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pas toujours besoin de mettre, dans nos discours, une précision rigoureuse, pour avoir des idées précises ; et ce serait une affectation puérile de l’employer où elle n’est pas nécessaire. Celui qui, pour désigner un Français, dirait, par le genre prochain, Européen né en France, plutôt qu'homme né en France, prouverait qu’il entend la lettre du précepte; mais on pourrait douter qu’il en eût saisi l'esprit.
Un homme qui ferait lui-même sa langue n'aurait jamais besoin de chercher des définitions : il lui suflirait de remettre devant sa mémoire les circonstances où il aurait imaginé un mot, pour en connaître le vrai sens. |
Aucun de nous n’a fait la langue qu'il parle ; nous la tenons des autres : voilà pourquoi nous sommes obkgés de demander Pexplication des mots; mais, comme ceux auxquels nous nous adressons ne les ont pas in— ventés eux-mêmes , et qu’ils les tiennent d’autres, qui ne les ont pas inventés non plus, ils se tirent d'affaire comme ils peuvent, et ils font des définitions.
Or, les mots, nous en avons déjà fait la remarque, n'ont pas toujours une signification invariable : sou— vent ils prennent plusieurs acceptions ; alors les définitions sont insuffisantes : souvent même ils n’ont pas de sens déterminé; alors elles sont arbitraires.
Comment n’entrerait-it pas de l'arbitraire dans le: délinitions des mots qui n’ont pas de sens déterminé, quand larbitraire se glisse jusque dans les définitions des mots que tout le monde entend de la même manière? En voici un exemple curieux : il s’est présenté
DOUZIÈME LEÇON. 231 à mon esprit, lorsque je citais les définitions qu’on a données de l’entendement, de l’idée et de la substance ; mais je n'ai pas osé l’associer à des exemples aussi sérieux : je me trouve mieux placé; et vous allez entendre une singulière définition.
Assurément tout le monde sait, à peu près, ce que c’est que la paresse : or, devinez comment un docteur grave a jugé à propos de la détinir. Il est vrai qu'il voulait prouver deux choses : l’une, que la paresse est un péché énorme ; l’autre, que peu de personnes sont coupables d’un tel péché. Voici sa délinition : « La paresse est une tristesse de ce que les choses spirituelles sont spirituelles, comme serait de s’affliger de ce que les sacremens sont la source de la grâce; et c’est un péché mortel, » Après quoi il ajoute naïvement : « qu’il est bien rare que personne tombe jamais dans le péché de paresse. »
Lisez la neuvième Provinciale. Pascal vous dira le nom de l’auteur de cette belle définition : il vous indiquera même le chapitre et le titre où elle se trouve.
Il n’est pas ordinaire d’extravaguer à ce point ; mais nous avons tous un singulier penchant à mettre dans nos délinitions ce que nous avons intérêt de prouver. C’est un piége que nous tendent l’impatience, l’amourpropre, la passion, et dont il faut savoir nous garantir, sans quoi nos raisonnemens et nos prétendues démon-— stralions ne seront que des pétitions de principe.
Les définitions, par l’impossibilité où elles sont de comprendre toutes les acceptions, par l'arbitraire qui en fait une source d’abus, par la maladresse qui ne
sait pas les présenter à propos, sont devenues une cause universelle de malentendus et de vaines disputes.
Et cependant, elles sont destinées à mettre fin à toutes les disputes, ou plutôt à les prévenir :- mais on confond les définitions avec les simples propositions ; je l’ai déjà dit, et je veux le répéter, parce que le principe du mal est là.
« Un triangle est une surface terminée par trois lignes. » |
« L'or est jaune. »
Il y a entre ces deux propositions une différence qu’il faut saisir, car elle est essentielle.
Dans la première, qui est une définition, on n’a qu’une seule et même idée, exprimée de deux ma- .nières différentes : par un seul mot, dans le premier membre, et par un assemblage de mots, dans le second; par le seul mot triangle, dans le sujet, et par cinq mots, surface terminée par trois lignes, dans l'attribut. ‘
Dans la seconde, au contraire, qui est une simple proposition , l’idée du sujet est différente de celle de l'attribut. L’idée de l’or n’est pas l’idée du jaune.
