première, «le sucre est doux», on a deux

idées distinctes : l’idée de sucre et celle de doux. Dans la seconde, « un triangle est une surface terminée par trois lignes », on n’a pas deux idées ; on n’en a qu'une écule, qui est exprimée, dans le sujet, par un seul mot, et, dans l’attribut, par un assemblage de mots; le sujet est le nom de Pattribut, ou de la chose signiliée par l’attribut; le mot triangle, sujet de la délinition, est le nom d’une surface terminée par trois lignes.

Si l’on perd de vue que, dans la proposition qui définit, il n’y a qu’une seule idée exprimée de deux manières différentes; si l’on suppose une première idée sous le sujet, et une seconde idée, distincte de la première, sous l’attribut, on tombera nécessairement dans des disputes interminables. Citons un exemple célèbre; les premières lignes de l'Exprit des Lois vont nous le fournir :

« Les lois, dans la siguification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » On a fait et l’on fait encore deux critiques bien différentes de cette proposition,

Les uns disent avec Bonnet : Les lois ne sont pas des rapports, elles sont le résultat des rapports: ct l'on cherche à”prouver que Montesquieu s’est mépris sur la nature des lois. D’autres veulent que les lois ne soient ni des rapports ni le résultat des rapports ; elles sont, disent-ils, les causes des rapports, les rapports n’exi— stant qu'en vertu des lois.

Ces critiques, et toutes les critiques semblables, portent à faux : et l’oubli seul des premieres règles de

la logique a permis de les faire; car, enfin, Montesquieu pouvait répondre :

J'ai commencé mon ouvrage par une définition ; « Les teis sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses », est une proposition qui signifie qu'aux rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, je donne le nom de lois. Accusezmoi, si vous voulez, de ne pas bien parler ma langue ; mais Le dites pas que les lois ne sont pas des rapports, etc. : car, c'est dire que l’idée du sujet de ma définition est différente de l’idée de l’attribut ; c’est supposer qu'il peut y avoir deux idées dans une définition ; c’est ignorer ce que c'est qu’une délinition, et en quoi elle diffère d’une simple proposition.

On pouvait faire une critique mieux fondée, on pouvait dire à Montesquieu : Votre définition est inattaquable, sans doute, comme le sont toutes les définitions ; car chacun est le maître d'appeler les choses du nom qu'il lui plaît. Mais en vous réservant un droit qui ne peut être refusé à personne, et que vous avez plus que tout autre, vous devez au moins faire connaître les choses que vous nommez. Or, vous donnez le nom de lois aux rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. Avons-nous une idée bien claire de tout ce qu’il y a sous ces mots? Vous faites une appellation pour désigner ce que nous ne connaissons pas : autant vaudrait presque donner un nom à un assemblage de cinq ou six mots d’une langue inconnue, L'homme de génie est soumis à une obligation commune à {ous ceux qui parlent ou qui écrivent pour

être compris, celle de nous conduire de ce que nous savons à ce que nous ignorons; et vous nous menez ici à une inconnue, qui est la loi, par quatre ou cinq inconnues, rapports, nécessité, dérivation, nature, chose.

Cette critique est plus juste que toutes celles qu’en a faites à Montesquieu : elle est même la seule qu'on puisse lui faire, si, en effet, la première phrase de l'Esprit des Lois est une débGnition; or elle est une définition : qu’on y pense un moment, on n'en doutera pas.

Après ces éclaircissemens, voyons s’il nous sera possible de définir Ja métaphysique.

Vous savez ce que c'est que l'analyse; vous savez à quelles conditions on peut se flatter d'obtenir des connaissances exactes. L'opération à laquelle nous avons donné le nom d'analyse comprend trois opérations correspondantes aux trois facultés de l’entendement : 1° Il faut que nous ayons des idées précises de toutes les parties, ou de toutes les qualités, ou de tous les points de vue d’un objet; et ces idées, on les acquiert par l'observation, par l’expérience, par l’attention; 2° Il ne suffit pas de connaître les choses dans un état d'isolement : il faut avoir aperçu les rapports qui les font dépendre les unes des autres; et c'est la comparaison qui nous donne ces rapports; 5° Enfin, tout doit se ratilacher à une idée fondamentale, à un principe; et c'est le raisonnement qui nous conduit à ce principe, et qui s'y arrête.

Vous savez tout cela : nous l’avons dit tant de fois,

vous en avez tant vu d'exemples, qu'il ne reste pas la moindre incertitude; mais un chose à laquelle il est possible que vous n'ayez jamais réfléchi, quoique vous l'ayez souvent pratiquée, c'est qu'une seule et même idée peut quelquefois être exprimée d’un nombre indéfini de manières, de dix, de vingt, de mille.

