‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 56 sur 93 · Part. 1, leç. xi. Part, 11, leç, x1r · texte numérisé non relu

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enfant, le temps sous la forme d’un vieillard ; et nous personnifions tout, jusqu'au néant.

La poésie s'aperçut de bonne heure que, pour charmer les imaginations, un des moyens les plus sûrs était de favoriser ce penchant naturel : elle peupla le ciel et les enfers de dieux et de déesses. Le ciel fut le séjour des divinités les plus brillantes, Vénus, Mars, Jupiter, Apollon. L'enfer, région des ténèbres, recut des dieux sombres et sévères, Pluton, Éaque, Rhadamanthe, Sur la terre, dans les plaines fertiles, sur les coteaux rians, on mit des dieux protecteurs des moissons, des vendanges, des fruits, des troupeaux ; Pan, Sylvain, les nymphes, animaient les bois de leurs danses,

« Panaque, Silvanumque senem, nymphasque sorores. »

Enfin, toute la nature fut un enchantement.

Mais si des allégories peuvent plaire à l'imagination, la raison a d’autres besoins et d’autres plaisirs. Et quand la poésie dit à la philosophie : Pourquoi n'ornez-vous pas vos vérités de quelqu’une de mes fictions? la philosophie peut lui répondre : Vous feriez sagement vousmême de donner à vos fictions la vérité pour ornement; vous en seriez plus utile et même plus aimable. Entendez le législateur du Parnasse :

« Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. »

Voyez ce qu'il dit ailleurs :

« Aimez donc la raison : que toujours vos écrits « Empruntent d’elle seule et leur lustre et leur prix. »

Mais quoi ! l'amour du vrai défend-il de réaliser toute fiction, de personnifier les attributs de l'esprit, les affections de l’âme? Vous nous opposez Boileau ; écoutez-le dans ces vers:

« Bientôt ils défendront de peindre la Prudence,

« De donner à Thémis ni bandeau ni balance,

« De figurer aux yeux la Guerre au front d’airain,

« Et le Temps qui s'enfuit une horloge à la main. »

Non, Messieurs, je ne veux pas vous le défendre : et d’ailleurs, quand je vous le défendrais, vous n’auriez garde de m'obéir. Pour vous et pour moi, la raison sera toujours comme une bonne mère qui nous aide de ses conseils. Dans les passions, on verra toujours un feu qui dévore : toujours la pensée sera lente ou rapide, faible ou forte, vive, légère, délicate, grande, sublime. Nous continuerons donc à employer ce langage que vous aimez, et que vous devez aimer. puisqu'il nous est inspiré par la nature; mais, comme il a ses dangers en philosophie, je veux vous apprendre à les éviter. Pour cela, nous avons besoin de nous former une idée bien exacte ,-bien juste, des signes et de leur emploi.

Je mets sous vos yeux les caractères suivans, P.E.N.S.É.E.; et Vous arliculez pensée.

Le mot pensée écrit est donc le signe immédiat du mot pensée parlé.

Le mot pensée parlé est le signe immédiat des mots entendement et volonté.

Le mot entendement est le signe immédiat des mots

attention, comparaison, raisonnement ; et le mot volonté, des mots désir, préférence, liberté.

Les mots attention, comparaison, raisonnement, désir, préférence, liberté, sont enfin signes immédiats d'autant de facultés réelles.

il y a donc trois intermédiaires entre le mot pensée écrit et les facultés réelles : ou deux seulement entre le mot pensée parlé et ces facultés.

Mais qu’arrive-t-il ? c’est que, très-souvent, l’esprit . franchit les intermédiaires, et se porte à l'instant du mot pensée écrit, ou du mot pensée parlé, aux facultés réelles. .

Si l'esprit ne franchit rien, il va d’un mot à un mot, ou à plusieurs mots : s’il franchit les intermédiaires, il va d’un mot à l’idée, ou à la chose; aux idées, ou aux choses. L'esprit opère donc, ou immédiatement sur les mots, ou immédiatement sur les idées.

Ici, nous touchons à une cause qui, plus que toute autre, accélère ou retarde nos progrès dans les sciences.

