‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 54 sur 93 · Pert. 1, leç. x · texte numérisé non relu

Pert. 1, leç. x

parce que mon expérience et mes lectures m'ont appris combien cette confusion des rapports qui sont entre les idées, et des rapports qui ne sont qu'entre des mots, jette de trouble dans nos pensées.

Tant qu’on ne saura pas se défendre du penchant qui nous pousse à mettre des réalités sous des mots qui ne sont que l'expression abrégée de plusieurs autres mots, il ne faut pas se flatier de faire le moindre progrès dans la connaissance des choses. Malheureusement pour nous, ce penchant, continuellement entretenu et favorisé par les analogies les plus familières du langage, a presque la force d’une disposition qui viendrait de la nature.

Nous disons : les parties d’un tout, les arbres d’une forèt, les facultés de l’entendement, la fortune de César, les ouvrages d’Hippocrate, les peuples de l’Asie ; et, comme la fortune de César n’est pas César, que les ouvrages d Hippocrate ne sont pas Hippocrate, que l'Asie n’est pas la mime chose que les peuples de l'Asie, nous nous figurons qu’un tout est autre chose que la somme de toutes ses parties, qu’une forêt se distingue de la totalité de ses arbres, et que l’entendement est quelque chose de plus que la réunion de toutes ses fa— cultés. Vous allez voir les suites d’une méprise si naturelle, les effets d’une cause en apparence si légère.

Vous vous rappelez que nous avons donné à la réunion de l’altention, de la comparaison et du raisonnement, le nom d’entendement :

A la réunion du désir, de la préférence et de la liberté, le nom de volonté ;

A la réunion de l’entendement et de la volonté, le nom de pensée.

Ajoutons qu’on donne le nom de raison à l'emploi le plus parfait de la pensée, c’est-à-dire de l’entendement et de la volonté. La raison, en effet, consiste à bien diriger son attention; à faire des comparaisons justes, des raisonnemens exacts ; à bien régler ses désirs : à préférer toujours le mieux, et enfin à faire un bon usage de sa liberté.

Ces noms une fois imposés à des facultés qui nous sont parfaitement connues, les définitions se présentent d’elles-mèmes ; ainsi :

‘ L’entendement est la réunion de l'attention, de la comparaison et du raisonnement ;

La volonté est la réunion du désir, de la préférence et de la liberté ;

La pensée est la réunion de l’entendement et de la volonté ;

La raison est le bon emploi de la pensée, c’est-à-dire de l’entendement et de la volonté, c’est-à-dire de l’attention, de Ja comparaison, du raisonnement, du désir, de la préférence et de la liberté.

Et en renversant les membres de toutes ces définitions, vous aurez :

La réunion de l'attention, de la comparaison et du raisonnement s'appelle entendement ; .

La réunion du désir, de la préférence et de la liberté s’appelle volonté ;

La réunion de l’entendement et de la volonté s’appelle pensée ;

Le bon emploi de la pensée s'appelle raison.

Raison, pensée, volonté, entendement, ne sont donc que des expressions commodes pour le discours, et propres à faciliter l’action de l’esprit. Entendement, par exemple, n’est que le signe des trois mots réunis, attention, comparaison, raisonnement ; et l’on serait dans une étrange illusion, si l’on allait s’imaginer qu’outre ces trois facultés que nous tenons de l’auteur de notre nature, et qui nous suffisent pour nous élever à toules sortes de connaissances, nous avons encore une quatrième faculté, l’entendement , et qu’en créant un mot on a changé la nature de l’âme. L’entendement, séparé des trois facultés dont il résulte, n’est rien; la volonté, qui ne serait ni désir, ni préférence, ni liberté, n’est rien ; la pensée, qui ne serait ni entendement, ni volonté, n'est rien : comme un tout, considéré hors de toutes ses parties, n’est rien, absolument rien.