De combien de manières, toutes au fond la même, ne pourrait-on pas définir l'analyse! Certainement il me serait facile de vous présenter l'idée de ”l'ana lyse sous une douzaine de formes ou d'expressions diverses ; et, si je trouvais une forme nouvelle, j'aurais acquis un nouveau degré d'instruction, parce que j'aurais aperçu mon objet sous un nouveau point de vue.

Essayons quel:u?s unes de ces manières différentes de dire une mème chose, |

4° L'analyse est une opération qui se compose de trois opérations ; par la première, on étudie avec soin toutes les qualités d’un objet; par la seconde, on s’attache à découvrir les rapports qui lient ces qualités; par la troisième, on est conduit au principe d'où tout dérive ; ou, pour abréger , l'analyse décompose, lie et unit; entendant par le mot unir, rendre un : le principe, en effet, ramène tout à l'unité.

2° L'analyse consiste à observer successivement et avec ordre; car, observer successivement et avec ordre, c'est étudier les qualités les unes après les autres, et les.lier, ou les ordonner. L'ordre est parfait, si la liaison remonte jusqu'au principe,

Ainsi donc, en disant : analyser, c'est observer successivement et avec ordre, je répète avec d’autres

termes ce que d’abord j'avais dit, en faisant l’'énumération des trois opérations partielles dont la réunion forme l'opération complète de l'analyse.

Et même je puis dire plus brièvement : analyser, c’est observer avec ordre ; et supprimer le mot successivement comme inutile : car on n’observe pas, ou du moins on ne peut que mal observer plusieurs choses à la fois. |

Voilà donc deux manières de présenter l’idée que nous nous faisons de l’analyse :

4° Analyser, c’est décomposer, lier et unir ;

2° Analyser, c'est observer avec ordre.

Essayons d’autres manières.

L'analyse, d’un nombre plus ou moins considérable de parties bien connues et bien liées, remonte à leur principe, à leur origine.

L'analyse, nous fait observer et connaître les idées, séparément, dans leur liaison et dans leur principe.

L'analyse, nous fait observer les idées dans leur principe, dans la manière dont elles dérivent de ce principe, et successivement les unes des autres.

L'analyse, nous fait observer les idées dans leur origine et dans leur génération.

L'analyse, nous fait observer l'origine et la généra— tion des idées.

Ici, la vraie définition de la métaphysique est bien près de nous.

Puisque l'analyse fait observer l'origine et la génération des idées, elle donne ou elle entretient une double habitude, celle de remonter à l'origine des

idées et celle de redescendre de cette origine aux idées qui en dérivent.

Or, l'habitude de remonter à l'origine des idées, aux principes, est une habitude métaphysique, et celle qui nous porte à observer la dérivation, la filiation, la déduction des idées, est une habitude logique.

Qu'est-ce donc, enfin, que la métaphysique? c’est : l’analyse lorsqu'elle remonte à l’origine des idées.

Qu'est-ce que la logique? c’est l’analysé lorsqu’elle a pour ohjet la déduction des idées.

La métaphysique est la science des principes; la logique, la science des conséquences.

Voilà deux définitions pour une qu’on m'avait demandée ; elles sont claires, fondées sur la nature de l'esprit et sur la manière dont il opère. On ne leur fera pas le reproche d’être arbitraires, comme on a le droit de le faire à la plupart des définitions; et on les trou— vera conformes à ce que nous enseignent les plus grands philosophes. |

La métaphysique, dit Bacon, n’est pas cette subtilité pointilleuse qui s’évanouit dans ces dissections à l’in— fini : c’est la science des principes.

La métaphysique, telle que Descartes la conçoit, renferme les principes de la connaissance : toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique.

Malebranche ne s’en formait pas une autre idée. « Par la métaphysique, dit-il, je n’entends pas ces considéraliôns abstraites de quelques propriétés imaginaires, dont le principal usage est de fournir à ceux qui veulent

disputer de quoi disputer sans fin. J’entends par cette science les vérités qui peuvent servir de principe aux sciences particulières. »

Mais, direz-vous peut-être, si la métaphysique n’est que la science des principes, des idées premières, on ne sait donc pas grand'chose quand on ne sait que la métaphysique ?

Voici ma réponse :

Pour des êtres doués de raison, il n’y a de savoir proprement dit, que celui qui leur vient de la métaphysique, soit que la métaphysique le donne d’ellemème, soit qu'il faille le lui demander ; car il y a deux métaphysiques, de même qu’il y a deux logiques : la métaphysique naturelle et la métaphysique artificielle ; l’une innée, si on peut le dire ; l’autre, acquise par la réflexion.