Comme il ne tient qu’à nous de mettre plusieurs idées dans un mot, et plusieurs mots ainsi chargés d’idées dans un autre mot, et plusieurs de ces nouveaux mots encore dans un autre mot; qu’on juge du soulagement que l'esprit en recevrait, puisque, au lieu de diviser son attention sur des multitudes d’idées, nous pourrions la concentrer sur un seul mot.

Mais, afin que les progrès soient assurés, il faut qu’en opérant sur ce mot, on sache bien qu’on n’opère que sur un mot; et il faut, en même temps, que, de

ce mot, on puisse revenir aux idées qui seules peuvent tout éclairer. Si des mots qui ne sont immédiatement que signes d’autres mots, on. ne sait pas revenir aux idées, toutes les connaissances seront purement verbales ; et si l’on prend pour signes immédiats d’idées, des mots qui ne sont que signes de mots, on s’égare au milieu des chimères.

De ces réflexions naîtraient en foule de nouvelles réflexions. Maintenant, il me suffit de vous avoir avertis d’une expérience que vous faites tous les jours, que vous faites à chaque moment, et que vous pouviez n'avoir pas remarquée, savoir, que l'esprit opère, tour à tour, sur les idées et sur les mots.

Les hommes nés avec une vive imagination opèrent davantage sur les idées, sur les images, sur les réalités. Ceux qui ont pris l’habitude d’un raisonnement exact et sévère, opèrent beaucoup plus sur les signes que sur les idées, sur les mots que sur les choses. Les uns, dans le travail de leur esprit, dans les combinaisons qu’ils font subir aux élémens de leurs pensées, jouent, s’il est permis de le dire, avec des valeurs réelles ; les autres jouent avec les simples signes des valeurs,

On a demandé quelle était, de ces deux qualités de l’esprit, celle qui doit avoir la prééminence, ou d’une imagination qui prodigue les richesses, ou d’une raison qui calcule ?

C'est une question à laquelle je me garderai de répondre ; à laquelle on ne répondra jamais au gré de tous les esprits. |

Le poële, ravi des beautés incomparables d’Afhalie, donnera la palme à Racine.

Le mathématicien dira que rien n’égale les Principes mathématiques de Newton.

Mais qui jugera entre le mathématicien et le poëte ?

Des opinions des philosophes sur les facultés de l’âme.

L'OBsET principal des recherches auxquelles nous nous sommes livrés, objet que j’ai dû ne jamais perdre de vue, malgré les fréquentes digressions où vous m'avez entraîné, et où je me suis plu à vous suivre, c'est le système des facultés de l’âme, que je vous ai présenté à la quatrième leçon. Les lecons qui ont précédé celle-là étaient destinées à la préparer et à en faciliter l'intelligence : celles qui l’ont suivie, à la développer et à la défendre. En répondant aux objections dirigées contre la doctrine qu’elle contient , je me suis attaché, surtout, à vous faire remarquer la manière dont cette doctrine est exposée. Si l’acquisition d’une seule vérité est, pour nous, un bien inappréciable, quel ne doit pas être le prix d'une méthode qui nous rendrait capables de découvrir toutes sortes de vérités ? et quelle méthode sera mieux adaptée à notre esprit, que celle qui fait sortir nos connaissances les unes des autres, ne laisse rien à larbitraire, et prévient les écarts de l'imagination ? Quelle méthode nous placera mieux sur le chemin des découvertes, que celle qui, nous enseignant d’où sont venues les idées que nous avons, nous fait pressentir où nous pouvons trouver les idées que nous n’avons pas ?

Mais rappelons, d’une manière plus distincte, ce qui, jusqu’à présent, a été soumis à votre attention.

Nous avons traité de la méthode; et après avoir fait l'observation importante qu'elle peut être ou descrip— tive ou de raisonnement, après avoir insisté sur ce dernier pojnt de vue, et dit ce que c’est qu'un système, nous avons démontré comment l’art de conduire les facultés de l'esprit se fonde sur la nature des facultés de l'esprit et sur l’ordre même qu’elles suivent dans leur développement. Nous avons trouvé cet ordre. Nous avons donné le système de ces facultés.