Si donc on regardait les mots raison, pensée, vo— lonté, entendement, comme les noms d’autant de facultés individuelles, et distinctes des six facultés que nous avons reconnues, le génie le plus puissant, abusé par des mots qui ne seraient que des mots, aurait beau déployer sur eux toutes ses forces : placé hors des choses et hors des idées, il ne pourrait que s’épuiser en combinaisons stériles et chimériques. L

Aussi les auteurs qui n’ont pas su résister à ce penchant qui nous entraîne, à cette habitude que nous avons de tout réaliser, se sont-ils égarés dans des discours inintelligibles. |

Écoutons le langage des métaphysiciens lorsqu'ils

parlent de l’entendement et de la volonté : « L’entendement est un miroir qui réfléchit les idées. » « La volonté est une force aveugle qui est guidée par l'entendement, qui est éclairée par l’enlendement, etc. »

J’observe d'abord sur cette dernière locution, que si, en effet, la volonté est aveugle, rien ne peut l’éclairer, et qu’ainsi la métaphore ne présente pas de sens. A la manière dont on parle de l'entendement et de la volonté, on les regarde certainement comme des choses distinctes de toutes les facultés réelles qui appartiennent à l'âme ; mais que signifient, au fond, ces manières de parler sous lesquelles se perd toute lumière ? Elles signifient que l’âme ne peut désirer, sans avoir quelque idée, quelque connaissance, ignoti nulla cupido : on le savait depuis longtemps ; au lieu que personne ne peut comprendre que l’entendement serve de guide à la volonté, à moins qu’on ne veuille l'expliquer à la manière des poëtes, lorsqu'ils font conduire l’Amour

par la Folie.

L’entendement, considéré par son côté le plus brillant, c’est l'imagination, que Malebranche appelait la folle du logis ; et, comme la volonté est désir, amour, la métaphore des mélaphysiciens se trouve l’allégorie des poëles. L

L'homme est porté à tout animer, à tout personnilier, à mettre quelque chose d’humain jusque dans les objets qui ont le moins de rapport à sa nature.

À la source d’un ruisseau, il a placé une jeune fille, une nymphe, dont l’urne penchante verse l’eau qui doit arroser le gazon des prairies ou désaltérer le voyageur ;

j. at

A celle d’un grand fleuve, c’est un homme dans la force de l’âge, c’est un demi-dieu couché tranquillement au milieu des roseaux, et contemplant d’un œil satisfait les campagnes qu’il féconde et qu’il enrichit ;

Dans les profondeurs de la mer, il a imaginé un grand géant, il a vu Neptune élever sa tête majestueuse au— dessus des flots, pour calmer la tempête : ainsi,

« Tout prend un corps, une âme , un esprit, un visage.»

Ces fictions nous plaisent : on aime à les retrouver dans les chefs-d’œuvre de la peinture et de la poésie. Elles amusent l'imagination, ou parlent au cœur.

Mais si les beaux-arts plaisent par des fictions, la phi- Josophie ne plaît que par la vérité : elle doit s’interdire tout ce qui peut la voiler ; je ne dis pas, ce qui peut l'orner. |

Laissons donc ces expressions figurées et trompeuses : la volonté est aveugle ; l'entendement est un miroir, etc., et surtout, ne croyons pas, lorsque nous avons ajouté des mots nouveaux à la langue, avoir ajouté des facultés nouvelles à celles que nous tenons de la nature.

Les réflexions que je viens de vous communiquer en appellent d'autres. Je les réserve pour la séance pro— chaine.

Des définitions par la génération des idées.

Je vais parler encore des définitions. Je n’ai pas dit lout ce que je voulais en dire ; et je ne me flatte pas, en vous suumeltant quelques nouvelles réfleyions, d’épuiser un sujet si fécond en résultats pratiques. Les définitions, en expliquant les mots, déterminent les idées : or, quand les idées sont bien déterminées, si nous savions les lier, les combiner, nous saurions tout ce que la métaphysique et la logique peuvent nous apprendre. Car la métaphysique ne remonte à l’origine de nos connaissances qu'afin de rous donner des idées exactes et sûres : et l’art de rapprocher les idées pour en faire sortir de nouvelles idées, qu'est-ce autre chose que la logique ? Se faire des idées justes et les bien ordonner, voilà toute la philosophie ; toute celle du moins qui se rapporte à l’intelligence.