Tout ce que l’homme connait, tout ce qu’il peut connaître, se trouve dans quelques notions primitives et dans les conséquences innombrables qui découlent de ces notions. Les conséquences, même les plus justes en elles-mêmes , que nous ne verrions pas évidemment sortir de principes évidens, ne sauraient être considérées par nous comme de vraies connaissances, car la vérité des conséquences n’est que d'emprunt; les principes, seuls, brillent d’une lumière qui leur est propre.

La métaphysique mérite donc qu’on lui donne quelques momens; elle mérite qu’on lui donne toute la vie, si toute la vie on veut perfectionner sa raison. C'est savoir quelque chose, n’en doutez pas, c’est savoir beaucoup que de s’en être occupé avec fruit.

Métaphysique, origine des connaissances, principes des sciences, commencement dessciences , élémens des sciences : toutes expressions à peu près synonymes, qui nous avertissent de la nécessité de bien commencer, de bien faire nos premières idées, idées sans lesquelles rien ne peut être bien connu, rien ne peut être certain.

Les élémens des sciences ! voilà notre premier besoin. Voilà ce que trop rarement nous ont donné les hommes de génie qui avaient le mieux observé leur esprit: et voilà pourtant ce que prétendent nous donner tous les jours des hommes qui font gloire d’ignorer ou même de mépriser la métaphysique. S'ils connaissaient la valeur des mots que leur bouche prononce, s'ils eomprenaient la langue qu’ils parlent, ils seraient plus réservés dans l’emploi du mot élémens ; ils s’abstiendraient, par modestie, de le placer à la tête de leurs ouvrages. Mais quoi! c’est par modestie qu’ils se disent auteurs élémentaires.

rene content + me ner nge ec ne cn ee Re ee Ge ee OR et ee et es

Des définitions par le genre et par la différence.

La question qu'on m'avait adressée : Qu'est-ce que la métaphysique? m’a obligé de parler des définitions ; mais je n’en ai dit que ce qui était indispensable pour faire comprendre ma réponse. On désire que j'ajoute de nouvelles réflexions, que j’entre dans. quelques détails, On entrevoit qu'un bon traité sur les définitions préviendrait la plupart de ces vaines disputes, dont je vous ai rendus comme témoins à la dernière séance. On voit que l’indétermination des mots, qui déjà suppose l’indétermination des idées, une peut nous conduire qu’à des idées toujours plus mal déter— minées, jusqu’à ce qu’enfin, ne sachant plus ni ce que les autres ont pensé, ni ce que nous pensons nous— mêmes, nous tombions, ou dans un funeste découragement, ou dans le mépris de’ ce qui se refuse à nos recherches ; également injustes, et envers nous-mêmes, et envers la philosophie. |

Dans l'étude des sciences physiques, où la réalité. matérielle de l’objet nous force à nous appuyer continuellement sur les choses, l'esprit, en opérant sur les mots et sur les idées, opère en quelque manière sur les choses elles-mêmes. Dans les sciences métaphysiques, au contraire, où lPobjet ne tombe pas sous les

sens, cet objet nous échappe facilement, et nous som-— mes exposés à opérer sur des idées sans modèle. Alors nous n’avons plus, à proprement parler, des idées : il ne nous resie que des signes; ou, pour mieux dire, nous n'avons ni idées, ni signes, puisque les mots ne portant plus rien à l'esprit, ont cessé d’être des signes ; el, comme dans nos raisonnemens nous ne pouvons aller que des idées aux mots ou des-mots aux idées, il se trouve que, manquant d’idées, ou nous n’allons pas, ou, si nous allons, nous sommes aussitôt arrêtés ; à moins qu’il ne nous suffise d’aller des mots aux mots, comme il n'arrive que trop souvent.

Si nous avions la sagesse de n’admettre les mots dans notre mémoire qu'après nous être assurés des idées qu’ils sont destinés à réveiller, le souvenir et l’emploi des mots seraient le souvenir et l’emploi des idées ellesmêmes : la lumière ne nous abandonnerait jamais, et l'évidence marcherail nécessairement avec le discours. Mais, si nous avons contracté la malheureuse et presque incorrigible habitude d'aller des mots aux idées ; si nous nous flattons de trouver la vérité, en appuyant nos raisonnemens sur des principes, des définitions, des propositions générales, des axiomes, que nous n’ayons pas vérifiés avec soin, et qui peuvent être, ou obscurs, ou équivoques, ou entièrement faux ; nous ne pouvons, en partant ainsi des ténèbres, que nous enfoncer dans des ténèbres toujours plus épaisses. Cette confiance aveugle en des mots qui nous trompent, et qui ne peuvent nous mener qu’à d'autres mots qui nous {romperont également, est d'ns tous les es-

prits : elle est universelle ; el comment ne le serait-elle pas lorsque tous, ayant appris à parler avant de savoir penser , presque tous connaissant la plupart des termes des sciences avant d'en avoir les idées, c’est nous faire violence que d’intervertir une habitude qui est devenue une seconde nature ?

