‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 55 sur 93 · BÉLISE · texte numérisé non relu

BÉLISE

« Ce sont les noms des mots, et l’on doit regarder « En quoi c’est qu'il les faut faire ensemble accorder. »

La plupart des termes de grammaire sont donc des noms de mots, des noms de noms, des signes de signes. Ils ne se rapportent pas aux choses, mais à leur simple dénomination, à leur simple expression ; et ceci n’est pas exclusivement propre à la grammaire : toutes les sciences offrent et doivent offrir des mots pareils. Vous en verrez bientôt un exemple.

Laissons, pour le moment, les définitions de tous ces termes qui ne peuvent être que des définitions de mots, et rentrons dans le vrai sens de la question.

Lorsqu'un mot exprime une chose, est-ce le mot ou la chose qu’on définit? Définit-on ke mot triangle, ou la chose appelée triangle ? le mot vertu, ou la chose appelée vertu ?

Voilà bien ce qu’on demande, et, comme vous l'avez entendu, l’on fait à cette question quatre réponses différentes, ou même opposées, mais toutes également plausibles. À laquelle donnerons-nous la préférence ? À laquelle! À toutes et à aucune. Ceci demande explication.

J'ai besoin, pour cela, de faire deux suppositions que vous allez trouver bien singulières, bien étranges,

absurdes même : vous me les pardonnerez si elles nous fournissent la elef du problème.

Je suppose, d’un côté, l'intelligence qui approche le plus de la perfection. Il n'y a qu'une seule chose qu’elle ignore, ce sont les langues : elle a toutes les idées, aucun mot ne lui est connu.

D'un autre côté, imaginez une espèce d’automate qui possède, et qui parle avec la plus grande facilité, toutes les langues du monde; mais il n’a absolument aucune idée autre que celle du son matériel des mots.

Failes-leur entendre une même définition, et supposez que cette définition soit comprise (il faut me pardonner cette dernière supposition }. N’est-il pas évident que, pour l’un de ces êtres imaginaires, votre définition sera une définition de mot, et que, pour l’autre, elle sera une définition de chose? Le premier avait l'idée ; il n’a pu apprendre que le mot : le second connaissait le mot; vous n'avez pu lui donner que L'idée.

Que sommes-nous, messieurs ? De quoi se compose notre savoir? Et quel est celui qui déjà ne s’est dit tout bas : De te fabula narratur? Combien d’idées dans notre esprit que nous ne saurions exprimer ? combien de mots dans notre bouche dont nous n'avons jamais pénétré le sens !

Une même définition peut donc être, pour nous, définition de chose dans un temps, et n’être que définition de mot dans un autre; elle peut être de mot pour vous qui êtes instruit, et de chose pour un ignorant.

Ainsi, on peut dire : Toute définition est de mot; toute définition est de chose ; il y a des définitions de

mots et des définitions de choses. On peut dire aussi le contraire de ces propositions, parce qu'elles sont en même temps vraies et fausses : vraies pour les uns, fausses pour les autres.

Ne soyons pas surpris que les philosophes n'aient pas su délier ce nœud. Ils considéraient les définitions en elles-mêmes, et d'une manière absolue, quand il fallait ne les considérer que relativement aux bornes ou à l'étendue de notre esprit.

Je n’ajoute pas d’autres réflexions : je ne m’appuie pas sur des exemples. Vous en trouverez facilement vous-mêmes ; ear ils se présentent en foule. Je dois employer les momens qui nous restent au développement d'une idée par laquelle j'ai terminé la dernière séance.

Vous vous souvenez que, pour vous faire sentir la nécessité de distinguer les définitions ‘des simples propositions, je ne me lassais pas de répéter qu’il n’y a jamais qu’une seule et même idée dans les deux membres d’une définition ; que l’oubli d’une chose si simple, en laissant croire aux philosophes que le sujet d’une définilion est autre chose que son attribut, qu'il renferme une essence, une réalité distincte de ce qui est exprimé par l'attribut, engendre tous les jours des disputes qui ne peuvent être que frivoles. Je vous ai avertis de vous tenir en garde contre un penchant que les habitudes les plus ordinaires du langage ont rendu comme irrésistible. |

Ces considérations nous ont amenés, sinon par une liaison nécessaire, du moins par une suflisante analogie, à nous occuper un instant de la prodigieuse multitude

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d'êtres imaginaires que les hommes ont réalisés, qu'ils ont personnifiés, et dont ils ont rempli l'univers. C’est de ces créations, et des dangers auxquels elles exposent la philosophie, que je vais encore vous entretenir.