Les définitions par le genre et la différence, les seules dont jusqu'ici nous nous soyons entretenus, sont loin de mettre dans nos idées cette vérité d’où naît la certitude des jugemens, et cette précision d’analogie qui régularise les opérations de l’esprit, qui les facilite, qui multiplie leurs produits. Outre les abus qui paraissent en être inséparables, et que je vous ai fait remarquer, vous verrez, pour peu que vous les examiniez avec atlention, que presque jamais elles n’atteignent leur but.

« Une montre est une machine qui marque les heures. »

« L'entendement est la faculté d’acquérir des idées. »

De pareilles détinitions disent-elles ce que c’est qu’une montre, ce que c'est que l’entendement? Vous apprenez ce que nous devons à l’entendement, quels sont les services qu'on retire d’une montre. Mais savez-

-vous ce qui constitue, en elle-même, cette faculté à laquelle nous devons toutes nos idées? En avez-vous pénétré la nature intime? Connaissez-vous toutes les pièces qui entrent dans une montre? Seriez-vous en état de faire une montre, ou de diriger l'ouvrier chargé de ce travail ingénieux ?

Malgré ce qui manque à ces délinitions, comparezles à quelques-unes de celles que vous avez entendues à la dernière séance; et vous direz que nous serions trop heureux si, dans l'impossibilité de montrer les choses par leur nature, les définitions par le genre et la différence les montraient toujours par les effets qui dérivent ou qui peuvent dériver de cette nature.

Jl serait donc bien à souhaiter qu’on püt trouver une autre maniète de définir.

Or, si l’on n’a pas oublié ce que nous avons dit lorsque nous traitions des systèmes et de l’analyse, on concevra facilement que, pour délinir les choses ou les idées des choses, on peut faire mieux que de les classer ; et qu’il est possible de les connaître, telles qu'elles sont en elles-mèmes, telles qu’elles sont dans leur nature.

Toutes les idées qui sont dans notre esprit, soit qu’elles nous aient été transmises par l’enseignement,

soit que nous les ayons acquises par l’action immédiate des sens, soit que nous les devions à la réflexion, peuvent se distribuer en deux classes. Ou bien, elles naissent les unes des autres, pour former des systèmes plus ou moins réguliers; ou bien, elles se présentent sans liaison avec d’autres idées.

Sont ordonnées suivant les règles de l'analyse la plus exacte, les idées que renferme un bon traité d’arithmétique ou de géométrie. Toutes, excepté celle d’où l’on part et celle à laquelle on s'arrête, se trouvent placées entre une idée génératrice et une idée dérivée.

Sont également unies par un lien de génération, les idées qu’on peut se former des différentes machines qu’emploie la mécanique. L'analyse les voit sortir les unes des autres, jusqu'à ce qu’elle soit arrivée à la plus simple des machines , au levier. Il en est de même dans toutes les sciences dignes de porter ce nom dont nous sommes beaucoup trop prodigues.

Ce qu’on appelle sciences philosophiques, par exemple, mérite-t-il bien le nom de sciences? Les différentes parties dont on les compose se réunissent-elles, comme les différentes parties d’un traité de mathématiques ou de mécanique, pour former un tout, un tout régulier ? Les idées en sont-elles déterminées, au gré de tous lés esprits? sont-elles prises sur le modèle de la nature? Leur place est-elle marquée d’une manière fixe et invariable? Lé commencement, le milieu, la fin, ne peuvent-ils être transposés sans perte, comme sans profit? et, quand on voit les auteurs de métaphysique prendre pour leur point de départ: l’un, l’espace et le

Lemps ; l’autre, les notions générales de l'être: celui-ci, la nature des idées; celui-là, les impressions que les objets font sur les sens ; d’autres, le sentiment de l’existence, ou la notion du moi, ou même l’idée de linlini, etc.; quand on les voit, en un mot, s’engager dans des routes si différentes, n’est-il pas vraisemblable, n'est-il pas sur que la bonne route est ignorée ?