Une grande surveillance nous est donc nécessaire pour ne pas céder à ce penchant qui nous entraîne avec autant de force que de facilité. Lorsqu'il se présentera un mot d’une valeur suspecte, gardons-nous de le laisser entrer dans nos discours : il rendrait tout suspect. L'esprit, mal éclairé par une lumière douteuse, n’aurait jamais le sentiment de l’évidence, et la vérité, perdant le caractère qui la distingue de l'erreur, il nous deviendrait comme impossible de la reconnaitre.

Je suis loin toutefois de partager l’opinion, trop généralement répandue, que les questions de métaphysique se refusent à la clarté des questions de physique ou de méthématiques. J'aurais quelque intérêt, sans doute, à vous entretenir dans une pareille opinion : elle me servirait d’excuse, et pour Île passé, et pour l'avenir ; mais tous les prétextes que je pourrais alléguer ne seraient que de vains prétextes ; et je dois faire l’aveu que, s’il m'arrive de laisser paraître de Phésitation , ou de l’embarras, ce sera toujours ma faute, et jamais celle des matières, que je traiterai.

Tous les sujets ne sont pas également accessibles, j’en

conviens : tous ne se laissent pas manier avec la même facilité ; mais tous peuvent être traités avec une clarté égale, tous, sans aucune exception; car tous les raison-

nemens, quel que soit leur objet, s'appuient sur des jugemens, comme tous les jugemeps s'appuient sur des idées. Si donc nos idées sont bien claires, pourquoi leur clarté ne se communiquerait-elle pas à nos juge— mens, à nos raisonnemens, à nos discours ?

Mais les idées qui sont l’objet de nos pensées et de nos raisonnemens n’ont pas toujours, me direz-vous, cette clarté qui serait si désirable. Alors, comment faire ?

Alors, il faut s'abstenir de juger, de raisonner et de former de vains systèmes. Attendez que vos idées soient müries par le temps et par la méditation ; attendez qu’elles soient une représentation fidèle des choses, et des rapports qui sont entre les choses : les jugemens, les raisonnemens, se feront d'eux-mêmes, et ils seront également sûrs et faciles. Que si, après toute l'applica— {ion que vous pouvez donner, les idées se refusent obstinément à se montrer à votre esprit; ou, ce qui revient presque au même, si vous n’avez que des idées obseures el confuses, ne cherchez pas à nous égarer après vous être égaré vous-même.

Le raisonnement sera clair, toutes les fois qu’il n'ira pas au-delà des idées. Son obscurité vient donc toujours de nous. ,

S'il en est ainsi, vous avez le droit de vous plaindre de moi, lorsque vous ne m’entendez pas ; et je n’aurais le droit de me plaindre de vous, que si vous ne me donniez pas une attention suffisante : mais vous me l’accordez toujours, et vous voulez bien me dire souvent que vous m’avez entendu.

Cependant, je fais rarement des délinitions ; et sur-

-tout, je ne commence jamais par des définitions quand je cherche à vous transmettre des idées que vous pourriez ne pas avoir, On a tant abusé des définitions, il est si difficile, ou du moins si rare de ne pas en abuser, qu’il faut continuellement se tenir en garde contre les dangers auxquelles elles nous exposent; non que je veuille les blâmer toutes indistinctement, mais parce qu’on néglige les précautions qui pourraient les rendre utiles, parce qu’on ne sait pas choisir le moment de les présenter, parce qu’on les adopte sur parole et sans examen, parce qu’elles varient comme le caractère et la trempe d'esprit de ceux qui les font.

Avec des définitions arbitraires, telles que sont la plupart de celles qu’on rencontre, tout se prouve ; et, par conséquent, rien n’est prouvé.

Qu'importe qu’un philosophe, voulant arriver à ce résultat, l’homme n’est pas libre, commence par définir Pentendement, une faculté passive de recevoir les

“idées? qu’un autre, voulant prouver que nous n’avons aucune idée de Dieu, confonde les idées avec les ima— ges que nous nous formons des choses? qu’un autre, pour démontrer mathématiquement qu’il ne peut y avoir qu’une substance dans l'univers, définisse la substance , l’être qui existe par lui-même ?

