Part. II, leç. xtt
les tous, les uns après les autres, depuis le mot attention jusqu’au mot pensée, vous verrez qu’à l'exception du mot désir qui ne se lie à rien dans notre langue, et du mot entendement qui semble manquer de justesse, tous peignent ce qu’ils expriment. Attention vient de tendere ad, tendre vers; liberté, de libra, balance : penser, d’après l'étymologie, c’est peser ; raisonner, c'est compter, elc.
Le mot entendement est pris de l’organe de l’ouie, pour lequel nous avons, en français, les deux mots, - écouter et entendre ; écouter, qui suppose l’organe dans un état actif, et entendre, qui le suppose dans un état passif.
Entendement a donc un vice d’origine, qui m'avait presque décidé à lui préférer le mot pensée. Maïs alors ce dernier mot aurait eu l'inconvénient de s'appliquer, d’un côté, à la réunion de toutes les facultés de l’âme, et de l’autre, seulement à trois facultés. Cet inconvénient est-il bien grave? Est il assez grave pour nous avoir autorisés à l’emploi d’un mot qui manque de justesse, surtout, quand nous n'avons pas craint de faire signitier au mot volonté deux choses différentes : l’une, la réunion du désir, de la préférence et de la liberté ; l’autre , la seule préférence ? |
J'ai cédé à l'usage consacré par les plus grands métaphysiciens : et j'ai peut-être mal fait, car l’usage ne devrait jamais prévaloir contre la raison, surtout en philosophie; aussi dans nos discours, pensée, faculté de penser, entendement, exprimeront-ils, pour lordinaire, une même chose, |
Remarquons de nouveau, et tâchons de ne pas l’oublier, que presque tous les mots qui désignent les fa cultés de l’âme servent aussi à désigner le produit de ces facultés, et qu’ainsi ils ont une double acception.
Entendement signifie , tantôt les facultés auxquelles nous devons nos idées, et tantôt nos idées elles-mêmes.
Pensée signifie l'action de toutes nos facultés, et l’action de chacune de nos facultés : on fait encore ce mot synonyme d'idée: c'est ainsi qu'en lisant un passage de Buffon ou de Bossuet, on s'écrie, voilà une belle pensée, une idée sublime |
Les mots comparaison, raisonnement, outre les fa— cultés dont ils sont les noms, s'emploient souvent, la comparaison pour la perception d’un rapport simple, et le raisonnement pour la perception d'un rapport composé, ou, comme dit Malebranche, d’un rapport de rapports, d'un rapport entre deux ou plusieurs autres rapports.
Volonté, désir, varient aussi dans leurs significations. Le désir, dans le langage de plusieurs philosophes, est le simple sentiment occasioné par la privation d’un objet. La volonté, suivant d'autres, est la liberté elle-même.
Voilà autant d'exemples de la diversité d’acceptions que reçoit un seul et même mot, et il faut bien prendre garde de confondre ces acceptions.
Si, par leffet d’une longue habitude, on ne voyait dans l’entendement que l’ensemble de toutes les idées acquises, ou que la simple capacité de les recevoir ; dans la pensée, qu'une réunion d’images, d’idées ; dans
le raisonnement, que le résultat de la comparaison entre deux rapports: dans le désir, qu’un simple sentiment ; si, par un effet de la même habitude, on s’obstinait à regarder la sensibilité, la mémoire, la perception, comme autant de facultés, le système que je vous ai présenté serait une énigme inintelligible : ce qu’il y a de plus simple et de mieux lié dans toutes ses parties n’offrirait que désordre et qu'insurmontables difficultés.
Mais , quoique, une fois trouvé, le système des facultés de l'âme soit facile à saisir, il n'a pas été, peutêtre, également facile à trouver.
On devait, en effet, ou remarquer différentes parties dans ce qui paraissait toujours un, toujours le même; ou ramener à un (rès-petit nombre de phénomènes ce qui présentait l'apparence d’une infinité de phénomènes.
La pensée n'étant, ou ne paraissant d’abord qu'un acte simple, indivisible, instantané, comment a-t-on pu la diviser en plusieurs actes distincts et successifs ? ou, comment, dans l’étonnante variété d’expressions qui la manifestent, a-t-on pu ne voir que quelques opérations qui se succèdent toujours, pour se reproduire toujours ?
Si l’on admire le génie d’observation , qui, dans la multitude infinie de formes que prend la parole, sut apercevoir et séparer les uns des autres, les sons élémentaires dont les combinaisons suf.:sent à toutes Îles langues, pourrait-on ne pas reconnaître la sagacité des philosophes, qui, dans toute la variété des mouvemens
de l'esprit, surent ne voir que l’action, sans cesse re— nouvelée, de quelques facultés !