Les définitions faisant partie de la méthode, puisqu'elles sont destinées à fixer et à rectifier les idées, nous avons dû, pour apprécier leurs avantages et leurs inconvéniens, examiner de très-près ce qu'elles sont en elles-mêmes : on croyait, au moyen d’un genre et d’une différence, expliquer la nature des choses; et on avait oublié cette manière de définir qui s’obtient par la génération des idées ; nous avons réparé cette omis— sion. Une difficulté restait encore : définit-on les mots ou les choses? Pour la faire disparaître, il a. suffi d’une distinction aussi simple qu’inattendue.

Enfin , nous avons porté notre examen sur l'influence des signes du langage, et sur la nécessité de nous former une idée nette de leur valeur et de leur emploi.

Le système que je vous ai présenté est-il vrai? est-il l'expression fidèle de ce qui est? Les facultés que nous avons reconnues dans notre âme appartiennent-elles en propre à notre âme, sont-elles inhérentes à sa na— ture? Notre âme a-t-elle trois moyens de connaître, et

n'en a-t-elle que trois; at-elle trois moyens de bonheur, el n’en at-elle que trois; en sorte que, si le nombre de ces moyens ou facultés venait à changer, nous ne serions plus ce que nous sommes ? L'activité de l'âme s’exerce-t-elle en effet de six manières, ni plus ni moins? Et ces six manières, quoique très-distinctes les unes des autres, ne sont-elles, dans leur principe, qu'une maniere unique d'agir? La faculté de penser, dans les diverses formes qu’elle prend lorsqu'elle s'applique aux sentimens ou aux idées, n’est-elle jamais que l’altention moditiée, l’attention transformée?

Si l'énoncé de ces questions n’était pas saisi aussitôt ; si la moindre hésitation faisait attendre un seul instant

“Ja réponse qui doit les suivre, nous devrions nous dire, ou que le système n’a pas été compris, ou qu’il eût fallu revenir sur la langue et sur les idées , pour nous les rendre familières. Nous aurions besoin de soumettre à un nouvel examen ce qui ne présenterait pas tous les caractères de l'évidence, ou de graver de nouveau

dans notre esprit ce qui n’aurait laissé que des traces fugitives.

La sensibilité et l’activité ne sont-elles pas insépa— rables de la nature de l'âme?

La sensibilité se réalisera-t-elle; l'âme, de sensible qu’elle est, deviendra-t-elle sentante, d'elle-même et sans l’action d’une cause étrangère ?

L'activité, au contraire, n’entre-t-elle pas en exercice; l'âme ne passe-t-elle pas de l’activité à l’action, par sa propre énergie, du moment qu’elle a senti?

L'âme n est-elle pas, tout à la fois, passive et active?

Or, si la plus irrécusable des expériences atteste que nous jouissons en effet de deux propriétés dont la réunion forme l’essence de l'âme, à laquelle faudra-t-il demander nos facultés? À une propriété passive, ou à une propriété active? Nos facultés étant nos moyens d'agir, les trouverons-nous dans ce qui exclut toute action ?

Les facultés de l'âme ne peuvent dériver de la sensibilité : les opérations dont l’âme est capable ne remontent pas à la sensation comme à leur principe.

Et non-seulement les opérations de l'âme n'ont pas leur principe dans la sensation , elles n’ont, dans leur nature, rien de commun avec la sensation. Il y a sans doule entre la sensation et les opérations un rapport d'action ; mais un rapport d'action n’est pas un rapport de nature,

Les facultés et les opérations de l’âme sont des pouvoirs d'agir et des manières d’agir : elles sont donc autre chose que des capacités de sentir et des manières de sentir.

Mais il ne suffit pas de savoir que l'âme est douée d'une activité originelle. Cetle connaissance nous sera tout à fait inutile, elle sera stérile, si nous n’observons pas les différentes manifestations de l’activité. L'action de l’âme n’est pas toujours uniforme : l’âme agit bien, elle agit mal; elle concentre ses forces sur un seul objet ; elle les distribue sur plusieurs ; continuellement aux prises avec les sentimens, avec les idées, elle s'agite pour les retenir, pour les repousser, pour les démèêler, pour en conserver le souvenir, etc.

Dans cette confusion apparente de tant de mouvemens, n'y at-il pas quelque ordre, quelque régularité? Les opérations de l'esprit n’ont-elles rien de constant? Varient-elles comme les objets auxquels elles s’appliquent ? Le nombre de nos facultés est-il infini, ou peut-on le circonscrire dans des limites, même dans des limites assez étroites ?