Il y a donc toujours deux idées dans une simple proposition, et il n’y en a qu’une dans la proposition qui définit.
On en sera tout à fait convaincu, si l’on prend garde que le verbe n'indique pas le même rapport dans la définition et dans la simple proposition.
« Un triangle est une surface terminée par trois lignes, » N'est-il pas visible qu’en faisant une pareille
définition, on ne peut vouloir nous apprendre autre chose, sinon que le mot triangle est le nom donné à toute surface terminée par trois lignes ; que toute sur— face terminée par trois lignes s'appelle triangle ?
Par conséquent, on s’assurera qu’une proposition est une vraie définition, lorsqu’en renversant ses mem-
bres, on pourra traduire le verbe est par s'appelle, ou est appelé.
Un triangle est une surface terminée par trois lignes ; c'est-à-dire, une surface terminée par trois lignes s'appelle triangle,
La logique est l’art de raisonner; c’est-à-dire, l’art de raisonner s'appelle logique.
Un nombre pair est celui qui est divisible par deux ; c'est-à-dire, tout nombre divisible par deux s’appelle pair.
Il n’en est pas de même dans les simples propositions : ce n’est plus d’appellations qu’il s’agit ici; et, quand on énonce les propositions, l’or est jaune, l'or est vitrifiable, on ne veut pas dire que ce qui est jaune s'appelle or, que ce qui est vitrifiable s'appelle OT; on veut dire que la qualité jaune fait partie de l’or; que l'or a la propriété d’être vitrifiable; on veut dire que l'idée exprimée par le second membre de la proposition fait partie de l'idée qui est exprimée par Île premier ; que l’attribut fait partie du sujet.
Ainsi, il y a cette différence entre une définition et une simple proposition, que, dans la définition, l'attribut n’est pas une partie du sujet, au eu ur en est une partie dans la simple proposition. Dans la défi-
nition de la logique, l’art de raisonner n’est pas une partie de la logique, n'est pas une proprieté de la logique; c’est la logique elle-même; cet art s'appelle logique. Au lieu que, dans la simple proposition, l'or est jaune, on veut bien dire réellement que l'idée de la couleur jaune fait partie de l'idée de Por.
Il suit de là qu’on peut attaquer ou défendre une simple proposition, mais non une définition. On peut soutenir que la logique ajoute à la rectitude naturelle de l'esprit; on peut le nier ; mais on ne peut nier que la logique ne soit l’art de raisonner. Car la vérité d’une simple proposition porte sur les idées, au lieu que la vérité d’une définition est purement nominale.
S'il plaisait à un écrivain de définir la logique, l’art de régler les mouvemens du cœur, on pourrait bien lui reprocher de changer la langue, de se mettre en opposition avec l'usage: on pourrait l’accuser de parler d’une manière inintelligible, et cesser de converser avec un espril aussi bizarre : on pourrait même lui nier, comme un fait, que la logique soit l’art de régler les mouvemens du cœur, puisque, par le fait, c’est l'art de raisonner, et non l’art de régler les mouvemens du cœur, qui s’appelle logique ; mais on ne pourrait pas lui contester le droit de faire signifier au mot logique, l’art de régler les mouvemens du cœur, ou tout ce qui lui viendrait en fantaisie : « Il n’y a rien de plus permis, dit Pascal, que de donner à une chose qu’on a clairement désignée un nom tel qu’on voudra.» Il est vrai qu’en usant de cette permission on s'expose à parler et à écrire pour soi seul; mais enfin, si l’on
DOUZIÈME LEÇON. 235 blesse l’usage , ou le bon sens , ou le goût, on ne blesse pas la vérité.