Toutes ces définitions, et mille autres semblables ) peuvent bien nous apprendre quelles ont été les visions d’un mauvais métaphysicien; mais elles nous laissent dans une ignorance absolue de la nature des choses : et cependant, nous sommes tous les jours dupes de cet artifice grossier, qui consiste à mettre dans une défini-

tion ce qu’il s’agit de prouver, à l’y mettre gratuitement, sans la moindre connaissance de l’objet qu'on a la présomption de vouloir nous faire connaître : et nous avons la simplicité de regarder comme vrai, comme démontré, comme nécessaire, ce qui n’a d'autre appui que les rêves de l’imagination.

Ce n’est pas ainsi, j'ose le dire, que nous avons procédé lorsque nous voulions nous faire une idée des facultés de l'âme, et connaître la manière de les régler. Nous n'avons pas commencé par définir arbitrairement la méthode, l’entendement, la pensée. Nous ne sommes pas allés des mots, donnés d’avance, à des idées que nous n’avions pas encore; nous sommes allés des idées aux mots; et ces idées, n‘us les avons cherchées et trouvées dans ce que nous faisons quand nous acquérons des connaissances. Nous nous sommes interrogés sur les diverses manières dont opère l’esprit ; et lorsque, après avoir consulté, chacun, notre propre expérience, nous nous sommes accordés sur les mêmes faits, nous leur avons imposé des noms, avec l'attention de n’employer que des mots déjà connus. Alors, ces mots connus, mais jusque-là mal déterminés, ont pu être définis sans laisser de prise à l’arbitraire; car, pour les. définir, il a suffi de rappeler les faits auxquels nous les avions imposés.

L’arbitraire qui règne dans la plupart des définitions n’est pas le seul reproche qu’on doive leur faire.

Comme il y a dans notre esprit infiniment plus d’idées, ou de nuances d’idées, qu’il n’y a de mots dans la langue, et que cependant l’habile ‘écrivain trouve le

moyen de tout rendre, ce que la pensée a de plus délicat et ce qu’elle a de plus énergique, il faut bien que la signification des mots ne soit pas invariable; il faut bien qu’elle change d’une maniere plus ou moins sensible, afin de se prêter à tous les changemens de l’idée, afin de participer à toutes les modifications qu’elle peut recevoir.

Ce n’est qu’en passant d’acception en acception, qu’on parvient à saisir la valeur pleine et entière des mots d’une langue, surtout si cette langue est bien faite: car une des perfections des langues consiste à exprimer le plus grand nombre d'idées avec le plus petit nombre de mots. Ne croyez pas qu'il soit indispensable d’avoir autant de mots différens que nous avons d'idées différentes : le nombre en serait infini, et la mémoire la plus vaste ne pourrait suffire à un tel vocabulaire.

De même qu’en arithmétique, les chiffres ont une valeur constante et une valeur qui change suivant la place qu’ils occupent, de même les mots des langnes ordinaires ont souvent une valeur absolue et une valeur relative; une valeur qu'ils tiennent d’une convention primitive, et une valeur qu’ils reçoivent de leur combinaison avec d’autres mots qui les précèdent ou qui les suivent.

Un seul et même mot, pouvant donc remplir autant de fonctions diverses qu'il éprouve de modifications différentes par l'influence de ce qui l'entoure, prend nécessairement un grand nombre d’acceptions. Com ment les atteindre toutes par une seule définition ? Et fera-t-on autant de délinitions qu’il y a d’auteurs qui

ont employé ce mot? autant que, dans le même auteur, il offre de nuances, d’une page à l’autre ?

Mais je m'aperçois que je m’exprime comme si vous saviez ce que c’est qu'une définition, et je ne l'ai pas dit encore.

L'homme est un animal raisonnable.

Un globe est un corps rond

Une étoile est un astre qui brille de sa propre lu mière. —

Un Parisien est un Français natif de Paris.

Voilà autant de définitions.

Vous voyez que pour définir une idée on lui substitue deux autres idées. Pour définir l’homme, ou Pidée que je me fais de l’homme, je substitue les deux idées, animal et raisonnable. Pour définir le Parisien , je sub— stitue les deux idées, Français et natif de Paris.

L'idée d'animal a beaucoup plus d’étendue que celle d'homme : si je me contentais, sans rien ajouter, de dire que l’homme est un animal, je ne le ferais pas connaître : on pourrait le confondre avec un éléphant, avec un lion, etc. Afin que cette idée puisse servir à désigner l’homme, on doit lui ôter son excès d’étendue ; on doit restreindre cette étendue jusqu’à ce qu’elle devienne égale à celle d'homme : or, c’est ce qu'on fait en ajoutant à l’idée d’animal celle de raisonnable. Ainsi, l'homme n’est plus un animal quelconque : il est l’animal raisonnable.