Voulez-vous une preuve, toute matérielle, du désordre et de la discordance qui règnent dans la mélaphysique? Prenez les tables d'un certain nombre de trailés de mathématiques, et comparez-les entre elles ; comparez ensuite entre elles les tables des ouvrages des mélaphysiciens. D'un côté, c’est la correspondance la plus parfaite; partout, quatre règles fondamentales sont suivies des fractions, des proportions, des progressions ; les lignes précèdent les surfaces; les surfaces vous mènent aux solides ; et il se trouve que vingt tables de mati. res se réduisent à une seule.

Maintenant, soumettez à la même épreuve l’infinité de volumes qui traitent de la métaphysique ; ceux que nous ont transmis les anciens, et ceux qui sont l’ouvrage ges modernes ; ceux que chaque jour voit naître parmi ous, et ceux qui nous viennent des nations voisines. Parcourez la suite des chapitres dont se composent &es productions : à peine en trouverez-vous quelques-uns qui portent le même titre: et ceux-là même, ous un titre semblable, vous présenteront des choses ttes différentes. Chaque auteur pose les questions «à à | manière, dispose de la langue selon ses be- SOINS, " selon sa fantaisie, trouve des moyens de

preuve dans des principes qui ne sont qu’à lui, et croit de bonne foi que tout le monde doit se rendre à lévidence, à son évidence.

Qu'est-ce donc qu’une science qui n’a ni principes arrêtés, ni méthode constante ? qui change de nature et de forme, au gré de tous ceux qui Ja professent ? Qu'est-ce qu’une science qui n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était hier ? qui, tour à tour, vante comme son oracle, Platon, Aristote, Descartes, Locke, Leibnitz, et (ant d’autres dont les doctrines et les méthodes semblent n'avoir rien de commun? Et, pour tout dire, qu'est-ce qu’une science dont on a mis en question, non pas l'existence, maïs la possibilité ?

Enfin , si les découvertes que les hommes ont faites sur les rapports des uombres et de l'étendue, depuis les premiers Égyptiens jusqu’à Euclide, et depuis Euclide jusqu’à Descartes, Newton, Euler, Lagrange et Laplace, en ayançant toujours progressivement, portent et mé-— ritent Je nom de science, quel nom donnerez-vous à un recueil de méditalions qui reviennent sans cesse sur elles-mêmes, qu’il faut toujours reprendre à leurs commencemens, et dont les commencemens mêmes ne sont pas convenus ?

Vous oubliez, dira-t-on, que ce recueil de médita— lions est la science mème que vous nous enseignez, que du moins vous êtes chargé de nous enseigner.

Non, messieurs, ét c’est parce que je me souviens des devoirs que m’impose le titre de professeur, que je ne dois pas dissimuler l’état d’imperfection où se trouve l'objet de notre ctude. Quoique je ne puisse me flatter

de réunir en corps de doctrine, et de ramener à leur ordre naturel, toutes les notions éparses qu’on trouve dans les ouvrages des métaphysiciens, je dois vous faire sentir la nécessité de cet ordre, sans lequel le nom. de science ne peut être qu’un nom usurpé. Je dis ce qu’il faut faire, sans savoir le faire; et dans l’impuissance de vous fournir le modèle, je dois au moins vous rappeler la règle.

La plupart des idées qui sont l’objet de la métaphysique, n’étant donc pas liées entre elles dans cet ordre qui permet à l'esprit d'observer comment elles naissent les unes des autres, c'est en vain qu’on chercherait à les déterminer. On fera des classes; on distinguera des espèces, des genres, qui seront fondés, non sur la nature des choses, non sur la nature de l'esprit, mais sur la manière de voir des philosophes ; et encore, dans ces divisions arbitraires, les idées seront-elles arbitrairement disposées.

Combien de fois n'a-t-on pas refait les Catégories d’Aristote, c'est-à-dire les dix classes générales auxquelles il lui plaît de rapporter tous les objets? Et ces classes, qu’on a si souvent corrigées, augmentées, diminuces, que nous ont-elles appris, et que pouvaientelles nous apprendre? Si la vertu est une habitude ou un acte? si la logique est un art ou une science? si l’accident et la substance sont homonymes par rapport à l'être? et, pour finir par un trait de Molière, s'il faut dire la figure ou la forme d’un chapeau, c’est-à-dire s'il faut mettre les chapeaux dans la classe des formes ou dans celle des figures?