Lors donc que l’on croit disputer sur une définition, on verra toujours, si l’on y regarde de près, qu’on ne dispute que sur une simple proposition. Par exemple, on est divisé sur la définition que certains philosophes ont donnée du temps en cette manière : le temps est la mesure du mouvement. Soyez certains que par cela seul qu’on dispute, celte prétendue définition n’en est pas une ; premièrement, il est faux que le temps soit la mesure du mouvement : car la mesure du mouvement ne peut être qu’un mouvement, comme la mesure d'une ligne ne peut être qu’une ligne, celle d’une sur— face qu’une surface , etc. ; en second, lieu, la mesure du mouvement peut être, tout au plus, une propriété du temps, mais elle n’est pas le temps ; et cependant il faudrait, pour avoir une définition, que le temps et la mesure du mouvement fussent une seule et même chose. |
On n’est pas d'accord sur la définition de la ligne droite. Concluez-en tout de suite que cette prétendue définition n’est pas une définition. En effet, en disant que la ligne droite est la plus courte qu’on puisse mener d’un point à un autre, on énonce une propriété, et une propriété relative de la ligne droite : on ne fait qu’une simple proposition.
Mais, lorsque deux auteurs définissent différemment une même chose, comme la liberté, l’esprit, la vertu, n’y a—t-il pas lieu à contestation ?
Je réponds qu’en définissant de deux manières diffé-
rentes la liberté, ou toute autre chose, on donne un même nom à deux idées différentes. Alors, disputer sur la nature de la liberté, ce n’est pas disputer sur une même chose : et pourtant on s’échauffe, on se donne gain de cause, on triomphe de son adversaire, quoique, dans le vrai, on n'ait pas d’adversaire ; car ce n’est pas une même ou une différente imposition de noms à des choses différentes ou aux mêmes choses qui fait l’adversaire : c’est l'opposition des idées.
Les définitions sont inattaquables, et on les attaque : elles ne peuvent pas fournir. matière aux disputes, et c’est sur les définitions, surtout, qu’on dispute; elles devraient tout apaiser, tout concilier, tout terminer ; elles aigrissent tout, divisent tout , et ne finissent rien. Comment expliquer un phénomène qui semble ne pouvoir exister |
Il est expliqué par les observations qui précèdent : c'est qu’on ne s’avise pas que le sujet d’une définition n’est autre chose que le nom de son attribut ; c’est qu'on prend ce sujet pour le nom d’une réalité autre que cellequi est exprimée par l’attribut; c’est qu’on réalise un mot qui n’est qu’un simple signe d’autres mots ; c’est qu’on ignore le vrai rapport indiqué par le verbe dans toute définition. On ne sait pas que ce rapport n’est qu’un rapport purement nominal, un rapport extrinsèque, pour ainsi dire; tandis que, dans la simple proposition , le verbe exprime un rapport intrinsèque. La couleur jaune appartient intrinsèquement à L'or : elle en est une partie intégrante. Mais concevez-vous que l’art de raisonner soit une partie intégrante de la
logique? qu’une figure plane et ronde soit une partie intégrante d’un cercle? qu’un corps rond soit une partie intégrante d’un globe? N’est-il pas évident que logique, cercle, globe, sont des noms imposés à des choses connues, et que des noms ne sont imposés de la sorte que pour abréger le discours , pour dire en un seul mot ce qui se disait en plusieurs ?
Puisque, dans les deux membres d’une définition, il n’y a qu’une seule et même idée, toutes les fois qu’on suppose sous Île sujet une idée différente de celle qui est sous l’attribut, on ne sait plus ce qu’on dit ; et cependant cette supposition tacite, que le sujet d'une définilion renferme une idée propre au sujet, est la cause du plus grand nombre des scissions entre les philoso— phes : vous avez pu en juger à l’occasion de la première phrase de l'Esprit des Lois‘. Les livres des philosophes sont pleins de méprises semblables.
Croiriez-vous qu’on ait été jusqu’à vouloir démontrer qu’un tout est la réunion de toutes ses parties ? preuve <vidente que, sous le mot éouf, on supposait une idée autre que celle qui se trouve sous les mots réunion de toules ses parties. Après un tel exemple, il est inutile d'en rapporter d’autres.
On ne saurait trop se mettre dans l'esprit à quel point il importe de distinguer les définitions des simples propositions, et de ne jamais perdre de vue que les définitions ne contiennent qu’une seule idée exprimée de deux manieres.
J'insiste sur ces choses, et je ne puis trop y insister,