L'idée d’animal étant une idée générale, ou générique, s'appelle genre; et l’idée de raisonnable, sépa— rant, différenciant de tous les autres animaux l'animal

qu’on veut désigner , s’appelle différence. Il faudra se souvenir de ces deux mots.

Souvenez-vous aussi que le genre, ou l’idée générale qu’on appelle de ce nom , ne doit pas ètre une idée trop générale, un genre trop éloigné, comme disent les logiciens ; il faut ordinairement employer le genre prochain. On définirait assez mal le globe en disant que c’est une chose ronde, une substance ronde, un être rond, ce qui est rond ; les idées d’être, de chose, de substance, de ce qui est, portent à l’esprit quelque chose de trop vague. Dites d’une manière plus précise : Un globe est un corps rond.

Pareillement on ne ferait pas connaître suffisamment l'âme humaine par la définition qu’en donne Condillac : L’âme est une substance qui sent, ou une substance capable de sensation, parce que la différence exprimée par les mots, qui sent ou capable de sensation, convient à l’âme des animaux comme à l’âme de l’homme.

C’est donc par le genre et par la différence, par le genre prochain et par la différence propre, qu’on obtient les définitions. Voilà ce que nous enseignent les logiciens ; et lorsqu'une définition est ainsi conçue, elle fait connaître la nature de la chose définie, disent-ils. C’est ce que nous allons examiner.

Et d’abord, quelle est cette chose. dont les définitions font connaitre la nature? Il ne faut pas se figurer que ce soit quelque être réel, existant hors de notre esprit ; car, hors de notre esprit, il n'existe que des individus, et ce ne sont pas les individus qu’on définit. La défini tion de l’homme n’est pas celle de Socrate ou de Cicé-

ron : c’est celle de l’homme en général; et elle doit faire connaître, non ce qui caractérise chaque individu en particulier, mais seulement ce qui caractérise l’es— pèce humaine. Ainsi, par la nature des choses que nous font connaître les définitions, il faut entendre, non pas la nature des individus ou les natures individuelles, mais les natures universelles, suivant le langage des anciens philosophes; et ces natures universelles sont Loujours des espèces.

Vous n’en douterez pas si vous prenez garde qu’à l’exception des propositions individuelles qui n’appartiennent pas aux sciences, le sujet de toute proposition est une espèce, par rapport à son attribut.

L'homme est un animal, ou une espèce d’animal.

L’aigle est un oiseau, ou une espèce d’oiseau.

L’or est un métal, ou une espèce de métal.

L'eau est une liqueur, ou une espèce de liqueur, etc.

Mais les simples propositions ne déterminent pas les espèces, au lieu que les définitions les déterminent. Quand on définit l’homme, un animal raisonnable, on ne dit pas seulement que l’homme est une espèce quelconque d'animal, on dit qu’il est cette espèce d'animal qui est l'espèce raisonnable; et la différence raisonnable, ajoutée au genre animal, forme l'espèce déter— minée, l’homme. L'animal raisonnable, c'est l’homme.

Lors donc qu’on prétend que les définitions expliquent la nature de la chose définie, on prétend, en effet, que la réunion du genre et de la différence fait connaître la nature de l’espèce: que Pattribut ‘ d’une

4. Dans les simples propositions, on a‘un sujet et un attribut, parce

définition fait connaître la nature du sujet; que le second membre explique la nature du premier,

À quoi je réponds que si le second membre d’une définition est connu avant le premier, ille fait connaître; que si l’attribut est connu avant le sujet, il explique la nature du sujet; que si le genre et la différence sont connus avant l'espèce , ils donnent l’idée de l'espèce.

Un ennéagone est une figure qui a neuf côtés : voilà une définition qui fait connaître la nature de l’ennéagone, parce que tout le monde à une idée très-claire d’une figure, et de neuf côtés.

L'homme est un animal raisonnable : cette définition est insuffisante, parce que le second membre, animal raisonnable, ne nous est pas assez connu. Nous ne savons pas assez parfaitement en quoi consiste l'animalité, ni assez parfaitement ce que c’est que la raison. La preuve en est que, d’un côté, nous sommes embarrassés pour dire si certaines productions de la nature sont des plantes ou des animaux; et que, de l’autre, nous ne le sommes guère moins pour décider si certaines actions des animaux n’annoncent pas quelque lueur de raison.