On entend les sons; on voit le jeu des organes qui les produisent : la réflexion était donc aidée par la sensation, quand elle cherchait l'alphabet de la parole; tandis que, privée de Llout secours, elle était abandonnée à elle-même quand elle cherchait l’alphabet de la pensée.
Aussi le premier a-t-il été découvert longtemps avant le second. Depuis des siècles, on avait distingué les élémens du langage; on les avait comptés, on les avait distribués avec ordre; on avait même trouvé l’art de les rendre fixes et durables par les signes de l'écriture ; quand les opérations de l’âme ou les élémens de la pensée, loin d’avoir été classés avec quelque régularité, loin d'avoir été distingués les uns des autres, étaient à peine distingués des opérations du corps. |
Aujourd’hui même que nous ne pouvons plus tomber dans l'erreur grossière qui identifie les procédés de l'esprit avec quelques propriétés de la matière, ne faut-il pas le soin le plus scrupuleux, pour ne pas confondre les actes qui sont l’essence de la pensée, avec ce qui n'est que le produit de ces actes, l’attention avec la perception , la comparaison avec le jugement, le raisonnement comme opération, avec le raisonnement comme résultat d'opération ?
Et, puisque vous n’avez pas oublié les conditions d’un système, vous vous direz qu’alors même qu’on a bien séparé les facultés de l’âme de tout ce qui n’est pas elles, rien, pour ainsi dire, n’est encore fait,
tant qu’on n'a pas remarqué le caractère propre à chàcune, qu’on ne les a pas vues sortir les unes des autres, et qu'on ne les a pas ramenées à un principe commun.
Il ne suffit pas de se replier quelques instans sur soimême pour apercevoir sur le champ, d’une vue distincte, les différens modes d’action de l’esprit. Il est rare que plusieurs ou même tous ne se montrent pas à la fois.
Si l'attention se retrouve dans toutes les facultés, si elle passe successivement de l’une à l’autre, depuis celle qui la suit immédiatement, jusqu’à celle qui en est le plus éloignée, toutes ces facultés à leur tour refluent vers l'attention ; et, dans ce retour vers leur origine , elles se rapprochent, se mêlent et se communiquent réciproquement leur caractère : l’entendement reçoit le mouvement de la volonté ; la volonté demande ses motifs à l’entendement ; l'attention, la comparaison et le raisonnement deviennent volontaires et libres : Ja liberté s’éclaire des lumières de la comparaison et de celles du raisonnement ; en un mot, toutes les facultés entrent, en quelque sorte, les unes dans les autres : elles sé pénètrent, et finissent quelquefois par être insépara— bles. Qui pourra séparer l’attention qu’on donne à un homme d’une taille élevée, de la comparaison qui le fait juger grand ? |
Et, quand on a surmonté ces difficultés, quand le système se montre, il faut encore quelque ‘application pour bien discerner le caractère propre à chacune de ses parties. La comparaison touche de si près au raisonnement ; l’attention est si voisine du désir, que ces
facultés tendent à se confondre autant qu’à se séparer ; elles diffèrent, mais elles se ressemblent.
« Facies non omnibus una, Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum. »
Ne dirait-on pas, Messieurs, que ces vers charmans ont été faits pour servir d’épigraphe à notre système ?
Afin de trouver le système des facultés de l’âme, on avait done, premièrement, à distinguer dans les phénomènes que présente l'esprit humain : des facultés ; des sentimens, sur lesquels s’exercent les facultés et qui par conséquent ne sont pas des facultés ; des idées, résultat de l’action des facultés sur les sentimens et qui par conséquent ne sont pas des facultés ; on avait, ensuite, à déterminer la nature des facultés, leur nombre, leur destination, leur origine et leur développement !. .
Ce travail a commencé avec la philosophie ellemême. On démêéla d’abord les traits les plus saillans, dans un tableau où tout était confus, impressions, sensations, images, souvenirs, jugemens, pensées; on chercha à mettre quelque ordre dans ce chaos de mouvemens , de sentimens et d’idées mal formées : les premières tentatives en facilitèrent de nouvelles ; on découvrit des points de vue qu’on n'avait pas remarqués ; dans ceux-ci d'autres encore: on ne tarda pas à s’apercevoir que des divisions trop multipliées faisaient disparaître l’ordre qu'on avait commencé à établir ; que