Je commencerai par expliquer une chose que je n'ai fait qu’indiquer tout à l’heure ; savoir, que ce n’est pas la grammaire seulement qui renferme des mots signes de mots, des noms de noms, des expressions d’expressions, mais que toutes les sciences offrent de semblables exemples. Nous n’aurons pas besoin de sortir de la métaphysique pour nous en convaincre.

La langue du système des facultés de l’âme, si vous n’avez égard qu’à ses élémens, comprend neuf mots, ni plus ni moins. Ces neuf mots sont : attention, comparaison , raisonnement ; désir, préférence, liberté ; entendement, volonté; pensée.

Les six premiers de ces neuf mots, atlention, comparaison, raisonnement, désir, préférence, liberté, représentent un égal nombre de facultés réelles dont nous avons le sentiment, quand nous les exerçons ; facultés dont les trois premières nous servent à acquérir des connaissances , et dont les trois dernières sont relatives à la recherche du bonheur.

Or, il peut arriver que, dans nos entretiens, dans nos écrils, nous ayons à parler, ou de toutes les six facultés de l'âme à la fois, ou seulement des trois premières, ou enfin des trois dernières : alors, nous sommes obligés de prononcer successivement six mots ou trois mots. Le retour fréquent de ces locutions nous fatigue bientôt, et nous fait sentir la nécessité d’abré-

ger nos discours : et, comme en arithmétique , au lieu de dire un et un et un, nous disons plus brièvement trois; dans nos discours métaphysiques, au lieu de dire attention , comparaison, raisonnement, nous

dirons d’un seul mot entendement. Le mot entende- .

ment vaut donc, à lui seul, autant que les trois mots réunis, attention, comparaison, raisonnement; il en est l'expression abrégée : c’est là sa vraie valeur. Vous l'avez choisi pour représenter la réunion de trois mots ; il est donc signe immédiat de ces trois mots : c'est un signe de signe, une expression d’expression. Qu'il soit en même temps signe éloigné de chose, je ne le nie pas : j'éclaircirai ceci dans un moment.

Vous raisonnerez sur le mot volonté, comme sur le mot entendement, et vous trouverez que le mot volonté, étant l'expression abrégée de trois mots, désir, préférence, liberté, ne peut être immédiatement que signe de signe.

À plus forte raison, le mot pensée sera-t-il signe de signe. Nous pouvons, dans un temps assez court, avoir besoin de reproduire dix fois l’idée composée de l’en— tendement et de la volonté, et nous ferons ce que nous avons déjà fait. Comme nous avons exprimé les trois mots, attention, comparaison, raisonnement, par le seul mot entendement ; et les trois mots, désir, préférence, liberté, par le seul mot volonté; de même, nous aurons un seul mot pour exprimer la réunion de l’entendement et de la volonté; et ce mot unique sera le mot pensée.

Ainsi le mot pensée est signe immédiat de deux mots,

entendement et volonté. Entendement et volonté sont chacun signe immédiat de trois mots: et chacun de ces trois mots enfin se trouve signe immédiat d’idées, de choses ; de facultés, de réalités : réalités, dont les mots -entendement et volonté sont des signes éloignés , et dont le mot pensée est un signe encore plus éloigné ‘.

Vous voyez donc que des neuf mots qui forment le vocabulaire du système des facultés de l’âme, il n’y en a que six qui expriment immédiatement des réalités, parce que nous ne reconnaissons que six facultés dans l’âme ; et que les trois autres mots, inventés pour la commodité du discours, ne représentent immédiate— ment que de simples mots. Si nous nous obstinions à regarder la pensée, l’entendement et la volonté, comme aulant de facultés individuelles, il nous arriverait nécessairement ce qui est arrivé aux philosophes. Nos discours, ainsi que les leurs, deviendraient inintelligibles ; et cependant il nous suffirait du faux jour de quelque métaphore pour croire apercevoir la lumière de l’évidence.

Parce que les mots qui nous sont d’abord les plus familiers représentent, presque tous, des êtres réels, nous sommes portés à croire, lorsque nous prononçons un mot, qu’il doit y avoir, dans notre esprit ou dans la nature, un être qui répond à ce mot. Nous réalisons la pensée, l’entendement, la volonté; nous donnons une âme et un corps à la justice, à la gloire, à la fortune ; nous représentons l’amour sous les traits d’un

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