Que si l'on veut l'autorité d’un nom plus grave, mais non pas d'un esprit plus juste, écoutez l’auteur de la Logique de Port-Royal: « L'étude des Catégories, dit-il, ne peul être que dangereuse, en ce qu'elle accoutume les hommes à se payer de mots, et à croire qu’ils savent toutes choses lorsqu'ils n’en connaissent que des noms arbitraires. »

Croyons avec Molière, Nicole et le bon sens, qu’on n’arrive pas à Ja counaissance des choses en se bornant à les classer, à moins que la connaissance qu’on se propose d'acquérir ne soit la classification elle-même. Sans doute il suffit à un bibliothécaire, s’il ne vent être que bibliothécaire, d’avoir distribué ses livres dans un ordre qui lui permette de les retrouver facilement. La classification est tout ce qui lui importe : c’est là sa science. Mais autre chose est de reconnaitre un livre par la place qu’il occupe ou par son titre; autre chose est de savoir ce qui est contenu dans ce livre.

JL s’agit donc, si nous voulons avoir en métaphysique des idées aussi bien déterminées qu’elles le sont en mathématiques, non pas seulement de les classer, ou de les définir par le genre prochain et par la différence propre, mais de les systématiser, d’en régulariser la suite, afin de pouvoir les expliquer les unes par les autres, ce qui est le vrai moyen de les définir, d’en faire connaître la nature : et les difficultés qui se présentent d'abord ne doivent pas nous effrayer ; peut-être qu'en changeant de méthode nous les verrons s'évanouir. À-t-on essayé de se conduire dans l’étude de la métaphysique comme on se conduit dans l’étude des mathé-

matiques ? Si la géométrie doit à sa méthode les progrès étonnaus qu'elle a faits, et ceux qu'elle fait encore tous kes jours, pourquoi la métaphysique ne ferait-elle pas les mêmes progrès en adoptant la même méthode ? ou plutôt, puisqu'il est vrai que la géométrie est la mieux faite des sciences, elle suit donc la meilleure des méthodes ? Que la métaphysique imite son artitice; disons mieux : qu'elle procède aussi naturellement ; bientôt le nom de science ne lui sera plus contesté.

Or, si nos espérances pouvaient se réaliser; si, un jour, la métaphysique était ordonnée dans toutes ses parties comme un l(raité d'arithmétique, rien au monde ne serait alors plus aisé que d’en déterminer ou d'en définir {outes les idées. Car, de même qu'en arithmélique on définit les progressions par les proportions dont elles tirent leur origine, les proportions par les raisons, les raisons par les divisions; de mème, en métaphysique, on pourrait définir chaque idée par celle qui l'aurait engendrée, jusqu’à ce qu'on fût arrivé à l'idée fondamentale, dernier terme de toutes les définitions.

Malgré la difficulté de porter l'ordre dans le chaos de la métaphysique, nous sera t-il permis de rappeler que nous avons essayé de régulariser une de ses parties ? Nous sera-t-il permis de dire que, pour développer le systtme des opérations de l'âme ou de la pensée, nous avons suivi une méthode aussi rigoureuse que celle qu'on a suivie pour développer le système de la numération ? D'un côté, on part de l’addilion pour aller à la multiplication, à la formation des puissances : de notre

côté, nous partons de Fattention pour aller à la comparaison , au raisonnement. 11 faut donc que la facilité qu'ont les mathématiciens pour définir les opérations de l’arithmétique, nous l'ayons nous-mêmes pour délinir les facultés de l’âme. Aussi, vous le voyez, la liberté se définit par la préférence; la prélérence, par le désir ; le raisonnement, par la comparaison ; la comparaïison , par l’attention : et l’on ne peut.attaquer nos définitions, à moins qu’on ne démontre que, dans le développement des opérations de l’âme, nous avons mal procédé, comme on ne peut attaquer les définitions des mathématiciens, à moins qu’on ne démontre qu’ils ont mal développé la suite des opérations de l’aritimétique.

N'oubliez pas, toutes les fois que vous chercherez la défnition d’une idée, de vous demander comment cette idée a été formée, c’est-à-dire quelle est l'idée connue dont elle dérive, ou quelles sont les idées connues dont elle se compose.