S’il plaisait à la Toute-Puissance divine de donner la raison à un ver de terre, ce ver de terre, qui dès-lors

que le second membre est toujours attribué au premier, qui, en conséquence, prend le nom de sujet : dans les définitions, au contraire, les

*deux membres étant identiques d’une identité totale, l'un ne saurait être attribué à l’autre : il n’y a donc ni sujet, ni attribut dans les définitions. L'analogie seule a pu amener un langage qu'il faut se garder de prendre à la lettre.

serait un animal raisonnable, serait-il donc un homme ?

Mais pourquoi chercher à définir ce qui n’a pas besoin d’être défini? Pascal se moque de ces philosophes qui attachent une grande importance à la définition de l’homme, comme si nous ne savions pas tous ce que c’est qu'un homme. De pareilles questions occupaient sérieusement les écoles de la Grèce, et pour définir l’homme, elles ont dit des choses si petites, si misérables, qu’on est presque honteux de les savoir. Vous avouerez que les historiens de la philosophie auraient pu nous transmettre quelque chose de plus intéressant que l’animal à deux pieds et sans plumes.

La définition du globe, celle du triangle, sont excellentes, parce que les idées de corps rond et de surface terminée par trois lignes sont dans tous les esprits.

Mais comment trouverez-vous les définitions suivantes? On a voulu faire connaître la nature du mouvement, la nature de l’idée, la nature de la réalité objective de l’idée, et on a dit.

« Le mouvement est l'acte d’un être en puissance, en tant qu’il est en puissance. »

« L'idée est la forme de chacune de nos pensées, par la perception immédiate de laqueile nous avons connaissance de ces mêmes pensées. »

« La réalité objective d’une idée est l’entité, ou l'être de la chose représentée, en tant que cette entité est dans l’idée. »

De qui sont de pareilles délinitions? Messieurs, la première est d’Aristote et les deux autres sont de Descartes. Malgré la déférence et le respect qu’on doit à de

tels noms, vous ne pensez donc pas qu’elles montrent bien clairement la nature de la chose définie : saviezvous, en effet, ce que c'est que l’acte d’un être en puissance, en tant qu’il est en puissance, avant de savoir ce que c’est que le mouvement ? Connaissez-vous mieux la nature d’une perception que vous ne connaissez la nature d’une idée? Et l’explication de la réalité objec— tive porte-t-elle une grande lumière à votre esprit?

Disons donc que si le genre et la différence ne sont pas connus avant l’espèce , les définitions ne sauraient faire connaître la nature des choses, qu’elles ne peuvent être qu’inutiles et abusives; les définitions du mouvement et de l’idée viennent de vous en fournir la preuve. J’aurais pu multiplier les exemples à l'infini; car les livres de logique, de métaphysique, de morale, de droit, de politique et de grammaire en sont pleins; aussi la plupart sont-ils inintelligibles.

Il nous sera facile maintenant de résoudre une question qui, au grand détriment des sciences, a trop divisé les esprits, et les divise trop encore : Les définitions sont-elles des principes? Est-ce par des définitions qu’il faut commencer l’exposition et l’étude des sciences ?

Si le second membre de la définition qu’on fait servir de principe est une notion commune, une chose que personne n’ignore, ou qui soit saisie à l'instant, on a le droit de commencer par des définitions; mais si le second membre ne peut être connu que par des explications subséquentes et quelquefois par le développement entier de la science, c’est se jouer du lecteur

que de lui présenter d’abord ce qu'il lui est impossible de comprendre.

Un traité de trigonométrie peut commencer par la définition du triangle, et il -commencera bien, parce que tout le monde a l’idée d’une surface terminée par trois lignes Cette définition montre l’objet qu’on se propose d'étudier ; et, pour faire l’étude d’un objet, la première condition est de le voir.

Mais si un métaphysicien débutait par ces mots : La métaphysique est la science du possible, en tant que possible: ou bien, c’est la science de l’absolu et de l’inconditionnel ; ou bien même, c’est la science de la raison des choses, que pourrait penser, je vous le

demande, un lecteur qui n’aurait pas l'habitude d’un tel langage? Et que devrait-il penser, s’il avait celle de parler pour se faire entendre ?

D’après ces définitions, le mérite de Locke et de Malebranche consisterait principalement dans leur habileté sur le possible en tant que possible; ou leurs ouvrages seraient riches. en découvertes fécondes sur l'absolu et l’inconditionnel ; et le métaphysicien Robinet connaîtrait la raison des choses mieux que Newton et Lavoisier, qui n'étaient pas des métaphysiciens!

Pour acquérir la connaissance d’un objet, quel qu'il soit, il faut l’analyser; et, pour l’analyser, il faut commencer par le voir : il faut le voir des yeux du corps, ou des yeux de l'esprit.