Voilà le problème que nous avons essayé de résoudre : vous vous êtes assurés que l'attention, la comparaison et le raisonnement suflisent à toutes nos connaissances ; que le désir, la préférence et la liberté nous rendent, en quelque sorte, les arbitres de notre destinée.

Six facultés remplissent donc tous les besoins de notre nature. Trois nous ont été données pour nous former une intelligence : nous les appelons facultés intellectuelles; trois pour répondre aux vœux de notre cœur : ce sont nos facultés morales.

Quelque rapide qu'ait été, dans notre enfance, le développement de toutes ces facultés, il n’a pu se faire que dans l’ordre que nous venons d'indiquer. Jamais la liberté ne se fût montrée, si elle n’avait été précédée du choix ou de la préférence; et comment aurionsnous préféré si nous n’avions pas déjà formé des désirs ? Imagine-t-on un être doué de ia faculté de raisonner, et privé de celle de comparer, ou capable de comparer, sans avoir douné son attention?

La nature, pour nous instruire, a donc elle-même établi l’ordre dans lequel doivent agir nos facultés. Si, trop impaliens, vous commencez par raisonner avant de vous y être préparés par de nombreuses comparai-

sons, ou si, avant d’avoir appliqué votre attention aux choses, vous vous hâtez de prononcer sur leurs rapports, rien de vrai, rien de réel n’entrera dans votre esprit : déductions et rapports, tout sera chimérique. Voyez ce qui est arrivé aux Grecs pour s’être trop pressés de faire des systèmes. Voyez quelle a été la philo— sophie du moyen âge. Les syllogismes expliquaient tout, démontraient tout, hors les phénomènes de la nature, sur lesquels l'attention ne se portait jamais. 11 fallut tout l'éclat des découvertes de Copernic et de Galilée, qui observaient quand les autres raisonnaient, pour dessiller les yeux des savans. Il fallut toute l’éloquence de Bacon pour ramener les hommes aux observations, aux expériences, et pour leur faire sentir qu'avant de raisonner sur les choses ils devaient commencer par les voir, par les bien voir, par leur donner une grande, une longue attention.

L’attention est la première facullé dPl'âme : c'est d'elle que les autres tiennent leur existence, et qu’elles tirent leur origine : on la retrouve dans la comparaison, dans le raisonnement, dans le désir, dans la préférence, dans la liberté : toutes ces facultés ne sont que différentes manières d’être attentifs : et, si vous anéantissez l'attention, vous anéantissez toutes les facultés. |

Or, si l'attention est le principe, l’origine des facultés intellectuelles et des facultés morales, elle est le principe de l’entendement et de la volonté : elle est Porigine de la pensée ; et notre système est démontré.

Vous ne voulez pas que je reproduise les argumens

qui ont amené cette démonstration : ils sont présens à votre esprit ; ils ont conservé toute leur force, malgré les objections qui tendaient à les affaiblir; mais il est un autre argument que je ne veux pas vous laisser ignorer.

Quel que soit le nombre de nos idées; quelles que soient les divisions qu'on leur fasse subir ; qu’on les distribue en simples et composées, individuelles et générales, sensibles et intellectuelles, concrètes et abs-— traites, distinctes et confuses, claires et obscures, vraies et fausses , etc. ; il sera facile de voir que toutes sont nécessairement absolues ou relatives ; et que nous les acquérons, ou immédiatement, ou par la réflexion. Si elles sont absolues et immédiates, elles sont le produit de l'attention : si elles sont relatives et immédiates, nous les devons à la comparaison : enfin, si elles ne se montrent pas immédiatement, si on ne les obtient qu'au moyen de quelques idées déjà acquises, c’est le raisonnement qui nous les donne *. |

Que faut-il de plus, et comment vous convaincre, si cette preuve, ajoutée à tant d'autres, pouvait laisser dans votre esprit la moindre incertitude ?

Je n’insiste donc pas sur le fond du système; mais je ne puis m'empêcher de vous faire observer combien a d’exactitude la langue dont nous nous sommes servis. Il se trouve, par un rare bonheur, que presque tous les mots qui nomment les facultés de l'âme, sont, en quelque sorte, une image de ces facultés. Examinez-

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