. Qu'est-ce que la métaphysique? c’est l’analyse, lorsqu'elle remonte à l’origine des idées. En définissant de la sorte, on fait dériver l’idée de la métaphysique de celle de l'analyse, qui doit être supposée connue au moment où l’on définit la métaphysique.

Qu'est-ce que la pensée? C’est la réunion de l’entendement et de la volonté. Ici, l’idée de la pensée qu’on définit se compose des deux idées, entendement et volonté, qu’il faut d’abord s’être données, sans quoi la définition de la pensée serait inintelligible,

Cette manière de définir les choses nous conduisant

toujours du connu à l'inconnu, je vous demande ce que peut étre une méthode qui n’est pas celle-Àà.

Si vos idées ne sont pas systématisées, les définitions ne pouvant pas les déterminer les unes par les autres, comment les déterminerez-vous? Par le genre et par la différence? Vous avez vu combien ces définitions sont sujettes à nous égarer, et quelle prise elles donnent à l’arbitraire. Détlerminerez-vous les mots, signes de ces idées, par des conventions? Mais les conventions ne se font pas sans quelque motif : et, comme rien ne doit être arbitraire dans les idées, rien ne devrait l’être dans le langage. Observez la manière des grands écrivains : à peine trouverez-vous quelques expressions qu’on puisse remplacer par d’autres; car, dans les sciences, l'arbitraire déplaît aux bons esprits, autant que, dans la république, il déplaît aux bons citoyens.

Il y a une foule de questions qui se reproduisent sans cesse, et auxquelles on répond de mille manières différenles, sans jamais satisfaire la raison. Ici, on agite la question de l'instinct ; là, celle de la liberté; ailleurs, celle de la sensibilité, de la mémoire, dù temps, de l’espace, de l'infini, etc.

Jamais on ne résoudra ces questions, en les prenant isolément et comme à l’aventure. {1 fallait commencer par se demander si elles tiennent ou ne tiennent pas entre elles ; si la solution des unes est ou n’est pas nécessaire pour la solution des autres. Sans cet examen préalable, toutes les tentatives sont inutiles.

Qu'est-ce que le papier , quelle est sa nature? Qu’estce que la toile? Qu’est-ce que le fil ?

Si vous cherchez la définition d’une de ces choses sans avoir égard aux autres ; si vous ignorez, ou si vous oubliez qu’elles ont toutes une origine commune, jamais vous ne rencontrerez la vraie définition.

Le papier, diront les uns, en recourant à leurs genres et à leurs différences , est un corps blanc, mince, léger, propre à recevoir les caractères de l'écriture; et l’on variera cette définition jusqu’à ce qu’on l'ait ren— due bien claire, bien courte; surtout jusqu à ce qu'elle convienne à toute espèce de papier, et rien qu’au papier. Un autre, malgré tant dé précautions, ne voyant pas encore cette nature qu’on cherche, dira: Le papier est une substance composée d'hydrogène, de carbone, etc. Enfin, on dira tout, excepté la seule chose qu'il fallait dire, savoir : que c'est du linge mis au pilon, réduit en pâte, etc.

Voilà où nous en sommes quand nous cherchons au hasard la nature des choses, Aussi que nous apprennent la plupart des ouvrages de philosophie? Ce sont des portraits faits sans modèle, qui ne ressemblent à rien, et quand on a consumé son temps à les étudier, on sait à peine ce qu'ont pensé leurs auteurs : on ne sait pas ce qu’on doit penser.

Tenons donc pour assuré que la meilleure manière de définir est celle qui va prendre ses idées dans des idées génératrices antérieurement connues : d’où il suit qu'on ne pourra jamais définir Ja totalité des idées et des termes d’une science tant que la science n’existera pas, et que la langue n’en aura pas été bien faite, Jusque-R , les définitions varieront au gré des philo-

sophes et seront des causes toujours renaissantes de vaines disputes.