Si l’objet tombe sous les sens, on n’a pas besoin de le définir; on n’a besoin que de le regarder, de le bien examiner. S’il ne tombe pas sous les sens, alors on

peut le montrer à l'esprit par une définition, mais par une définition dont le second membre soit parfaitement connu; sans quoi, la définition ne montrerait pas l’objet.

Les définitions sont des principes ! Voulez-vous dire que, pour étudier une chose, il faut commencer par la voir, et la voir telle qu’elle est? la règle est juste ; mais elle ne l’est qu’autant qu’on a de bonnes définitions, des délinitions où toutes les idées comprises dans le second membre sont des idées bien claires, des idées bien connues. 11 ne suffirait pas que les définitions fussent très-exactes pour servir de principes : elles pourraient être parfaites et n'être pas à la portée de ceux qui commencent l’étude d’une science : elles ne montreraient donc pas leur objet, et elles deviendraient inutiles ; mais ce serait leur moindre défaut : en accoutumant l’esprit à se contenter de mots qui ne seraient pour lui que des mots, elles le rendraient bientôt incapable de toute instruction réelle. De l’étude des mots, on ne verra sortir que des mots. C’est aux idées qu’il faut demander la connaissance des choses ; car la vérité des choses et la lumière de l’évidence ne peuvent se trouver que dans les idées.

Les définitions, pour mériter le nom de principe, c’est-à-dire pour avoir le droit d’être placées à l’entrée des sciences, doivent donc montrer leur objet. Cette réflexion si simple, et dont l'application peut être si utile, se trouve dans l'Art de penser de Condillac et dans sa Logique; et c'est là, si je ne me trompe,

qu'elle paraît pour la première fois dans la philosophie du dix-septième et du dix-huitième siècle,

Elle est pourtant bien ancienne. On lit dans la Logique de Mélanchton ce passage remarquable : « Sil’on met sous vos yeux un objet quelconque, une plante, par exemple, vous avez de cet objet une définition très-claire; car c’est un ancien adage que, montrer une chose, c’est la définir. » Cette Logique de Mélanchton a été imprimée à Leipsick en 1566.

Puisque montrer les choses, c’est les définir, il était naturel d'en conclure que, pour les définir, il fallait chercher à les montrer, à les montrer aux yeux de l'esprit, comme nous venons de l’observer : alors on aurait senti la nécessité de ne mettre dans le second membre d'une définition que des idées connues et des mots pareillement connus. Mais il semble que si les philosophes ont donné quelquefois des préceptes bien simples, bien utiles, bien pratiques, ce sont précisément ces préceptes qu’on néglige pour s'attacher à ce qu'ils ont dit de moins sensé. |

Comment se fait-il que ce qu’il y a d’excellent dans un chapitre de Pascal sur les définitions, ne se retrouve pas dans toutes les logiques qu’on a rédigées depuis ? qu’elles se contentent de répéler éternellement que, pour être parfaite, il suffit à une définition d’être claire, courte, et de convenir à tout le défini et au seul défini? comme si la clarté n’était pas toujours indispensable! comme s’il était jamais permis de mettre des choses inutilés dans ses discours! Les deux pre-

mières règles ne s'appliquent donc pas exclusivement aux définitions. Sans la clarté, un discours, quel qu’il soit, perd toutes ses autres qualités ; et la surabondance des mots, que sans doute on multiplie pour obtenir une plus grande clarté, produit et doit produire l'effet contraire : car les idées, étant moins rapprochées, l'esprit a nécessairement plus de peine à saisir leurs rapports.

Et d’ailleurs suffit-il de nous recommander la clarté et la brièveté? Dites-nous donc comment on obtient cette clarté et cette brièveté; apprenez-nous à resserrer nos idées, pour les rendre tout à la fois plus concises et plus lumineuses; mais voilà sur quoi l’on garde le silence.

Je ne ferai pas à la troisième regle le même reproche qu’aux deux premières. Quoiqu'il soit évident que la définition du triangle doive convenir à tous les triangles et aux seuls triangles ; celle de l’homme, à tous les bommes et aux hommes seulement ; celle de la tragédie, à toutes les tragédies et seulement aux tragédies, etc. ; en un mot, quoiqu’on voie à l'instant que la définition d’une idée doit convenir à cette idée, prise dans toute son étendue, et ne convenir qu’à elle, il était nécessaire d’en faire un précepte exprès, rien n'étant plus commun que de l'oublier, ou même plus difficile que de le meitre en pratique : vous venez d’en voir un exemple dans la définition que Condillac a essayé de donner de l’âme.

Ce n’est pas qu’on ne puisse et même qu’on ne doive quelquefois négliger le genre prochain : nous n’avons

Page 1