Il ne suffit pas, sans doute, pour acquérir une idée nouvelle, de présenter à l'esprit l’idée connue dont elle dérive, ou les idées connues dont elle se compose ; il est trop manifeste qu’on n’apprendrait rien de nou— veau. Il faut de plus indiquer dans cette idée, ou dans ces idées eonnues, la modification, le point de vue également connus, d’où résulte l’idée qu’on cherche.

On ne fera pas connaître la liberté par la préférence seule, mis par la préférence après délibération; ni la comparaison par la simple attention, mais par l'atten— tion, lorsqu'elle se porte sur deux objets; ni la multiplication, par l'addition seule, mais par l’addition modifiée d’une certaine manière, etc.

Ainsi, pour définir un être, une qualité, une opération, un rapport, ou, ce qui revient au même, pour définir les idées qu'on doit se former de toutes ces choses , il faut montrer deux idées déjà connues, l’idée qui précède immédiatement celle qu'on cherche, et la modification qui transforme cette première idée.

Si les auteurs des ouvrages élémentaires adoptaient cette méthode, on ne les verrait plus, dès la première ligne, préluder par une définition, parce que, heureusement, la chose serait impossible. La première idée peut bien servir à expliquer celle qui la suit; mais, où ‘est l’idée antérieure, pour l'expliquer elle-mème ?

Les définitions ont donné lieu à une question assez subtile. Sont-elles de mots? sont-elles de choses? et l'on répond de quatre manières différentes :

Toutes les définitions sont de mots ;

Toutes les définitions sont de choses :

Toutes les définitions sont en même temps de mots et de choses ; | |

Il y a des définitions de mots et des définitions de choses.

Les premiers disent : Toutes les choses dont nous parlons sont exprimées par des mots, puisque nous en parlons. Définir ces mots, c’est en expliquer le sens, c'est montrer les idées ou les choses dont ils sont les signes ; par conséquent , il suffit de reconnaître les définitions de mots, ces définitions emportant celles de choses. |

Les seconds tirent du même raisonnement une conclusion opposée. Puisqu'on ne saurait définir un mot, disent-ils, sans définir la chose, toute définition est de chose. .

Les troisièmes, donnant raison aux deux premiers, adoptent l’une et l’autre conclusion.

Les quatrièmes enfin, et c’est le plus grand nombre, trouvent fort extraordinaire que l’on confonde les choses avec leurs noms: et ils séparent ou cherchent à séparer, avec un très-grand soin, les définitions de mots des détinitions de choses.

Pour savoir à quoi nous en tenir sur des opinions si diverses, mettons à part une classe de mots dont les définitions u’entrent pas dans la question que nous cherchons à résoudre.

Les premiers mots furent imaginés pour désigner les objets que les hommes avaient sous les yeux ; ils les

nommèrent pierre, arbre, rivière. Ils en imaginèrent pour désigner les qualités, soit absolues, soit relatives, de ces objets; et ils firent les mots blanc, noir, grand ; petit. Ils sentirent le besoin d’exprimer les actions, et on eut les mots manger, courir, frapper. Enfin, ils sentirent aussi le besoin d'exprimer les rapports des objets ; et les mots avant, après, à droite, à gauche, furent inventés.

Ces premiers mots ayant été longtemps et souvent employés, on dut s’apercevoir qu'ils ne remplissaient pas tous les mêmes fonctions, que les uns servaient à désigner les objets ou les choses ; les autres , les actions ; les autres, les qualités ; et les autres, les rapports. En conséquence, on inventa de nouveaux mots pour désigner ces quatre classes de mots. Les mots pierre, arbre, maison, furent appelés substantifs ; les mots blanc, noir, rouge, furent appelés adjectifs ; les mots manger, courir , furent appelés verbes; etenfin , les mots dessus, dessous, avant, après, furent appelés prépositions.

Les mots substantif, adjectif, verbe, préposition , ne sont donc pas des signes de choses, des noms imposés à des choses réelles : ce sont des noms imposés à des noms, des signes de signes, des expressions d’expressions. |

Vous m'avez permis de citer Molière ; permettez-moi de le citer encore. Dans les Femmes savantes, Bélise dit :

« La grammaire, du verbe et du nominatif,

«a Comme de l’adjectif avec le substantif, « Nous enseigne les lois.

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